Salut beau-frère

  • 31 août 2018
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Souvent, traversant ton village, j’extirpe le bras par la vitre sans caresser le frein, question de parenté. Pour pas oublier les liens qui nous désunissent. T’es là, sur votre trottoir ridicule qui ne parvient pas à singer les grandes villes, alors que le talus, ça avait plus de gueule.

Souvent, traversant ton village, j’extirpe le bras par la vitre sans caresser le frein, question de parenté. Pour pas oublier les liens qui nous désunissent. T’es là, sur votre trottoir ridicule qui ne parvient pas à singer les grandes villes, alors que le talus, ça avait plus de gueule. T’es là donc, avec tes lunettes de hibou, à te rendre je ne sais où, occupé à je ne sais quoi, à brandir ton membre à ton tour au moment de disparaitre dans le rétroviseur… Tiens, tu liras ça, mon dernier rêve, dans lequel tu t’exerces au premier rôle.

Cette nuit en dormant, je bondissais dans ma nouvelle acquisition, en quête d’une douzaine d’huitres. Une fantaisie contre laquelle il m’était impossible de résister, comme celle d’accélérer à ta vue. Tu n’a pas connaissance de mon bolide, je sortais du concessionnaire, une auto formidable, vive tel un spoutnik, rouge carmin, avec des ailerons. On frôle le macadam, c’est furtif comme le renard, avec une calandre dentelée, des crocs de requins. Faut pas s’y fier, c’est tout plastoc, comme les bagnoles actuelles, accouchée par un dessinateur de bandes dessinées. Une merveille. Une folie, ça va jaser dans le pays. De transiter par ton village, me revient dans le viseur ta sœur que j’ai épousée, qu’est passée trop tôt rapport à la maladie du siècle, qui te guette tout comme moi, on y passera tous. Les gros comme les maigres, les grands et les minus. Pas de jaloux. Et pis, ma pauvre Marie-Pierre, si je la croisais à cette heure, elle ne me remettrait pas, et c’est peut-être mieux comme ça. Toi non plus, mais on s’en fout. C’est juste pour causer, de loin, du bout de ma nuit. Sacré beau-frère. Et pis tu sais, ces autos modernes, ça va ça vient où ça veut, et je me retrouve derrière ta grange, moteur coupé, l’instant de penser à mes huitres, que si je me dépêche pas, y en aura plus. C’est que j’en salive, de ma douzaine avec citron, une envie, un besoin comme la soif cet été avec 35°, 38° durant un mois et des brouettes complet. Sans défaillir. La soif, tu sais ce que c’est… Et pis, faudra s’y faire, c’est parti pour un millénaire, la chaleur saharienne. Bientôt, tes champs, et ben ce sera plus que du sable, t’auras de quoi pleurnicher que t’as pas de sous. A ta place, j’achèterais des chameaux d’occasion, des réformés, les gosses feront la queue pour un tour de mairie, et pis de l’église après l’avoir dégagée à la pelle à grains. Parce que ça pousse, le sable, rudement vite et sans arroser. Sacré beau-frère. Je suis garé contre ma volonté, ces autos n’obéissent qu’à leur maître, l’ordinateur de bord connait pas le chauffeur, dans ta décharge industrielle, là où tu stockes tes machines agricoles rouillées, tes bidons de poisons, tes cochonneries, tu vois ce que je veux dire. Et du coup, je me dis, je vais me faufiler leur dire bonjour, à toi, ta femme est tes lascars. Dis, c’est que ça doit avoir mûri, tout ça. Depuis le temps qu’on ne s’est vus. D’abord, je reconnais rien, t’en as fait des travaux avec les sous que t’avais pas, ben mon cochon. Et des hangars et des garages en parpaings et des machines étrangères, des mastodontes sous lesquels vaut mieux pas s’aventurer. J’suis sûr qu’un cochon retrouverait pas sa truie, sinon quelques poils crachés au cul de la moissonneuse, pas vrai beau-frère ? Trois poils pour ton blaireau. Tu vois, j’ai pas oublié tes penchants. La porte de la maison est toujours pas fermée, comme tu temps où tu nous invitais. Tu te souviens, avant l’héritage et toutes ces histoires de sous à nous pourrir la vie. A toute la tribu. A toi comme à moi, et toute la famille, animaux compris tellement ça bardait. C’est-y pas malheureux d’en arriver là, à se détester pour des bricoles. Et pis des portes, y en avait cette nuit, ouvertes ou bouclées avec des demi-tours pour contourner, mais dans un rêve, on va on vient, ballotté, sans plus savoir ce qui se trame. Soudain, je perçois la voix de la Sylvie, ta femme, un peu plus aigrelette, impossible de se tromper, et j’ai les frissons. J’ai peur, oui, peur. De quoi, je saurais pas dire, mais j’ai toujours crains ses réactions, et qu’elle me surprenne dans son chez-soi, j’suis pas faraud. Comment prouver être en quête d’huitres, dans votre cambuse sans frapper. C’est qu’elle est soupe au lait, et sitôt le soleil pointé. Alors, sans réclamer mon reste, je me mets en branle sur la pointe des pieds, à reculons jusqu’à mon auto qui patiente. Dans la cour, je t'aperçois qui traverse tes lunettes de hibou sur le nez, court sur pattes, l’air préoccupé de celui qu’à oublié son porte-monnaie. L’auto s'est mise en marche à mon approche, mais tu peux pas entendre, c’est silencieux comme un chat à l’affût. J’y suis resté longtemps, sur la banquette à contenir le volant, pied sur le frein. Ah les souvenirs, ça virevolte, une tornade, tu peux pas savoir combien tout est inscrit dans le ciboulot. Plus qu’on ne croit, et quand ça remonte à l’air libre, on est pas fier, c’est que le mauvais, le bon reste sous la pédale, écrasé par la semelle de la godasse, va savoir pourquoi. La Sylvie traverse alors la cour avec de grands gestes, te stoppe, fouettant l’air d’un bout de papier et tu te frappes le front. Je repense à nous tous, à ma pauvre femme, quand on déjeunaient sous le noyer et qu’immanquablement l’un de la bande clamait que c'est pas bon de séjourner sous cet arbre. Que ça porte malheur. Doucettement, je me suis éloigné des dédales de cette maison en relâchant le frein, et il m’a fallu des kilomètres pour me souvenir de ce que je foutais sur cette bon dieu de route. Ah oui, les huitres. Trop tard, y en avait plus…

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