De quoi la campagne contre l'«islamo-gauchisme» est-elle le nom?

La campagne idéologique réactionnaire lancée par le gouvernement a le mérite de poser clairement les lignes de démarcation : un fascisme rampant qui organise la chasse à courre contre les intellectuels idéologiques de l'égalité, de l'internationalisme et de l'émancipation. Annihiler les « islamogauchistes » c'est vouloir supprimer la subversion de la pensée engagée.

L'enquête

Les derniers événements de l'IEP de Grenoble ont été l'objet d'une minutieuse et précise enquête de 15 pages, publiée dans Mediapart par le journaliste David Perrotin, enquête référentielle qui permet d'appréhender les différentes étapes de l'affaire. Cette enquête incarne une idée simple mais peu appliquée dans le métier journalistique et médiatique - qui n'a pas fait d'enquête n'a pas droit à la parole, une logique requise pour se forger un point de vue, au-delà des faits.

SURTOUT se rappeler que le point de départ de cette affaire et son point central, ce sont les charges répétées, et réussies par ailleurs, d'un professeur de l'IEP pour supprimer le mot « islamophobie » lors d'une préparation à une conférence organisée par l'IEP dans la cadre de la semaine pour l'égalité intitulée « racisme, antisémitisme, islamophobie ».

Pour l'enseignant, le mot islamophobie ne pouvait se trouver accolé au mot antisémitisme parce que cela représentait « une insulte aux victimes réelles (et non imaginaires) du racisme et de l'antisémitisme ».

Le raisonnement 

Légitimer le statut de victime comme seul référent catégoriel pour situer la place des musulmans des arabes et des juifs dans l'histoire réduit considérablement la visibilité du pourquoi ils sont, ou pas, désignées « victimes ».

Pour le professeur, en effet, les agressions et les propos anti-musulmans, les discriminations contre les populations arabes, tout cela regroupé sous le nom contemporain d'islamophobie n'existeraient pas, sinon de l'ordre de l'affabulation.

Il s'agit selon ses mots d'effacer toute trace d'une réalité réelle en France, les faits connus, relatés par les tribunaux ou par les médias des agressions physiques et des propos antimusulmans.

Dire que tout cela n'existe pas puisque c'est imaginaire, c'est vouloir effacer un réel discriminatoire pour se dispenser d'en regarder les effets dévastateurs, sinon s'en dédouaner.

À la lecture de ces propos, on peut se poser légitimement la question de savoir qui sont les affabulateurs. Ceux qui sont désignés, ou celui qui les désigne.

Ou bien le professeur ne lit pas les journaux et ne regarde pas les médias qui relatent les incidents islamophobes, ou bien il s'agit de quelque chose de plus grave dont ses propos seraient le nom.

Le professeur dit « ne pas avoir de sympathie pour l'islam ». C'est son droit.

Mais si les musulmans inventent et imaginent être des victimes,

Si, selon lui, ils n'ont pas le droit d'être positionnés à côté des victimes juives, si seuls les juifs peuvent bénéficier du statut de victimes, ces propos installent une obscène hiérarchie victimaire,

Si les victimes musulmanes sont imaginaires, il s'agit rien moins que d'invalider l'histoire coloniale française, celle de la guerre d'Algérie, entre autres, où, si on suit le raisonnement du professeur, il n'y aurait eu aucune victime. La guerre coloniale française étant sans doute, dans l'esprit des musulmans, une affabulation.

Enfin, il n'est pas interdit de penser, toujours selon le raisonnement du professeur, que si les musulmans sont affabulateurs de leur victimisation, ils le sont encore plus de leur propre histoire, de leur révolte anti-coloniale.

La guerre de libération nationale algérienne contre l'empire colonial français doit être un pur fantasme musulman.

Nous sommes bien au-delà de propos « hautement problématiques » comme le faisait remarquer la directrice de l'IEP.

Ces propos hallucinants sont à recadrer dans un contexte plus large, celui de la campagne lancée par le gouvernement et relayée par la Ministre de l'Enseignement Supérieur, de la Recherche et l'innovation, Frédérique Vidal.

La ministre a annoncé vouloir demander une enquête au CNRS sur « l'islamogauchisme » qui, selon elle, « gangrène la société dans son ensemble etl'université en particulier. Retenons l'ordre, société d'abord, université ensuite.

Sur ce terme valise et attrape-tout, la ministre, interviewée par Jean Pierre Elkabach sur CNEWS a repris à son compte l'expression proposée par le journaliste « il y a une sorte d'alliance entre Mao Tsé-toung et l'ayatollah Khomeini ».Alain Finkelkraut en 2010 dénonçait déjà l'islamogauchisme comme « l'union des gens de l'immigration et d'intellectuels progressistes ».

Ne rions pas, la chose est dite.

De quoi cela est-il le nom? 

Qu'est ce qui est visé par l'expression « gangrène islamogauchiste » ?

Est ciblée une idéologie progressiste, l'union possible de ceux qu'on appelle aujourd'hui les prolétaires nomades et des intellectuels, des prises de position sur l'égalité et l'internationalisme, un corpus de travaux, de publications sur l'héritage colonial dans les sociétés des anciennes puissances coloniales.

Ces études examinent, mettent en perspective l'héritage colonial toujours actif qui se manifeste, entre autres, par un racisme culturel levant haut le drapeau de la « supériorité » de la chère civilisation occidentale, par une succession de lois discriminatoires et par des actes de racisme

Travailler à démonter cet héritage colonial dans le contemporain est une réponse, parmi d'autres, pour contrer l'hydre identitaire qui revient en force dans le monde actuel.

Résumons l'idéologie de la campagne.

Islamosignifierait altérité, autre, islamistes, ex colonisés, musulmans, bref une multitude de sens exprimant les variations contemporaines d'un racisme anti musulman et arabe ,

gauchistece qui reste- ou plutôt revient en première ligne, comme arme de pensée et de réflexion sous le substrat générique de marxisme, à savoir l'anti identitaire, l'internationalisme, l'égalité, l'émancipation.

La subjectivité

C'est donc une bataille contre tous les intellectuels, penseurs et acteurs engagés de l'émancipation.

Il y a aussi dans cet acharnement réactionnaire, une bataille contre la « subjectivité » de l'engagement, c'est-à-dire contre « le parti pris » d'un individu qui le transforme en sujet pensant. Les « islamo gauchistes » sont des gens qui pensent, qui ont des idées, des batailles, qui écrivent et qui s'engagent pour elles. Annihiler les « islamogauchistes » c'est vouloir supprimer la subversion de la pensée engagée.

Penser, c'est violent, me disait déjà une élève.

Penser c'est prendre parti, s'engager pour une idée et c'est bien cet engagement subjectif qui est visé frontalement.

C'est donc une bataille idéologique et politique de grande envergure que le gouvernement a décidé de lancer. Et pour ce faire, parce qu'il la prend très au sérieux et nous aussi, il lance ses chiens, ses meutes intellectuelles, ses piqueurs de tout bord dont l'extrême droite, entre autres, pour, rien moins qu'éradiquer, supprimer cet espace subjectif et politique

L'imposture

L'imposture est cependant complète. Pour expliquer sa campagne dans l'opinion, il désigne comme seuls idéologues, porteurs de « fatwah », censeurs de la liberté d'opinion et de la liberté académique, les professeurs, les enseignants chercheurs, les étudiants mobilisés, les agents administratifs,

les désignant comme « gangrène,  ceux qui se situent« entre  Mao Tsé-toung et l'ayatollah Komeini » (si ce n'est pas idéologique ça), comme identitaires et communautaristes…

S'intéresser à l'histoire coloniale de son pays équivaudrait donc à être identitaire.

Il laisse se déchainer les réseaux sociaux qui organisent contre ces enseignants, un harcèlement mortifère.

La directrice du Laboratoire Pacte reçoit tous les jours des menaces de mort et voit sa photo publiée sur les réseaux sociaux avec notamment pour légende « Être nostalgique des années 40 ».

Pour ceux qui n'auraient pas encore compris ou qui feignent ne pas comprendre, ceux qui hurlent contre les islamo-gauchistes hurlent aussi contre ceux, appelés dans les années 40, « les judéo-bolchéviques ». Le même procédé est à l'œuvre : islamo versus judéo, bolchéviques versus gauchistes Mao, même gangrène. On connait la suite.

Ceux qui organisent la campagne violente contre l'émancipation traitent leurs cibles de sectaires, de censeurs et d'idéologues. Vieux procédé de retournement que nous retournons contre eux.

Cette campagne idéologique réactionnaire lancée par le gouvernement a le mérite de poser clairement les lignes de démarcation : un fascisme rampant qui organise la chasse à courre contre les intellectuels idéologiques de l'égalité, de l'internationalisme et de l'émancipation.

Propositions 

La riposte ne peut être qu'internationale.

Renforçons les liens de solidarité avec ceux qui ont pris position dans les journaux contre cette campagne,

échangeons par le biais d'une feuille de journal,

une sorte de « lettre internationale » qui formerait réseau, récolterait les informations sur les différentes situations, les articles, les prises de position, les propositions à venir.

Sol. V. Steiner

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