Les vendredis de Sokolo " Mal aux ovaires..."

Dans la voiture le conduisant chez le vétérinaire, Arthur Veinhard a  en tête ce geste de la patte portée vers le bas-ventre qu’avait eu Pépito, son chat alors qu’il le prenait en photo... C’était devenu un jeu en fin de soirée, surprendre l’animal dans des positions invraisemblables, le plus dur étant qu’il se tienne tranquille un instant.

Dans la voiture le conduisant chez le vétérinaire, Arthur Veinhard a  en tête ce geste de la patte portée vers le bas-ventre qu’avait eu Pépito, son chat alors qu’il le prenait en photo... C’était devenu un jeu en fin de soirée, surprendre l’animal dans des positions invraisemblables, le plus dur étant qu’il se tienne tranquille un instant.

Âgé de six mois, il ne connait guère qu’une façon de se déplacer, celle du boulet de canon, et c’est drôle, en dépassant l’escalier qui mène au grenier, de le voir franchir les marches telle une fusée, pour finir droit dans la vitre qui lui fait face, puis rebondir vers le bouchon de Champagne qui ne quitte guère le côté gauche du grenier. Son côté. Celui de Pépito, là où il attend assis sur le derrière que son maître Arthur Veinhard veuille bien lancer son morceau de liège.

Ces bouchons-là ne sont pas comme les autres et, sitôt propulsés, se livrent à des circonvolutions bruyantes qui enragent Pépito. Seulement, ce chat se garde bien de s’amuser en solitaire, et il exige  qu’on s’accroupisse, lui renvoie son jouet, sinon il happe le pantalon d’un coup de griffes qui vous ramène à ses préoccupations, poursuivre indéfiniment ce satané bouchon de Champagne ! Comme si on n’avait que ça à faire, le flatter d’une caresse quand, couché sur les lames de parquet, il emprisonne sa babiole, dans l’attente qu’on lui dérobe, envisageant déjà de sprinter de nouveau, une obsession.

Comme son maître passe son temps à monter et descendre, il guette les allées-venues, et il arrive que l’animal se méprenne, déjà en haut alors que les pas s’éloignent sur le carrelage du couloir pour aboutir dans le jardin. Alors, trompé par son impatience, Pépito dévale l’escalier, se précipite avant que la porte ne se ferme, car depuis l’automne installé, on tire les ouvertures derrière soi, ici, a-t-il intégré dans son cerveau félin qui enregistre toute nouveauté.

C’est son premier automne, et, au cours de l’hiver, peut-être aura-t-il l’occasion de tremper ses pattes dans la neige. Il adore l’imprévu, et à sa mine, on comprend qu’il n’est pas dans le regret d’être né sur terre, mais surtout de vivre dans cette maison avec pour maître Arthur Veinhard, qui lui a bien de la chance d’avoir trouvé cet animal en Auvergne alors qu’il était destiné à être supprimé par des voisins.

Ce n’est pas que la route soit longue pour se rendre chez le vétérinaire mais, ce jour-là, le maître n’est pas pressé, mieux, il lambine, comme s’il conduisait à regret. Pourtant, le trajet sinueux dans la forêt est fort appréciable en cette saison, avec une multitude de feuilles dissimulant la chaussée, disposées en écailles roussâtres. Avec un peu de veine, un chevreuil s’immobilisera au beau milieu, stupide et hésitant, mais Pépito dans sa caisse ne profitera pas de ce spectacle, n’aura pas l’occasion d’écarquiller les yeux comme il aime à le faire, doté d’un air innocent.

Pour une fois, en voiture Pépito est installé sur le siège passager, et non à l’arrière sur le plancher, comme lors de son retour d’Auvergne, alors âgé de deux mois et demi. Aussi, ne craint-il pas le crachotement du moteur, non plus les cahots, les accélérations suivies de coups de frein. C’est qu’Arthur Veinhard a souvent le pied lourd au volant, ce qui impose parfois de rétrograder dans l’urgence. Mais là, nulle secousse, le véhicule file comme un traîneau et, avec la musique en sourdine, on oublie le son de l’auto.

Depuis qu’il a introduit la clé de contact, Arthur Veinhard parle à Pépito, d’une voix singulière, celle d’un enfant de chœur qui médite un mauvais coup. Parfois, il glisse avec maladresse un doigt dans la grille en façade de la cage, tente une caresse, mais le poil est loin, comme si son chat s’était tassé tout au fond, n’aimant pas cette voix. Paroles vaines, se dit le chauffeur, tout en persistant le long du trajet, comme s’adressant non pas à l’animal, mais à quelque chose de flottant dans son dos et qui semble le poursuivre.

Peu importe, pense-t-il, même si Pépito fait sa sourde oreille, la confiance en son maître n’est pas égratignée par une excursion en voiture... La radio diffuse un concert de musique classique, du piano, l’instrument  même qui a bercé le jeune chat lors de son premier voyage, alors qu’il quittait définitivement son Auvergne natale. Ne lui ai-je point sauvé la vie, se justifie Arthur Veinhard, abordant avec toujours cette lenteur inhabituelle les innombrables virages en forêt. C’est qu’on est pas pressé, pas vrai Pépito ?...

Mais l’animal n’a pas un mouvement, dédaigneux des doigts qui s’agitent à travers la grille. Pourtant, un œil toujours sur la route lors du premier voyage mais contre toute prudence, Arthur Veinhard tendait le bras vers l’arrière, en recherche de ce petit museau humide qui immanquablement ne tardait à se frotter, tout à l’écoute de ce ronron presque inaudible qui lui fendait le cœur. Ce que c’est d’être tendre, de se répandre comme une noix de beurre dans la poêle, d’essuyer une larme à la moindre chansonnette lui rappelant des mauvais souvenirs. Alors, pour se convaincre, il lance à Pépito, on les a bien eus, tes bourreaux auvergnats. Ils ont dû faire une drôle de tête, apprenant que tu t’étais fait la jaquette, en voiture, en plus. Arthur Veinhard esquisse un sourire, s’efforce de surprendre un son. Mais Pépito s’est enfermé dans un mutisme opiniâtre.

C’est étonnant ce qu’en peu de kilomètres des choses vous traversent l’esprit. Au détour d’un virage, la conduite devient automatique, et la forêt qui s’est déshabillée n’est plus qu’un décor suscitant la méditation. Vers quelle contrée s’est enfui Arthur Veinhard ?... Le regard s’est durci, le front strié d’un coup par des rides, et personne n’oserait dans ces moments le ramener sur terre. Y est-il encore, les pensées, les évènements passés qui resurgissent ont-ils seulement existé ? Pour ce chauffeur, qui parfois jette un œil sur la caisse à chat, cette route est propice aux introspections, et il peut affirmer la connaître comme sa poche.

Il l’a tant suivie, par tous temps, de nuit comme de jour, y a même détruit une voiture dans un fossé un premier de l’an ! À maintes reprises, il a écrasé la pédale de frein pour sauver un animal, un écureuil, mais les plus nombreux furent les chevreuils traversant bêtement sans regarder. Il lui est arrivé de la remonter à pied, les larmes aux yeux par un froid de canard, rentrant d’avoir porté sa voiture en réparation, avec l’envie de tout stopper là, de se coucher dans un fossé ne pensant à rien.

Arthur Veinhard, en dépit de son nom, n’a pas toujours eu de chance, et il est des jours comme aujourd’hui où cela lui revient sans qu’il ne repère le détail qui déclenche le flashback. Maudit cerveau qui prend un malin plaisir à agacer des plaies qu’on pensait cicatrisées. Se rendant chez le vétérinaire, c’est sans doute son Pépito dans sa caisse qui réactive d’autres trajets en voiture, et durant lesquels il avait cette même voix d’enfant de chœur ruminant une forfaiture.

C’était en novembre aussi, et une neige inhabituelle avait surpris au village. Nez derrière la vitre, il avait hésité à enfiler son paletot, le beau-frère habitait au-delà de la vallée, et il lui faudrait se garder des glissades. Seulement, s’il ne se décidait pas ce jour, il n’aurait plus l’occasion d’accomplir cette mission qu’il s’était promis d’accomplir. Pour s’y rendre, il avait inventé une course urgente au bourg, puis avait quitté brusquement la maison, avait fait ronfler son moteur, puis s’était enfilé dans la rue précipitamment, de peur qu’on ne le rappelle. Il avait redressé le véhicule d’un coup de volant, se promettant la prudence.

Ici, la nature est à l’état sauvage, les hommes empruntent peu cette route ne menant nulle part, aussi un accidenté un jour comme celui-ci serait dans la plus grande des panades. Arthur Veinhard n’avait pas le choix, une malade en fin de course l’attendait au retour, et il avait promis ne pas la laisser se ronger les sangs plus d’une heure. Depuis une semaine, sitôt qu’il s’absentait dans la cour couper du bois, elle actionnait la clochette posée sur la table de nuit. Où c’que t’étais ? Quoi qu’tu faisais ? Ce qu’il n’aimait pas, c’était son regard de bête traquée, elle si autoritaire depuis leur mariage et d’un coup dépendante. Parfois, il se disait en montant le merlin à la verticale, c’est plus la même... Puis, longuement, il contemplait la bûche fendue à ses pieds, comme un idiot, ne sachant plus laquelle choisir pour lui faire subir un sort identique.

Une dernière fois avant de se rendre chez le beau-frère, il était retourné dans la chambre. T’es certaine, tu veux pas que j’lui demande de venir te saluer ?... Le regard de la malade avait viré au noir, comme du fusain. S’il veut se faire pardonner, il est assez grand pour le faire. Puis, elle avait ajouté, les yeux vers la fenêtre donnant sur le potager. Il connait la route aussi bien que moi...

De nouveau, Arthur Veinhard agite les doigts entre la grille en murmurant. Pépito, mon Pépito, tu boudes ?... À présent, le concert de piano s’achève dans les applaudissements et il cherche une autre station, mais dans la vallée il n’obtient qu’un grésillement. Il est tenté de rétrograder, mais en seconde, il arriverait après la fermeture et le vétérinaire est pointilleux sur la ponctualité. Son chat a bien des raisons de lui en vouloir. Tout d’abord, il a passé la nuit enfermé à la maison et, dans la cuisine, a cherché en vain sa gamelle de croquettes. Son bol de lait aussi avait disparu, et miauler n’avait servi qu’à agacer son maître. Quelle impatience !... Tu peux pas imaginer autre chose que de t’emplir la panse... Pour faire diversion, il avait pressé la télécommande. Tiens, contemple la télé et fous-moi la paix. Parfois, ça marche, Pépito est encore en âge où tout ce qui s’agite l’intrigue, capable de fixer l’écran avec intérêt.

Seulement, statufié sur ses fesses, il n’a pas décanillé de la porte du frigo durant le repas, celui d’Arthur Veinhard, le sien lui étant supprimé pour une raison mystérieuse. D’ailleurs, ce n’est pas dans les habitudes de la maison de rationner la nourriture, encore moins de prendre des mesures de rétorsion. Ces derniers jours, Arthur Veinhard avait plutôt la manie d’évoquer le retour d’Auvergne, sa main lissant le pelage épais de son petit compagnon. Tu te souviens, Pépito, quand je t’ai sauvé la vie...  S’il avait compris le français, ce chat s’en serait offusqué, vu qu’un radoteur en guise de maître n’est pas le meilleur choix, car d’après ce qu’on entend au village, Pépito aurait adopté son maître et non l’inverse. Chacun ses illusions...

Méconnaissable et soufflant de gros jets de vapeur, le beau-frère offrait l’aspect d’un militaire en faction, en appui non sur son fusil de service mais sur une pelle à grain choisie pour déblayer la neige. Depuis sa retraite, c’était plus fort que lui, enfiler son treillis lui manquait, aussi, à la première occasion surgissait-il de son 4X4 comme d’une jeep en mission.

Qu’est-ce qui me vaut ?... Arthur Veinhard était familier de cet accueil n’ayant pas varié d’un iota depuis la brouille du frère et de la sœur. Aussi, s’était-il positionné en limite de propriété, à distance réglementaire, pour ne point irriter son poil... C’est rapport, commença-t-il du bout des lèvres, à ta sœur, puis, il ajouta claquant des dents et les yeux humides, à ma femme,...  La suite sortit d’un trait, une plainte insolite dans la douceur du village enneigé. Ta sœur va passer d’un instant à l’autre, serait temps de te réconcilier !!! Ses battement de cœur s’étaient    accélérés, sans doute l’air froid aspiré au sortir de son véhicule...

De sous sa moustache, le beau-frère poussa des paroles à contrecœur. Bah, quand c’est l’heure... Depuis combien d’hivers ne s’étaient-ils plus adressés un mot ? Quinze, vingt ans ? Si le couple butait sur lui au marché, les Veinhard balbutiaient un bonjour, tandis que l’ancien militaire avait la vue qui baisse, l’ouïe défectueuse. Tu crois qu’il ne nous a pas remarqués, geignait Arthur Veinhard vers sa femme ?... Jamais elle ne répondait, esquissant un haussement d’épaules.

Ce matin-là n’était pas comme les autres, la neige modifiait les comportements, et au moindre déplacement un crissement caractéristique renvoyait à l’enfance, et, frappé par la grâce, même le beau-frère répondit une chose qui ne lui correspondait pas. Si c’est elle qui le demande... Préférant en rester là, Arthur Veinhard grimpa dans sa voiture après avoir balayé le pare-brise de ses moufles, les frotta l’une contre l’autre. Alors entendu. À l’heure de l’apéro, je monte la gnôle de la cave... Tirant sa moustache, le beau-frère renifla avec un regard sur son visiteur qui brossait son vêtement avant d’entrer dans son auto, puis, empoigna la pelle à grain. Bah, s’il le faut, marmonna-t-il...

Dans le rétroviseur, Arthur Veinhard considère les feuilles roussies s’envoler dans son sillage. Pépito n’a toujours pas bougé d’un poil, et la radio coupée l’a ramené à cette journée d’automne, sa dernière décision qui lui procure un mal de ventre. Oui, Arthur Veinhard ressent une douleur. Aux ovaires, chose qu’en aucun cas il ne confierait au vétérinaire. D’ailleurs, l’entrevue est de courte durée, pour ne pas dire frôlant l’impolitesse. C’est une fille, j’avais confondu, ose-t-il sa caisse à chat à bout de bras. Posez-ça là, rétorque le vétérinaire, oui, par terre. Puis il rouvre la porte et invite son client à quitter les lieux. Repassez la prendre vers dix-huit heures trente. Oui, ce soir... Pépito s’est enfin déplié, s’approche de la grille, scrute son maître, semblant regretter l’Auvergne.

Les retrouvailles de sa femme et du beau-frère s’était déroulées de même, aussi laconiques, et c’est tout juste si ce dernier avait accepté un second verre de goutte, englouti cul sec avant de filer dans la nuit. Poussant la porte de la chambre, le mari avait perçu la petite voix, encore plus amoindrie qu’au matin. C’est toi qui l’a forcé... Puis, la mourante avait ajouté, baissant les paupières. Il a retrouvé le chemin...

Le soir, comme convenu, Arthur Veinhard récupère Pépito, emmailloté d’un bandage. C’est un convalescent sortant d’une intervention lourde, décidée passées maintes réflexions, pour avoir la paix avait-il fini par s’avouer.  Quand l’animal reprend ses esprits, c’est pour porter un œil sur son maître. Comme une toise, chargée de questionnements, avec insistance. Pour détourner l’attention, Arthur Veinhard s’exerce à prononcer des noms mieux adaptés à une femelle que Pépito. Pépita, Pépite, Poupounette, mais rien ne le satisfait. Une fois les effets de l’anesthésie amoindris, Pépito montre la volonté de le suivre au grenier, s’entête, puis stoppe sur la première marche, avec toujours ce regard... Sous l’emprise de la compassion, Arthur Veinhard l’introduit dans la caisse, le hisse ainsi, comme dans un ascenseur. Au grenier, l’animal se roule dans un tissu à fleurs, et quoi que le maître dise ou fasse, use toujours de ce regard qui procure mal aux ovaires...

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