Salut Noé

  • 21 sept. 2018
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Nous ne nous sommes pas connus, mais lorsque ton grand-père m’a annoncé ta naissance il m’a soumis une devinette afin que je découvre ton prénom peu commun.

Nous ne nous sommes pas connus, mais lorsque ton grand-père m’a annoncé ta naissance il m’a soumis une devinette afin que je découvre ton prénom peu commun. Je t’ai choisi pour partager mon dernier rêve, un délire un peu compliqué mais rien ne t’obliger à t’infliger ces instants avec mon cerveau en vadrouille.

Pour une raison que j’ignore, hissé sur une échelle je cherche à pénétrer dans le pavillon en forçant l’ouverture d’un chien assis. Tout ça bringuebale, et je ne suis pas rassuré. Vétuste, la structure menace de céder alors que je malmène le châssis. Ce dernier est coincé, le bois et le métal qui le composent n’ont certainement jamais été entretenus. Avec un prénom comme le tien, tu es apte à saisir la notion du temps qui s’évanouit et son effet sur les matières inertes comme sur tout organisme échoué sur terre avec la perspective d’une décomposition à plus ou moins brève échéance. Ce à quoi je pense alors, en équilibre instable, évitant de porter mon regard vers le bas. Ce que je sais, peu de choses en fait comme dans tous les rêves qui ne sont que mystères, c’est que l’impatience grandit à l’intérieur du pavillon, qu’il me sera possible d’en sortir en empruntant simplement l’escalier comme c’en est l’usage chez les humains, mais que pour y entrer je suis contraint à cette gymnastique, avec la tremblote. Oui, Noé, j’ai les foies, les chocottes, le trouillomètre à zéro, c’est haut, ça glisse, je me blesse avec cette saloperie de chien assis, aussi je m’accorde une pause. Une erreur, je le sais, mais vanné, je souffle, comme un bœuf, et me tourne d’un mouvement des reins pour soulager mes douleurs de vieux schnock, et découvre le chantier en contrebas. Tu en as certainement vus à la télé, avec des engins hauts comme la Tour Eiffel à ratisser, refaçonner la géographie en fonction de délires d’architectes derrière une baie vitrée au centième niveau à Hong Kong ou Brasilia, qui entre deux coups de crayons jouent leur pactole au Monopoly.  Je ne reconnais rien tout en bas, la forêt n’est plus, les pâturages ont été ratiboisés et le ruban de ruisseau est impossible à situer. J’ai peur, tout en oubliant le chien assis. Qu’ont-ils fait ? Se dessine dans ce qui fut la vallée comme une bande de scotch à l’allure de tarmac, rectiligne, avec de chaque côté des plaques de ciment hérissées de fers à béton. A l’intérieur du pavillon, sous les tuiles, j’entends des voix. Alors, tu rapplique ! Toujours à traîner, contempler le paysage… D’un coup, le chien assis cède, des visages apparaissent, rigolards, des mains tendent des verres, c’est l’heure de l’apéro et j’apporte le liquide. C’est ton anniversaire Noé et on décide de fêter ça d’ici, sans même te connaître. Chacun cherche dans sa mémoire des gens croisés, perdus de vue et l’on décide de leur date de naissance, on débouche, on boit. C’est devenu une tradition de lever le coude avec ces amis sans enfants. Des parents par procuration, avec la joie, sans les contraintes. Alors, je leur décris le chantier en bas, les ravages dans notre univers.  Pas possible… Ils ont pas osé ! On devient quoi nous, dans ce merdier ? De dépit, je sors de la cambuse, erre dans la cour derrière, loin du chambard des machines à détruire, dans l’oubli des amis heureux de s’en jeter un énième dans la gargamelle. La cour est habitée par Pépito, mon chat, à qui il arrive d’avoir une ou deux visites par jour. Et justement, Shadow, la chienne à l’oreille cassée des voisins rapplique ventre à terre en signe d’amitié avant de se rouler sur le dos. Ce n’est pas tout, et je me demande qui a battu le rappel. Quel est donc ce grand événement qui les unit tous, le mouton crotté avec son âne, la poule du maire, tandis que de gros nuages emplissent le ciel, que des éclairs crépitent, que la chouette effraie sortie de son clocher nous rejoint lourdement, suivie du rossignol et même un poisson rouge dans son bocal porté par le cochon prévu pour le boudin. Tiens, la tortue de l’handicapée du village est de sortie, en sueur, haletant de peur de rater le convoi. Que se passe-t-il ? Une bourrasque vient jusqu’ici nous importuner avec le raffut du chantier. Tous ces animaux s’alignent, comme pour la photo de l’école primaire, eux prompts à s’éviter, à tourner les talons du plus loin qu’ils s’aperçoivent. C’est alors que tu surgis, Noé, sur ta grosse barcasse en haut d’une vague poussée par un coup de balai. Fais vite avant d’être englouti Sokolo il reste une place, tu t’occuperas de la chèvre … Il était temps de me réveiller !

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