Salut Emmanuelle

  • 26 juil. 2018
  • Par
  • Blog : .
Sans doute seras-tu surprise de ce message, c’est si loin, ça fait un bail et j’ignore si seulement tu es encore en vie. J’ai donc conservé ton adresse, tu vois…

Salut Emmanuelle.

Sans doute seras-tu surprise de ce message, c’est si loin, ça fait un bail et j’ignore si seulement tu es encore en vie. J’ai donc conservé ton adresse, tu vois… J’avais l’envie de te décrire un rêve, celui de cette nuit dans lequel je me trouvais dans un café. Je parle de ce café au présent, c’est encore là, flottant… Un café minuscule, des guéridons collés les uns aux autres et une serveuse mal lunée, plutôt… absente, comme perdue dans ses rêves, justement. Une femme se présente, tu me reconnais ?... Me claque la bise, s’assied, je peux ? Tu parles, c’est Paule, mon ex que tu n’as pas connue, un peu forcie, les rides plus profondes, les cheveux poivre au sel. Déjà à cette époque, elle offrait un visage marqué, j’adorais çà et je la remets de suite. Du bout de la rue, je me serais dit, c’est Paule elle va me sauter au cou. Elle me contemple en silence et à peine se moque-t-elle t’as guère changé, toujours aussi aimable… elle et son ironie, qu’elle ajoute, toujours beau gosse, avec ce sourire que je n’ai rencontré chez aucune autre. Et puis, une deuxième plus longue, Frédérique, autant lascive dans sa démarche que vingt ans plus tôt, tire une chaise à son tour et prend place au même guéridon. La serveuse déboule, dégage l’endroit, et sans un mot dépose trois menthes à l’eau. Pourquoi  toi, Emmanuelle, pourquoi dois-tu lire ça, alors que je n'ai osé un geste qu’une fois, sur l’épaule, et je me souviens combien je fus tétanisé par ta réaction. Ton bond en arrière, ça va pas, non ?... Tu t’es invitée si souvent à la maison, au dernier moment, juste le temps de filer à la gare te chercher. Sac en bandoulière, resplendissante sur le quai en m’apercevant. Oui, tu semblais heureuse de m’embrasser, joue contre joue, lèvres vers l’extérieur comme avec la peur de choper la myxomatose, en bonne copine, et je crois avoir été le seul sur terre à supporter tes silences, le soir à table, alors que je détaillais ma vie entre deux verres de vin, trop, pour meubler. Sans le savoir, tu sais à peu près tout. Des femmes qui succèdent à Paule et Frédérique, tu connais les défauts, leurs préférences au lit, leur façon de jouir ou pas, et ce qui m’attachait à elles, leurs qualités, même si j’ai tendance à m’étendre plus longuement sur le côté négatif, toujours en recherche de la perfection, commentais-tu, vaguement triste… Je tiens ma menthe à l’eau à deux mains et d’un coup je pense à toi, à ta solitude, une si belle femme, tes cachets pour tenir le coup et au jour ou tu t’es mise à pleurer, sans raison, défigurée, soudain laide à faire peur, la seule fois ou j’ai osé t’approcher un peu psy,  à genoux alors que tu étais effondrée dans le fauteuil, à sangloter sans raison apparente. J’ai embrassé ton visage, ça s’est fait naturellement, j’ai caressé ta tempe, frôlé tes lèvres, sans désir et je me souviens de ma main sur ta cuisse qui se voulait réconfortante. Une fois vidée, tu as stoppé tes pleurs, a murmuré tu vois, je ne suis que douleur… Et je t’ai immédiatement détestée. Une troisième rapplique et les murs, comme dans la plupart de mes rêves, s’écartent et c’est Gabrielle qui entre en scène, un peu comme lorsqu’elle s’exerçait au théâtre. Toutes ces femmes que j’ai aimées copinent, papotent en vieilles connaissances entre deux gorgées de menthe à l’eau alors qu’elles ne se sont jamais croisées. Après une séparation, je tourne le dos, m’efforce d’oublier. Sauf avec toi, mais c’est différent, c’était platonique, pour reprendre ton mot préféré alors que je haussais les épaules. Tes coups de fil étaient tous identiques, dis ça t’embête, si je débarque ce week-end, c’est un peu tard pour… Tu disais sans cesse, être amis, c’est la seule façon que ça dure. Un jour, j’ai crié stop, ça avait trop duré et tu n’as plus jamais téléphoné. Ouf ! Puis, ont succédé à leur tour en écartant les murs Michèle qui a squatté un second guéridon, une intellectuelle, et Hélène, bourgeoise des pieds à la tête, pour laquelle j’ai eu un faible, ma préférée en fait, morte bêtement, et je me souviens ta manière de m'interrompre ce soir à table alors que j’avais un coup dans le nez, tu dis ça parce qu’elle est morte… Je t’en ai voulu, t’ai raccompagnée à la gare le lendemain matin, sans un mot. C’est la semaine suivante que le stop est sorti. C’est à ce moment du rêve que m’est apparu un point commun entre toutes, excluant Hélène mon amour inoubliable, contrairement  à ta remarque idiote. Toutes ces femmes m’ont choisi, tu le sais, je te l’ai rabâché, j’adore qu'elles prennent l’initiative, me laisser guider, avec leur mine malicieuse. C’est mon plaisir, que veux-tu. La plupart du temps, je les vois venir, sauf avec Hélène. Jamais je n’aurais imaginé qu’elle me déshabillerait ainsi, sans un mot, sans même un baiser. Ma préférée que je pleure encore, oui, ça va t’étonner, moi aussi, il m’arrive de verser des larmes. Mais j’atteins le bout de ce rêve, qui s’évanouit brutalement comme d’habitude, en m’apercevant que tous ces prénoms sont mixtes, correspondant aux deux sexes. Sauf Hélène. Mais je t’assure, je ne choisis jamais mes compagnes, les rêves ne veulent rien dire.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.