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Billet de blog 21 oct. 2021

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Cécile Winter, l'odyssée de la passion du communisme

La politique communiste comme urgence et possible, cet art de l'audace et de la mesure quand le peuple se parle à lui-même.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Cécile WINTER est décédée le 22 août 2021 à l'hôpital de Montreuil où elle avait travaillé - depuis 1997 comme médecin dans le Service de Médecine interne et Maladies infectieuses. Elle avait soixante dix ans.

Toute mort est irrecevable mais toutes les morts ne se ressemblent pas.

La disparition de Cécile WINTER est un séisme pour ceux qui l'ont rencontrée, aimée et accompagnée dans la vie quotidienne, - toujours prête à donner et accueillir, un cataclysme pour ceux qui ont partagé et pratiqué avec elle son engagement pour une politique communiste .

C'est de ce second aspect dont je veux témoigner ici.

J'ai partagé avec elle, les combats, les engagements, les défaites et les échecs.

Cécile WINTER fut une grande militante de la politique communiste.

Ces derniers mots, politique et communiste, elle n'a cessé dans son parcours militant de maoïste de les incarner en les inventant. Maoïste et communiste, les deux termes étaient pour Cécile, équivalents, les maoïstes étant pour elle les communistes de la séquence ouverte par la Révolution culturelle chinoise, comme les bolchéviks le furent de la Révolution russe.

Dans son dernier grand livre paru en 2021 aux Éditions Delga  « La Grande Éclaircie de la Révolution Culturelle Chinoise », elle déclare l'obligation de « mettre le communisme à l'ordre du jour ». Ce qu'elle pratique dans l'écriture même de son livre. Celui-ci n'est pas une analyse historique de plus sur le grand événement mais une « proposition politique claire et précise  : soit que tout conflit, s'il ne veut pas être enlisé dans une misère répétitive et dégradante, doit être consciemment formulé et structuré en termes de lutte « entre les deux voies, deux lignes, deux classes » : la voie capitaliste, renforcement de la propriété privée et de l'idéologie qui l'accompagne : le libéralisme soit la primauté des « droits de l'individu » au regard de tout collectif humain : ou la voie communiste fondée sur la propriété collective et le travail au service de l'humanité comme telle ». C'est dit.

Pour Cécile WINTER, la Révolution culturelle chinoise a mis en œuvre, jusque dans son échec et sa défaite, une voie communiste. A l'échelle d'un pays tout entier et son retentissement à l'échelle du monde.

Qu'est qu'un échec ? pose Cécile comme question, ou pour dire autrement, qui se prononce à cet effet, qui en parle et qui le raconte, ou qu'est ce qu'une défaite qu'elle déclare obligatoire puisque le communisme ne pouvant être que mondial, il ne peut y avoir ni pronostic ni lendemains à venir car «  ni l'agir et ni l'engagement politique n'ont besoin de promesses et mieux vaut se passer de qui attend sa récompense ».

Étudier le couple dialectique échec/défaite dans l'épopée chinoise, suivre les fils rouges de ses victoires locales, poser les causes et les conséquences de cet événement, dans une écriture érudite, puissante et subjective fut le gigantesque travail militant de Cécile WINTER deux ans avant sa mort.

Le livre parut avec comme sous titre « Ouverture à la politique communiste comme urgence et possible ».

La politique communiste, Cécile WINTER l'a pratiquée durant sa vie militante et sa vie professionnelle.

De la politique, elle aimait dire « c'est quand le peuple se parle à lui

même », la politique étant «  cet art de l'audace et de la mesure et processus de sa propre collectivisation, de l’appropriation la plus large possible de : que voulons nous, où en sommes nous ». Il ne s'agit pas d'identifier qui parle, (origine, genre, histoire) mais de discuter ce qui se dit et se propose : une analyse déclarée de la situation, la capacité à discerner et formuler les termes du conflit, à mettre en discussion les mots d'ordre congruents, à organiser les réunions pour les mettre en œuvre , ce que Cécile appelait « une humanité consciente d'elle même ».

A ses côtés, nous avons appris à distinguer la politique de l'idéologie. Si la seconde est nécessaire pour forger sa vision du monde et justifier son engagement,

la première doit être la mise en œuvre de l'idée, c'est à dire ce qui a été pensé, analysé et discuté en situation par ceux présents dans la réunion organisée à cet effet.

Tous les écrits, tous les engagements de Cécile WINTER sont des propositions politiques applicables en situation. Son écrit de 550 pages sur la Chine est une proposition politique, ses écrits sur l'Afrique aussi, son écrit sur la situation palestinienne israélienne se présente comme « une proposition politique en sept points ». En ce sens, elle était une « militante » de la politique communiste.

Pour l'agir et le faire communiste.

Comme médecin hospitalier, elle a appliqué cet agir et ce faire.

Un médecin au service du peuple. Au sens littéral. « Les médecins aux pieds nus » les appelaient les chinois. Elle fut ce médecin là. Elle connaissait tout de la vie de ses patients, - leurs difficultés, leurs joies, leurs besoins, qui pouvaient l'appeler à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, toujours présente, elle était attentive, passionnée, aimante. Pour elle, le contexte (logement, papiers, famille, couverture sociale, langue) concourrait à la bonne santé du patient.

Avec Alexandre ADINGUERA, son fidèle assistant social qui avait en charge les problèmes des sans domicile, de l'hébergement instable, des irrégularités de séjour, des défauts de couverture maladie et des orientation vers des structures médico-sociales, ils formèrent une équipe tout terrain dédiée aux besoins des gens.

Quand elle dut prendre sa retraite, une très grande majorité de ses patients vint la remercier, les bras chargés de cadeaux et de nourriture, toute une soirée pour lui dire, avec des mots, un gigantesque merci d'amour pour la confiance, le bien être, le courage, donnés par elle, hors compte .

La politique c'est difficile, elle le répétait souvent, c'est du temps non rémunéré en plus des heures de travail et du temps de famille, c'est anonyme et le processus est long. La politique, c'est du courage, d'abord, disait-elle.

Pas de quoi réjouir ceux qui voient dans l'engagement « citoyen » comme ils disent, des places et des pouvoirs institutionnels à gagner rapidement .

Cécile ne voyait ni les places ni les pouvoirs institutionnels.

Elle fut présente là où la politique devait commencer. Là, où devaient se former les militants. Là, où devaient changer les situations.

Dans le démarrage de la grande grève des foyers SONACOTRA des années 70 en banlieue Nord et la création d'un noyau politique ouvrier,

dans les enquêtes en Lorraine sur le démantèlement de la sidérurgie,

dans les campagnes contre « l'aide au retour » des travailleurs immigrés,

dans la mise au point du mot d'ordre « un mois par année d'ancienneté pour tout ouvrier qui quitte l'usine » et la campagne à ce sujet en banlieue parisienne et dans le Nord de la France,

dans la rédaction du « petit livre des ouvriers de Charleville-Mézières ».

dans la création, en 2000, du collectif « Sida en Afrique , la France doit fournir les traitements » ;

dans la suite, dix années d'enquêtes et discussions autour du marché parisien de Château-Rouge qui a donné lieu à l'écriture d'un petit journal intitulé « Pays intervention fleuve »,

dans la rédaction avec moi même et David Emmanuel MENDES-SARGO de la brochure « Palestiniens-Israéliens, un seul pays avec un seul État, une proposition politique en sept points » après deux ans de travail politique collectif à Aubervilliers et un voyage d'enquête, là-bas, sur le terrain.

Travailler avec Cécile WINTER fut

une école politique à ciel ouvert, un apprentissage de l'exigence subjective, une odyssée de la passion du communisme.

Merci, ma Cécile, pour ce que tu fus, pour ce que tu as transmis, pour ce que tu nous as donné. Ta disparition laisse un vide, immense, stratégique.

Qu'allons nous faire sans toi ?

Sol V. STEINER

le 20/10/2021 13:30

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