Quand, en recherche de personnages dans le journal local, vous tombez sur les finalistes d’un concours de pétanque nommés respectivement Boiteux et Membré, vous devinez combien ils vous feront tourner en bourrique !
Par expérience, un gant de velours est nécessaire, tant certains noms propres sont susceptibles d’altérer un caractère, et gare à l’auteur qui s’avance insouciant. Rien de mieux pour caraméliser un récit, de tels patronymes forgeant un caractère, et malheureux celui qui l’ignore, ces derniers finissent par mener la barque où ils l’entendent, l’auteur étant réduit à frapper les touches du clavier, y compris contre son gré.
C’est pourquoi une hésitation vous fige en tapant leurs noms, une méfiance se faufile, car une fois installés dans un texte, ces nouveaux venus seront volontiers irascibles, prompts au coup d’état, et, se saisissant des rênes, dicteront leurs désidératas. S’ils vous hérissent le poils, soyez-en persuadés, ils s’en réjouiront. J’ai connu un Dufresne au collège, soupe au lait, et qui à la première maladresse vous assénaient un coup de sabot.
Lorsque j’allais le chercher pour me rendre en classe, sa petite boulotte de mère m’embrassait, se collant plus que nécessaire, et sa robe de chambre s’entrouvrait délicieusement, chaque matin de la même manière... Un doute sur ses intentions attisait une honte insufflée par une fréquentation du catéchisme encore toute proche, aussi me recroquevillais-je au moment des embrassades matinales, et que faisait-elle, la bougresse ?... Elle me chatouillait, si bien que le cordon de sa robe de chambre faisait faux bond, moment pour elle de se jeter en arrière.
J’avais vue alors sur la chemise de nuit, transparente et rétrécie au lavage selon mon constat, moment pour madame Dufresne d’aligner ses moqueries. Un grand dadais comme toi, rougir comme une pivoine... Elle me pinçait la joue en gloussant. Nigaud, va... Je m’étonnais toujours de la subite disparition du copain dans ces moments, lui en voulais de m’abandonner entre les pattes de sa mère, et c’est bouleversé que j’attendais qu’il veuille bien se presser, afin de franchir le préau avant que la cloche ne sonne.
Vous objecterez, que voulez-vous que ça nous fasse, vos souvenirs d’humidité dans cuisine des Dufresne, oui, et c’est un oubli, il y régnait une chaleur moite, de celles retrouvées plus tard en Amérique Centrale. Tout ça pour vous confier, et désolé de vous décevoir, jamais je n’insérerai un Dufresne dans un texte, de peur de suer face au clavier, de crainte que les bras dodus de madame Dufresne ne surgissent de l’écran, ne me pressent contre sa chair, car il est des souvenirs que jamais le temps n’efface, surtout ceux mêlés de gêne et de désirs. Mélange anxiogène, déconseillé par la médecine. Du moins, la mienne... Mais combien de surprises dans le choix des noms de personnages, où la malice ne s’était point glissée !
Alors qu’on tapote avec douceur et mélancolie les touches du clavier, ceux tirés de l’anonymat dont la charge est de se cantonner dans leur rôle se cabrent, empressés de rappeler à l’ordre l’auteur de ces lignes, le leur, manières qui ne m’avaient point effleuré. Par exemple, il semblait que Boiteux et Membré étaient étrangers l’un pour l’autre, et on aurait pu penser, jamais la vie ne les rapprochera.
Si tous deux s’affrontèrent dans un concours de boule, Boiteux conduisait par temps clair son tracteur en écoutant la radio dans un champs de Jouey, près d’Arnay le Duc, tandis que Membré au chômage traînait ses guêtres à Semur en Auxois, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente. Sa seule occupation se résumait à intervenir avec ses collègues pompiers volontaires, sitôt qu’un sinistre les alertait. Si bien qu’à quarante ans passés, ce dernier désespérait trouver un emploi digne de ce nom, réduit à agiter une truelle chez un voisin tous les trente six du mois.
Avec des noms prédestinés comme les leurs, il faut s’attendre à tout, et en provenance des quatre points cardinaux. Si le journal local permet d’extraire un patronyme satisfaisant, faire parler l’élu, c’est une autre paire de manches
Quel dépit de le constater, Boiteux et Membré se sont concertés pour taire leurs secrets, et il a de quoi être fort marri... Ce qu’il est possible de savoir, c’est qu’ils sont coincés tous deux et par hasard dans une même chambre de clinique. Boiteux veille jalousement sur son voisin de lit, et bien évidement, suffit de laisser passer la nuit, une fois leur vigilance engourdie suite à l’immobilité contrainte, ils finiront par cracher le morceau. Ce sont des personnages récalcitrants, de ceux qui se croient tout permis car sélectionnés pour figurer sur un blog de Médiapart, et qui n’ont que faire des exigences de la narration. On le pressent malgré tout, ils vont nous lâcher...
Quelque chose cloche. Que cache leur complicité ?... À présent, il est temps d’en savoir plus, entrouvrons la porte de leur chambre, tendons l’oreille... C’est l’heure à laquelle, sur des charriots silencieux, des cafetières fumantes se dirigent vers les différentes chambres. Nous sommes donc dans une clinique, et c’est Boiteux qui l’a choisie. Pendant que l’infirmière dépose les plateaux et leur souhaite le bonjour, cachons-nous dans la salle de bains. Ouf... Elle a tourné les talons.
Figurez-vous, les deux compères évoquent l’accident, celui qui fait la une du journal local avec sa voiture carbonisée. Un véhicule dérape dans un virage sur la départementale qui conduit à Semur en Auxois, verse dans le fossé, tandis que Membré qui lui collait aux fesses en pestant enfonce les warnings, se gare à la va comme je te pousse, surgit de son antique auto, se précipite.
Déformée, la portière de l’accidenté, Boiteux vous l’avez deviné, est inopérante, les autres issues n’en parlons pas. Par miracle, Membré rentre justement d’un travail au noir, du dépannage en plomberie. Coup de chance, c’est certainement le plus expérimenté de l’équipe de volontaires constituée au village. Il multiplie les stages de formations de secourisme, son dada. De plus, c’est un bricoleur, un vrai de vrai, un touche à tout qui épate la galerie, sa renommée rayonnant dans tout le canton. Aussi, du premier coup d’œil, il analyse la situation, l’état du conducteur choqué sur son siège, détecte les airbags dégonflés qui pendouillent. Ce qu’il craint, c’est le moteur qui tourne avec la fuite d’essence.
Ce n’est pas la première fois qu’il lui faut se magner le train, comme il aime à dire. Sur la départementale, un désordre se dessine, composé d’un tracteur et de deux voitures stoppées en plein milieu, les badauds s’agglutinent, il doit les repousser. Battez en retraite, bon dieu, ça va exploser !!! Et puis merde, se dit-il, je ne vais pas perdre mon temps avec ces bras cassés... De retour du coffre de sa guimbarde, il immobilise son poste acétylène sur roulettes à distance, préfère actionner finalement ses grosses pinces coupantes.
Derrière son volant, Boiteux entrouvre un œil, le referme, comme épuisé d’avoir peu dormi. Membré a l’habitude, le traîne par les aisselles loin sur l’herbe, un inconnu immatriculé dans le midi qui s’annonce médecin lui file un coup de main. Une fois l’accidenté hors de danger immédiat, Membré file jusqu’au fossé, s’empare de la pince coupante, le poste acétylène, il reviendra plus tard, une fois les risques dissipés, et... c’est l’explosion. Ses vêtements en feu, il court comme un lapin de garenne, tandis que le médecin le poursuit en criant avec son accent d’Aubagne, sa veste tendue vers le fuyard.
Par chance, Membré trébuche, roule au sol, le médecin lui plaque son vêtement sur le corps, tape de façon brouillonne sur les dernières flammèches. Ensuite, ce dernier s’écroule sur les jeunes pousses de blé d’hiver, geint tel un enfant. Podologue, c’est son premier baptême du feu, ce que Boiteux confiera à Membré en avalant son café le lendemain matin de son lit d’hôpital.
Ce qui reste incompréhensible, c’est la raison pour laquelle Boiteux insiste en reprenant connaissance dans l’ambulance pour être conduit dans un établissement passablement éloigné, mais dont il connait le chef de clinique. À ses côtés, il lorgne son sauveur, s’enquiert de son état.
Habituellement, les pompiers professionnels interviennent de concert avec les volontaires, ces derniers plus souvent sur les lieux les premiers, et qui ont donc la primeur des gestes, ceux qui sauvent. Immédiatement, l’ambulancier reconnait Membré. Merde, il a pas de pot. Si vous saviez combien il en a sauvés, des pauvres types dans votre genre, qui sans lui auraient passé l’arme à gauche. Boiteux n’est pas familier de ce genre de langage le concernant, aussi ravale-t-il sa salive. Ce qu’il n’aime pas, c’est n’être rien, ou plutôt un simple automobiliste malchanceux, un cas à traiter.
Comme il n’est pas une personnalité et n’apparait qu’occasionnellement dans la page des sports, mais seulement cultivateur en passe de gagner un concours de boule, les sauveteurs l’ont écouté débiter son pédigrée d’une oreille distraite. L’un d’eux, sans doute agacé, lui a coupé son sifflet. Dis, Laurent lance-t-il au chauffeur, tu crois qu’on va arriver à temps pour les guignols de l’info...
Une fois aux urgences, Boiteux réclame de suite le chef de clinique qui s’empresse à ses côtés. Et c’est ainsi que l’accidenté et son sauveur font chambre commune, chose à laquelle Boiteux tenait en dépit des réticences de son ami médecin. Mais le finaliste du concours départemental a révélé certains détails qui firent changer d’avis le responsable de l’établissement. Effectivement, tu as raison de ces précautions. Mais c’est parce que c’est toi...
Le soir venu, et lors de la visite de routine, Boiteux le supplie, ou plutôt ordonne. Surtout, la plus grande discrétion. Pas de journalistes ! Puis, il se tourne vers son compagnon de chambre. Et lui, interroge-t-il d’un coup de menton ?... Son ami le rassure. Toi, tu as une chance de cocu, expression qui fige le malade, tandis que lui mettra du temps à s’en remettre, à cause des brulures. De l’extérieur parviennent le bruit d’explosions qui semblent se rapprocher. Je l’ai bourré de barbituriques poursuivit-il en tournant le regard vers le ciel avec inquiétude, il se réveillera doucement demain matin. Après, on verra. Des antidouleurs, immanquablement... La médecine fait parfois des miracles et, effectivement, le lendemain matin Membré réclamait sa sortie, au grand dam du personnel de la clinique. Boiteux qui arrivait tout juste à lui faire surgir de la mémoire des évènements passés s’en désolait.
Nous sommes vendredi matin et cette histoire n’est pas terminée et ne le sera jamais. J’abandonne. Quelle importance... Pourtant, il ne manquait que le final la semaine dernière et, après avoir posté sur le blog un petit reportage sur la manifestation européenne à Paris, l’envie d’écrire était passée. Depuis, Gaza a été bombardée, et je n’arrive plus à me concentrer sur ce qui est tout de même du futile, à savoir mes Vendredis de Sokolo. C’est ainsi. Chaque fois que cette armée, une des mieux équipées au monde, prend pour cible cette population, une des plus pauvres de la planète, une des plus concentrée au m2, j’en suis affecté plus que de raison me dis-je parfois, c’est si loin, Gaza... Ça dure depuis trop longtemps et j’imagine mourir avant que la paix ne s’instaure. En pointillé, ce conflit accompagne ma vie, tantôt je l’oublie, tantôt il me réveille et m’évoque les épisodes précédents, identiques, et si l’histoire ne se répète parait-il pas, Gaza en est l’exception, la triste et douloureuse exception.
Pour finir, voici une vidéo diffusée par ARTE, la vie ordinaire des palestiniens. Il est vrai, la présence des caméras incite souvent ces jeunes soldats à faire du zèle, mais s’il jouent les durs à l’approche des palestiniens comme dit l’un d’eux dans une autre vidéo, les conséquences sont là pour ceux qui s’impatientent de leur bon vouloir.