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Billet de blog 5 nov. 2021

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« Sans paysans, on fait comment ? »

J'ai peur qu'on ne lise pas ce billet. Parce que j'y parle de paysans, que ça ne vous concerne pas, que rien de tout cela ne vous regarde. J'ai peur qu'on ne fasse pas les liens, les passerelles, les ponts. J'ai peur qu'on continue d'ignorer ceux sur lesquels nous faisons peser tant de nos idéaux, de nos exigences, de nos quêtes de sens.

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         Pour lutter contre la zizanie du climat.

         Pour protéger ce qui vit et la diversité.

         Pour tisser une grande toile de liens là où il n’y en a plus.

         Pour donner vie aux territoires qui se meurent.

         Pour manger.

         Pour préserver des emplois ancrés dans le sol, et qui ne bougeront pas.

         Pour investir la justice sociale.

         Pour retrouver du sens dans l’époque qui n’en a pas.

         Pour affronter le fracas qui vient.

         On entend souvent qu’ils ont besoin de nous. C’est affreusement vrai. Mais nous oublions aussi, drapés dans nos capes chevaleresques, que nous avons aussi besoin d’eux : sans paysans, on fait comment ?

         Il y a quelques mois, j’ai commencé à travailler dans un mouvement que cette question anime chaque jour. Je n’ai pas eu à chercher longtemps la réponse : sans paysans, on ne fait rien. Sans leur donner une place essentielle dans les bouleversements que nous désirons, nous moulinons dans le vide. Nous créons du vide.

          Pour beaucoup d’entre vous pourtant, ils n’existent pas. Peut-être même que vous arrêtez de lire à l’instant, parce que les « paysans », n’ont rien à voir avec vous. Ce mot les exclue de vos têtes, de vos réflexions, de ce qui vous préoccupe. Ils sont les fantômes invisibles qui ne hantent même pas les supermarchés aux néons blancs, les cicatrices silencieuses d’un monde qui se meurt dans l’indifférence générale, les combats qu’on n’a pas la force de mener parce que leur urgence ne nous frappe pas, les spectres transparents qui ont l’apanage du passé.

          Nous ne les croisons plus. Nous ne les imaginons même plus : tout nous fait croire que nous n’en avons pas besoin. Nous avons l’abondance et ne pensons plus à son chemin vers nous. Les mains qui s’acharnent pour continuer à nous relier à la terre, à nous nourrir, à exercer le premier des métiers, celui dont le rythme est donné par les saisons et qui récompense l’attention portée à la nature : tout cela est effacé du présent. Le monde agricole qui était le monde tout court, est devenu une niche. Ceux qui l’habitent ne sont pas loin d’être considérés comme des chiens. Leur existence est presque impalpable, on sait qu’ils rôdent mais on préfère qu’ils se fassent oublier. Qu’ils fassent ce qu’ils ont à faire sans avoir besoin de les remarquer. Les mots sont durs, mais je ne sais pas comment en utiliser d’autres pour grappiller votre attention, elle qui dérape toujours ailleurs qu’ici. 

         Le mot « paysan » reconquiert petit à petit le droit d’être de ceux qui sous-entendent une bataille contre l’étau infernal qui nous broie – qu’on l’appelle capitalisme ou autre chose - , mais il est associé, pour beaucoup encore, à l’insulte, la boue, les mains calleuses, le fait de ne s’être pas « élevé ». Comme si les semis, les cultures, les fourches, étaient le signe d’un piétinement dans l’hier. Dans la France grenier à blé et ignare, qui n’avait pas migré vers les villes, qui n’avait pas été à l’école, qui se transmettait la ferme, de mains rêches en mains boueuses, d’ascendants aux descendants, sans que jamais personne ne puisse imaginer qu’un autre possible existe, celui des bureaux, du travail à l’abri du vent, des vacances qui ne sont pas interrompues par la traite des bêtes.

         Nous qui sommes, en grande majorité, des enfants d’enfants d’enfants de paysans, nous avons fui loin ce destin qui colle à la peau des terres. Ces terres que nous abandonnons aux promoteurs immobiliers qui anéantissent chaque jour un peu plus la souveraineté alimentaire dont nous parlons fièrement. Nous avons laissé le devoir de les défendre à des malheureux avec lesquels nous ne voulons plus rien avoir à voir. Tout au plus, nous avons toléré l’entreprise d’aseptisation et de domptage du vivant dans laquelle une grande partie des agriculteurs ont été englués. Le tracteur, la machine, ce qui leur donnait une contenance moderne, ont été le sceau de leur émancipation, et de ce que nous acceptions d’eux.

         Les villes et les campagnes, le béton et les terres agricoles ont grandi séparés, se sont perdus de vue. Nous ne savons plus rien faire de nos mains, et parfois on se prend à le regretter. Nous regardons nos maigres potagers avec la mélancolie d’un temps que nous n’avons pas connu, ce temps où nous savions ces choses que l’on n’apprend plus dans les « grandes écoles ». Certains imaginent un « retour au vert », confortablement adossé aux revenus accumulés dans un bureau fermé, fantasmant une retraite tranquille dans laquelle ils auraient le monopole sur leur alimentation, et verraient la sécession d’avec le reste de la société comme la preuve ultime de leur rébellion courageuse. Une chimère révélatrice du peu de connaissances réelles que nous avons de la vie paysanne. De la science du vivant, de l’abnégation, de l’acharnement qu’elle exige. Entre l’utopie que l’on vend, et le désespoir d’un monde qui dégringole, le fossé est si grand qu’on peut y disparaître.

         Aujourd’hui, nous leur demandons de faire mieux, de changer leurs pratiques, de servir de support à notre récit écologique ; nous voulons manger bio, local, bon. Nous exigeons d’eux qu’ils rebroussent chemin et nous plaquons le bien et le mal sur la question. Agriculture intensive, petites exploitations, biodynamie, élevages conventionnels, maraîchage sur sol vivant, pesticides à gogo, tout s’oppose, tout s’argumente, on débat de tout. On s’égosille et le drame poursuit son fracas. 

         Pourtant, ce sont eux, je vous jure. Ce sont eux, qui sont au centre de ces nouvelles histoires que nous imaginons pour demain. Bien souvent ils sont la clé de voûte du changement, des acteurs centraux de la cité que nous appelons de nos vœux. Ils catalysent entre leurs mains les questions qui nous agitent et dont, en voulant parfois bien faire, nous les dépossédons sans cesse.

         Un agriculteur se suicide tous les deux jours en France. Cent fermes disparaissent chaque semaine. Pourtant, les exploitations sont de plus en plus grosses, de plus en plus concentrées dans les mains d’une industrie et de lobbies qui enrayent le bien commun.

         Nous n’avons jamais été aussi déconnectés des histoires qu’ils ont à raconter, eux qui portent sur leurs épaules tant de nos idéaux, de nos exigences, de nos quêtes de sens.

         Pour beaucoup, ils sont une masse abstraite dont le quotidien ne ressemblent pas au nôtre. Mais leurs problèmes sont les nôtres, leurs empêtrements dans le contemporain sont nos aveux d’échec, nos vies sont enchevêtrées.

         Le monde agricole a plus que jamais besoin de nous.

         Nous avons oublié que nous avons vitalement besoin de lui.

         D’une façon ou d’une autre, il va falloir se rejoindre.

* le titre de mon billet est directement tiré de la campagne lancée par Terre de Liens, mouvement qui oeuvre pour préserver les terres agricoles. Cependant, j'écris ce billet en mon nom propre. 

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