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Billet de blog 14 sept. 2018

Salut Sultana

Sans doute m’as-tu oubliée, nous nous sommes croisées il y a si longtemps. Quelques jours durant lesquels tu m’as laissée l’impression d’une moitié folle.

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Sans doute m’as-tu oubliée, nous nous sommes croisées il y a si longtemps. Quelques jours durant lesquels tu m’as laissée l’impression d’une moitié folle. Une moitié car de suite j’ai imaginé qu’au-delà de tes ébullitions une autre moitié se dissimulait et c’est à cette part d’ombre en toi que j’adresse le rêve de cette nuit, si c’est encore dans l’ordre du possible.

Je suis assise à une table sous un belombra, arbre venu des pampas sud-américaines certainement par bateau et dont j’ignorais l’existence, aux boursouflures évoquant des pierres moussues, en fait des protubérances de racines, patatoïdes, comme racornies par la chaleur. Et il est vrai que le thermomètre fait des siennes de bon matin, raison pour laquelle j’ai choisi de fuir le lit en recherche de fraîcheur. Une illusion, ici tout cuit, tout se ratatine, se racornit et c’est ainsi, dans ces conditions que tu émerges de mon cerveau, toi chose minuscule à te terrer à toute occasion et griffer qui s’approche. Les yeux sur la plaine, une tasse de café vide en main, je suis scotchée par la montagne qui rend cet endroit inaccessible, hormis par une dépression difficile à détecter que peu donc connaissent. Ça relève du paradis, sans dieu, côtoyant la fournaise de l’enfer. On s’y sent bien, mais avec une crainte, celle de ne pas bénéficier de la fin de journée, de la plongée du soleil, là-bas sous la mer. Cette nuit, enfin dans mon rêve, l’océan qui délimite la plaine gronde. Une tempête se prépare et ce serait profitable d’être arrosée un bon coup pour éteindre ce feu en moi. Je ne prends pas conscience de suite qu’une silhouette se dessine  à l’horizon. Je me décide à me servir un second café, comme c’est mon habitude et, à mon retour sous le belombra, je distingue un cheval de face, fin, comme du contreplaqué. A l’arrêt, et son cavalier surmonté d’une plume comme au cinéma. Ça va être ton tour, Sultana, de me prendre pour une agitée du bocal, mais ce que je perçois à cet instant évoque des films de mon enfance. Je me souviens de notre unique rencontre lorsque tu crachais ton venin sur les uns et les autres, à tour de rôle sans en épargner un aussi discret soit-il, avec cette grimace jamais vue ensuite chez un être humain. Tu es unique, c’est ta propriété. Et je m’étais dit que si tu n’étais pas le diable, auquel je ne crois pas plus qu’en dieu, tu en es son serpent, son double. Le cavalier frappe les flancs de sa monture du talon aussi grossit-il rapidement, comme au bout d’un téléobjectif. Je constate sa peau  basanée et m’étonne de son signal de m’ôter de sa route. Comme ça, comme adressé à un moucheron. Soit je dégage, soit je finis écrabouillée. Homme et cheval enflent et je prends peur. Du cheval ou de l’homme, je l’ignore et c’est à cet instant que toi, Sultana, tu apparais à mes côtés, me parle d’une voix douce, d’un ton protecteur. Je t’avais prévenue de déguerpir, de te casser loin de mon mari, de cesser de tourner autour… à la fois mielleuse par la voix et vulgaire par les mots. Le cavalier à la plume et sa monture me couvrent de leur ombre puis disparaissent dans mon dos. Les rêves sont souvent remplis de choses insolites et il nous est parfois possible de voler puis de chuter sans être désarticulée, il est possible de faire preuve de forces insoupçonnées mais aussi de craindre ce qui est censé nous arriver, d’être dans la terreur de la mort et même de péripéties banales. Mais ce cavalier ne me veut pas de mal. Un autre suit qui m’adresse des mots identiques aux tiens au passage, de dégager, puis un autre encore, toujours surmonté de cette plume et d’après ce dernier je ne suis pas d’ici, chez moi est ailleurs, je ne suis pas la bienvenue. Tous sont courtois, beaux gosses même, mais leurs visages n’esquissent aucun signe de haine, impassibles, des masques dépourvus de lèvres, immobiles, leurs yeux sont vides comme des billes de verre, et je finis par être convaincue que la notion de paradis évoquée au début n’est qu’illusion, qu’elle cède la place à celle de l’enfer. D’où ta présence, car chaque fois dans mon existence quand j’ai ressenti de la révulsion j’ai pensé à toi. Et puis d’un coup, comme souvent en rêve, la nuit tombe sans préambule, la mer s’apaise, et la silhouette de la montagne s’estompe, rien qu’un songe. A mon réveil, le buste de ton mari pressant le mien est revenu me terroriser, du fond de l’enfer, comme lorsqu’il me suivait ce jour de début septembre, qu’il m’arracha le maillot de bain, me viola. Un homme brutal contre lequel il était impossible de se défendre et je t’entends, toi Sutana, à mon réveil, et je t’entends souvent hurler que je suis une salope qui n’a que ce qu’elle mérite. Tu avais 30 ans et ton mari 10 de plus, moi j’allais sur mes 16 ans. J’ai appris votre accident de voiture le mois dernier, cette chute dans un ravin, la boule de feu, et j’irais cracher sur vos tombes.

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