Jean-Louis Trintignant, l'Emiliano Zapata du Saint Martin...

  • 21 déc. 2018
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C’est l’Antoine Perraud avec son article promotionnel qui m’a refilé le virus pour le spectacle à Saint Martin, le théâtre proposant un récital de poésie. Jean-Louis Trintignant accompagné par Daniel Mille et ses musiciens accrochés à Astor Piazzola partage ses poèmes libertaires.

C’est l’Antoine Perraud avec son article promotionnel qui m’a refilé le virus pour le spectacle à Saint Martin, le théâtre proposant un récital de poésie. Jean-Louis Trintignant accompagné par Daniel Mille et ses musiciens accrochés à Astor Piazzola partage ses poèmes libertaires. Aussi hier jeudi, nous sommes vendredi matin à la fraîche dans mon ancien presbytère, je suis été à Paris, histoire de varier les idées de fin d’années, jamais fameuses me concernant. J’ai entamé le circuit par le couscous traditionnel, incontournable le jeudi. Y en a deux, celui qu’on préférait avec mon copain Jacques qu’est plus, nulle part, c’est le populaire mais parfois on craquait pour le plus chic, plus prout-prout évidement. Mais comme les chiottes sont vraiment des chiottes dans notre préféré, mon besoin de me laver les mains étant impératif, avec la lumière qui s’éteint, dans cette boite d’allumettes aux effluves qui coupent l’appétit, je l’ai contourné pour le chic. Jean-Louis Trintignant méritait bien ça.

Dans ce dernier, l’addition y est souvent interrompue par la question désormais rituelle du serveur. Et votre copain, comment ça va ? Mon copain Jacques, il est mort, je vous l’ai déjà dit ! Je l’aime bien avec son tablier plus blanc que dans notre préféré, mais c’est devenu une ritournelle, il en voit trop, des comme moi, il mélange toutes et tous. Le couscous est fin, on se lèche la pulpe, mais question ambiance, je vous recommande le populaire, mais si chiottes en fin de repas, pas au démarrage. Je prévoyais de me comporter comme Jacques Prévert qui se promenait à Paris avec Robert Desnos qui n’était plus, nulle part, comme mon copain Jaques. Donc, Jacques me traquait, pas à pas, de République à Saint Paul, de Saint Paul à Gibert Jeune où j’ai dégotté des bouquins, m’écoutait vitupérer tandis qu’il m’indiquait là où avait vécu Aragon, pour la centième fois, radotait. On s’est assis dans un bar, moi face à un déca, lui devant son éternel Ice Tea à pérorer sur son américaine qui l’entraîna vivre à Manhattan et qu’il avait trouvée si moche à sa descente d’avion. De temps à autre, je lui rappelais qu’à 18h30 ce serait la séparation, Jean-Louis Trintignant oblige. Chacun son tour. C’était nigaud, parce que même dans le fauteuil du Saint Martin il se collera à moi, comme dans les musées, si bien que je m’imaginais parfois… Mais non, simplement perdu, un peu hagard face à Picasso, surtout les derniers temps, avec tous ses cachetons. Et pis, une foi installé face à la scène du théâtre, la place était bonne, de biais, mais pas de quoi râler comme j’avais cru pouvoir, ce qui me désoriente, mais assis, ça passe mieux.

Dans la salle, que de vieux rogatons et rogatones dans mon genre à siphonner les caisses de retraite ! Les Piazzolla ont fait grincer leurs cordes, l’accordéoniste a chatouillé son instrument, tandis qu’Emiliano Zapata posé sagement dans son fauteuil fixait le vide, je crois qu’il voit plus bien. Ah oui, vous ne connaissez pas le groupe anar Emiliano Zapata qui se réunissait dans un garage souterrain autour de bougies, mains tendues vers une gamelle d’alcool en hiver. Si, si. Quand une voiture déboulait, silence, jusqu’à ce que les pas deviennent inaudibles, alors on savait qu’on avait évité la camisole. Et bien, Jean-Louis Trintignant m’a fait penser, allez savoir pourquoi, la mémoire à mon âge n’est qu’une camelote indéfinissable, à Emiliano Zapata, avec ses poèmes libertaires. Le temps passe vite face à ça, un peu trop j’étais prêt à rater mon dernier train, dormir dans les courants d'air de la gare de l'Est. Pour faire court, vu qu’il est difficile de détailler l’émotion sans en abuser, du parterre aux balcons, on s’est dressés repoussant les fauteuils, à se fracasser les mains, jusqu’à la sciure. Lui, Emiliano Zapata debout pour l’occasion défiait l’équilibre, raide, comme baguette de tambour, maintenu par les musiciens tellement il était branlant, tandis qu’on continuait à maltraiter paumes et poignets si fragiles à présent, de vrais barges qui la méritaient, la camisole. Ça pleurait pas, mais tout juste, on pressentait les sanglots, collés les uns aux autres, nous tous bientôt orphelins. C’était ça, le plus terrible.

Alors, l’Emiliano du Saint Martin a fait un signe, pas levé vraiment la main, un doigt, si, pour faire silence. Immédiat, on était aux ordres. Avec sa voix désabusée, éternelle même si menue, s’est excusé d’avoir ennuyé l’auditoire avec ses histoires tristes, bien qu’il m’ait déclenché un rire, à droite à gauche, sans le savoir. Pour le pardon, il a raconté deux, trois histoires drôles. La dernière : Celle d’un homme de cirque qui propose au directeur un numéro avec un oiseau… L’autre, déçu, tente de lui faire entendre que les oiseaux, de nos jours, avec le téléphone portable et tout le tintouin, ça ratisserait quelques petites vieilles, au mieux, alors… l’homme de cirque recule, s’excuse du dérangement, ouvre la fenêtre, s’envole.

Ensuite, je salue Jacques, à la prochaine, et direction gare de l’Est, le train en retard dans la nuit. Ce matin, le vent secoue tout le village, embarque ce qui traîne, en fin de vie, comme chaque année à cette époque, en souvenir de la tempête de 99.

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