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Le Club de Mediapart jeu. 25 août 2016 25/8/2016 Dernière édition

Les vendredis de Sokolo "C comme... Casse-pipe"

  • 18 janv. 2013
  • Par sokolo
  • Blog : .
Ayant toujours refusé d’emprunter l’ascenseur, Valentine gravissait chaque matin les 112 marches de la station Caulaincourt, se rapprochant de la rampe peu à peu au fil des ans et, ces dernières temps, elle trouvait qu’elle soufflait drôlement avant d’atteindre la lumière du jour.

 © Sokolo © Sokolo
 © Sokolo © Sokolo
Ayant toujours refusé d’emprunter l’ascenseur, Valentine gravissait chaque matin les 112 marches de la station Caulaincourt, se rapprochant de la rampe peu à peu au fil des ans et, ces dernières temps, elle trouvait qu’elle soufflait drôlement avant d’atteindre la lumière du jour.

Valentine a toujours aimé son prénom et elle se souvient quand sa mère serinait une rengaine d’un chansonnier à la gomme, un certain Maurice Chevalier. Chaque fois, et c’était devenu un jeu, avant de conclure, sa mère lui savonnait la tête en posant l’accent tonique sur le ton final, elle était  frisée comme un mouton ! Puis, elle battait des mains très vite, montrant ses dents plus qu’elle ne souriait. Des souvenirs.

Du côté de son père, on traînait une faiblesse cardiaque de génération en génération, et un docteur à la radio conseilla d’affronter les escaliers, même à petite vitesse, plutôt que de se laisser hisser par une cabine électrique, qui si elle favorisait la paresse ne musclait pas le cœur. Valentine se souvient de la pose du pacemaker de son père, ce dernier ayant privilégié toute sa vie le ménagement, peu enclin à faire confiance à des déclarations lors d’une émission. Il vivait encore, au ralenti, sans comprendre l’entêtement de sa fille, avec ses foutues marches de la station Caulaincourt. Qu’elle payerait au prix fort, sûr comme deux et deux font quatre.

La mère de Valentine était morte à quarante ans dans la pente de l’avenue Junot, bousculée par une auto dont les freins avaient lâché. Pour quelle raison pensait-elle à l’enterrement, si longtemps après, chaque fois qu’elle s’asseyait dans une rame de métro, et pour quelle autre raison tout aussi mystérieuse, sitôt debout aux heures de pointe, ses pensées vagabondaient dans une autre direction ?

Tout dépendait des horaires dans la boulangerie de sa tante Jeannette qui l’employait, cette dernière s’étant retrouvée seule à son tour, son mari n’ayant pas eu la chance de profiter d’une chirurgie encore au stade expérimental à l’époque, poser des piles dans la cage thoracique d’un patient comme dans un poste transistor. Le défunt avait cédé la place à un nouvel arrivant, employé au fournil, et qui finit par gérer la boutique avec la patronne. La vie se raccommode d’elle-même dans le meilleur des cas et personne n’y trouve à redire. Aux premières loges, Valentine avait assisté à l’intimité naissante entre les deux, et feint de n’y rien voir, de peur qu’un regard indiscret d’une employée, de plus en famille avec la patronne, ne les paralyse.

Le père de Valentine, lui, ne s’était jamais remis de la course folle de la voiture de l’avenue Junot, comme avaient titré les journaux. Présent à  l’enterrement de l’accidentée, le pauvre chauffeur avait l’air si bouleversé, qu’il tirait tous les regards vers lui, et Valentine l’avait trouvé bien courageux de venir pleurer sur la tombe avec son gros bouquet. Elle se souvenait de son embonpoint, un représentant de commerce mal fagoté, un provincial avec accent et qu’on avait dû soutenir avant qu’il ne trébuche dans la fosse. C’était un jour de janvier, et le grésil qui tâchait les vêtements sombres ajoutait comme une ombre lugubre dont tous les participants se seraient bien passé.

Avec ses 112 marches à Caulaincourt, Valentine se croyait prémunie d’éventuels accidents cardiaques, tant elle avait fait de voyages, quatre stations depuis Aubervilliers, raison pour laquelle elle avait accepté tenir la caisse de la boulangerie dès son plus jeune âge. Un court trajet. Par timidité aussi, dépendre d’inconnus l’aurait effrayée, préférant être sous l’aile de Jeannette, convaincue de n’être jamais aussi bien traité dans une autre maison, et où qu’elle aille. Alors, pourquoi chercher plus loin ? La mort de sa mère lui garantissait une prévenance toute particulière, et il lui avait semblé certains jours que la patronne en avait informé la clientèle qui s’était ensuite passé le mot. Devant leurs sourires, leurs mots gentils, Valentine affichait une indifférence afin de contenir ses larmes.

Son père l’avait prévenue, la mettant en garde contre une trop grande sensibilité qui, dans le commerce n’est guère de mise, et où il est préférable de seriner toujours et toujours la même réplique, user de mêmes intonations et marques de politesse, celles auxquelles on les a habitués et qu’ils finissent pas attendre. Bien les cibler, ne jamais déroger aux habitudes, ne pas susciter d’interrogations et au final les voir se tourner vers la concurrence.

Garagiste à Aubervilliers, son père fut toujours un pragmatique, avançant sur des rails, bien effectuer son job, être réglo dans la facturation, et passer plus de temps à écouter les histoires des uns et des autres qu’à avancer les siennes sans savoir comment elles vont être reçues. À la rigueur, abonder dans leur sens, mais du bout des lèvres. Valentine s’amusait de ses conseils. Mais papa, rendre la monnaie prend quelques secondes et la file d’attente s’allonge si on a les deux pieds dans le même sabot, alors les grands discours...

Elle avait toujours aimé se chamailler avec lui, avec immanquablement un baiser sur une joue râpeuse pour conclusion. T’es bête, parfois, c’est pour ça que je t’aime. Ce qu’elle ne disait pas, c’était son inquiétude, à cause de la pile, trouvant tout de même extravagant d’être mû par l’électricité comme une voiture téléguidée. C’est alors qu’elle frisait la retraite qu’elle agrippa la première fois la rampe d’escalier de la station Caulaincourt, après l’avoir lorgnée d’un voyage sur l’autre.

Comme chaque année, elle reçoit une lettre du bout du monde, expédiée par une copine d’école, grande exploratrice selon elle, l’exhortant à perdre de vue la station Caulaincourt. Sommes arrivés hier a Santiago, on file à Valparaiso. Valentine ne parvient à comprendre l’intérêt de ces descriptions tout au long du courrier, griffonnées avec passion, ce qu’il reste des lunettes de Salvador Allende après le bombardement de la Moneda, et puis une gégène, reliée a un lit en fer qui a beaucoup fait d’usage... Franchement, se dit Valentine en suivant l’avancée de l’armée française au Mali sur son écran télé, aller si loin pour ça...

Si le métro était en somme son souterrain, son avenue principale pour se rendre de la banlieue à la boulangerie de la tante Jeannette, la télé avait la primeur le reste du temps. Surtout les retransmissions d’actes de bravoure, les guerres de toutes sortes, avec une faiblesse pour les interventions humanitaires fusil en bandoulière, les bombardements ciblés, au scalpel, sinon réglés au papier millimétré, et lorsque les militaires français distribuent du chocolat aux enfants, elle en a les larmes aux yeux, mains  plaquées sur les lèvres.

Son amie d’enfance n’est qu’une intoxiquée, un peu rouge sur les bords et noire en profondeur, même toute morpionne, déjà à critiquer les GI’S au Viêt-Nam, et combien de fois avait-elle défilé contre tout ce que prisait Valentine. Impossible de causer programmes télé, surtout aux alentours de la saint Sylvestre, tenue en haleine par les feuilletons, la première guerre du Golfe et l’union sacrée qui accélérait le pouls et lui redressait le poitrail dans la rame du métro, les bombardements à répétition à Gaza toujours à cette période, et puis ces beaux conflits situés à présent dans les déserts, plus palpitants que le Paris-Dakar. Ce qu’elle avait regretté, c’est le manque de couverture, comme disent les journalistes, pour l’Afghanistan, ce devait être superbe, avec ces montagnes.

Valentine ne décroche plus de l’écran et, pour un peu, prendrait le risque de cavalcades dans l’escalier de Caulaincourt, avec son cœur, tout de même, de peur de rater un épisode au Mali, une cérémonie avec un cercueil porté par de solides gaillards la larme à l’œil. Quoi de plus palpitant ?

N’empêche, quittant la boulangerie, elle a la sensation de marches supplémentaires ajoutées depuis le matin, et bien que ce soit dans la descente au retour, elle est à bout de souffle. À Aubervilliers, elle a failli se casser la margoulette avec une trouille rétrospective, à cause de ses bottines en caoutchouc qui glissent comme des savonnettes sur la neige, non pas de se briser en mille morceaux, mais de louper les reportages sur la guerre de l’année. Le direct est plus palpitant que le différé qui manque d’authenticité.

Si elle osait, elle irait voir le médecin, puis se collerait au chaud devant la télé, mais Valentine est plutôt pleutre, s’asseyant volontiers dans la rame aux côtés d’un grand baraqué, certaine que jamais il ne permettrait qu’on ne lève la main sur elle. Son amie d’enfance la met en boite, mais n’est-ce pas une rouge, une violacée même, avec sa couperose due certainement à sa façon de lever le coude avec une propension défiant les consignes les plus raisonnables.

Oui, c’est ça, Valentine est raisonnable, préfère vivre modestement, craignant ce qui lui tomberait sur le râble dans un avenir incertain, comme suggèrent les propos innocents de son amie, renverser la table et la remplacer par la guillotine. Elle en tremble d’avance. Une faiseuse celle-là, la preuve, que fait-elle à la Moneda, sur les traces d’un aventurier refusant de rendre les armes, un président, tout de même, à la tête de hibou et qui se battit jusqu’à son dernier souffle comme un chiffonnier plutôt que de garder la tête sur les épaules.

 © Sokolo © Sokolo
À présent, lorsqu’elle quitte la boulangerie, la lumière décline alors qu’il y a peu il faisait encore noir. Un jeune est planté à l’entrée du métro, couvert d’un bonnet, un bouquet de fleurs en main, rigide comme les personnages du musée Grévin. Il ne regarde personne et personne ne le voit. De loin, elle s’est demandé si la RATP n’avait pas installé une sorte de père Noël en plastique, mais la date est passée. Victime de sa mauvaise vue, l’imagination comble la défaillance à sa façon.

Concernant cette expédition au Mali, une chose la tarabuste, aussi implore-t-elle le ciel afin que le président mente comme ses prédécesseurs sur la durée du conflit. On ne va pas la tenir en haleine moins d’un mois, régler l’affaire en deux coups de cuillère à pot, sans retournements, sans répugnants crimes vengés par un tapis de bombes, tenus en haleine par des reporters débitant leur laïus au JT, écouteurs aux oreilles et tête dans les épaules. Le général déjà installé à la radio nationale possède sans doute un scénario à la hauteur de l’attente. La presse est là pour tendre le micro, pas pour délivrer un autre son de cloche, sinon ce serait comme si son amie d’enfance tenait le crachoir, et Valentine voit d’ici ce que ça donnerait. Mieux vaut qu’elle reste au Chili, recueillie devant une chapelle ardente au Musée des Droits de l’Homme. Chacun sa place.

Sa journée terminée, elle embrasse comme chaque soir sa tante Jeannette, s’empare de l’avant dernier journal gratuit du tas, sort le sac poubelle qu’elle glisse dans le bac à l’entrée de l’immeuble, puis avance à petits pas sur le trottoir, constate qu’elle a oublié de changer de chaussures. Dans la boulangerie, les stores sont baissés et elle ne va pas déranger la tante Jeannette pour si peu. Elle aura froid aux pieds, pas de quoi remuer ciel et terre.

Valentine s’engouffre dans le tunnel menant à l’escalier, saisit la rampe et commence alors la longue descente, 112 marches, plus celles ajoutées chaque fois qu’elle a le dos tourné. Elle connait parfaitement la mosaïque blanche aux murs, celle qui lui renvoie la lumière des néons, elle connait tout aussi bien la hauteur des marches, mais avec ses chaussons plats qu’elle n’enfile qu’au travail, c’est comme si elle se déplaçait en robe de chambre dans la rue. Sa vieille copine se moquerait d’elle. T’es vraiment tartignolle, pourquoi n’es-tu pas retournée chercher tes bottines...

Celle-là doit être dans les rues de Valparaiso avec son mari par 30°, un tout petit bonhomme accroché à la taille de sa femme comme à sa mère. Qu’ils sont choux, et toujours aussi tendres l’un envers l’autre depuis leur mariage. Il y a peu de monde dans la rame et elle s’assied à sa place favorite, sur la banquette, tout contre la vitre donnant sur le wagon suivant. Elle sait qu’assise l’enterrement va resurgir avec l’image du conducteur provincial et son gros bouquet qui, pour un peu, aurait lui aussi reçu une pelletée de terre avant qu’on ne le ressorte de là. Et ce soir, elle n’a pas envie, avec cette guerre qui va lui manger tout son temps, tandis que son mari tournera comme un ours dans l’appartement, saisissant la photo sur la commode, la reposant après l’avoir frottée du coude, jusqu’à ce que Valentine la lui arrache des mains. Mais tu vas arrêter, oui !... Ensuite, elle s’en veut de lui parler durement. C’est un être fragile, pas comme le mari de sa copine qui, en dépit de sa petite taille, ne recule devant rien, s’est même tranché les veines pour se soustraire au service militaire. Sujet évité par les deux couples, sinon ils se fâcheraient jusqu’à la nuit des temps.

 © Sokolo © Sokolo
D’un coup, la fatigue l’accable et elle se tourne vers l’autre wagon, front en appui contre la vitre. À la vue d’une jeune fille avec un col de capuche en simili fourrure, là, si proche et si lointaine avec la séparation, Valentine passe les doigts dans ses cheveux frisés comme un mouton, se dit, même si ma chevelure n’a jamais été bien fournie, à chaque lavage même constat, elle est plus dégarnie que la veille... Puis, elle observe cette jeune fille, lui attribue l’âge auquel elle attendait Pierre, et songe, tout comme cette inconnue, j’effectuais déjà l’aller retour, Gennevilliers Caulaincourt, embrassais ma tante Jeannette, m’asseyais à la caisse avec un sourire contrit. Toujours Valentine protestait mollement. Si, si, je t’assure, je vais bien.

Une grossesse difficile, un enfant compliqué, multipliant les quatre cents coups, et qui finalement a fait son trou dans l’armée, chauffeur attitré d’une huile. Leur fierté. Valentine sait que son mari est collé devant la télé, se lève régulièrement, saisit la photo, lisse le verre, le repose, mais qu’en fin de compte il n’entend rien de ce que disent les journalistes. Il regarde les informations, la photo, l’écran puis encore la photo. Oui, se dit-elle, avec les cheveux frisés comme un mouton, on pourrait la prendre pour moi au même âge.

Elle baisse les yeux sur le journal gratuit. Dans la guerre du Mali, les français sont seuls. Valentine sait qu’elle devrait se lever, s’accrocher à la rampe, et alors, son esprit bifurquerait, phénomène qu’elle ne s’explique pas. Aujourd’hui, ce n’est pas le même enterrement qui défile. La jeune fille a rejoint la porte coulissante au moment où la rame freine à l’approche de la station. Valentine pense à la photo de Pierre que son mari triture jusqu’à l’obsession en fixant la télé. Au cercueil couvert d’un drap tricolore, celui du chauffeur, à ce général qui aurait dû recevoir cette balle en pleine tête alors que tous deux roulaient en Afrique, et qui stationne main à la tempe, regard sur le trou béant... 

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Tous les commentaires

je me demandais où vous vouliez en venir , où vous vouliez nous emmener dans votre récit et je suis ravie  de m'être laissé embarquer Sourire

ce mari qui arrive tardivement dans la narration, cette photo, on devine que la photo est celle du fils unique, fierté naguère de ses parents, tombé inutilement et pour pas grand chose dans un combat qui le dépasse`

j'apprécie particulièrement votre texte et le débat qui s'en est ensuivi .. toute guerre est odieuse, toute volonté des va-t'en guerre a bien sûr des motifs inavoubbles, et si le maliens sont heureux d'être provisoirement libérés, tant mieux, ils ne veulent pas ou ne peuvent pas savoir que la gangrène existe toujours, souterraine et sournoise, même si on a coupé une jambe pour l'endiguer

ce sont les marchands d'armes qu'il faut combattre, combattre, et combattre

pour que des valentine ne pleurent plus un fils perdu pour des conflits et des intérêts sans nom

merci à vous

 

j'aime beaucoup cette photo du trou jaune du métro, on se croirait à Noël ..