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Billet de blog 14 janv. 2022

La rage - de dents et de vivre

Tout est parti d’une histoire idiote. Certains trouvent encore sain d’implanter l’idée qu’il faut mériter de vivre. Que tout se gagne. Qu’il n’y en a pas pour tout le monde et que les choix seront faits au plus vertueux. Et je trouve ça scandaleux, moi, mes dents, et ma carte vitale encore chaude. En ces temps de crise sanitaire, il fait parfois bon de le rappeler. 

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         Le mal de dent, celui que je supporte en grimaçant depuis des semaines parce qu’il n’y a pas le temps, celui que j’oublie dès qu’il faut penser à autre chose, celui qui se tapit au fond de ma gencive et qui ressurgit le soir, comme un ultrason lancinant, quand je n’ai plus rien d’autre à dire et seulement moi à contenter. Là, où je me résous à avoir mal : quand plus personne ne lit sur ma tête l’angoisse, au cas où je la verrais dans leurs yeux et me sentirais soudain véritablement malade. Quand aucune répercussion palpable ne peut s’infiltrer dans le fil millimétré de mon présent.

         Bref ce mal de dent-ci, sans prévenir, m’est devenu insupportable. Soudain, en plein milieu d’une bouchée, il rappelait à mon souvenir cette sensation de n’être plus que possédée par la souffrance, de n’être rien d’autre que ça, un sac de détresse dentaire, une immense bouche dans laquelle pulse le cœur affolé, et qu’à chaque battement la douleur inonde.

         Déconfite, je me suis rendue à la sombre évidence : j’avais trop traîné. Il allait falloir me rendre chez le dentiste, sans aucun doute, et avec l’air penaud de celles qui savent qu’elles ont usé la corde jusqu’au dernier fil, qu’elles ont poussé à bout par une flemme dégoulinante et non par ce genre d’abnégation qu’on idéalise tant – alors qu’il est par ailleurs le chemin le plus sûr vers la catastrophe.

         Je vous passe les détails de ce rendez-vous galant entre des gants en latex, une fraise de dentiste et moi-même. Mais je peux vous dire que j’ai frôlé la septicémie, avec mes conneries. Et qu’après ça, plus rien n’a été pareil.

         J’ai d’abord eu ma petite minute de reconnaissance gauchiste. La sécurité sociale, quelle merveille quand même. Oui, je sais, ce n’est pas une fulgurance terriblement originale, mais ça valait le coup de placer ça ici quand même, délestée du fait assez français de pouvoir me faire soigner une dent sans devoir vendre un rein. Devoir se payer une bonne santé, quelle absurdité.

- Il s’agit de rétribuer le savoir-faire et l’utilité sociale des soignants. (la petite voix parle) 

C’est fait, collectivement. C’est la solidarité nationale. C’est le principe de base. Et s’il manque de l’argent, c’est qu’il est utilisé pour renforcer les effectifs de la police, pas des hôpitaux. Mais ça, allez savoir pourquoi.

- C’est pas terrible, faire les choses comme ça. C’est pas terrible, juste par principe : parce qu’on ne peut pas tout avoir comme ça, en claquant des doigts, tu comprends il faut apprendre l’effort, que la sueur coule, c’est la seule manière d’apprécier la VALEUR des choses, tu comprends petit soldat capitalistique, tu vois ? (la petite voix a encore parlé) 

         Par principe donc, je suis certaine que certains trouvent encore sain d’implanter l’idée qu’il faut MÉRITER de vivre. Que tout se gagne. Qu’il n’y en a pas pour tout le monde et que les choix seront faits au plus vertueux. Et je trouve ça scandaleux, moi, mes dents, et ma carte vitale encore chaude. En ces temps de crise sanitaire, il fait parfois bon de le rappeler. On a vite fait d’applaudir ceux qui s’occupent de nous, mais le passage à l’action pour préserver ce modèle qui m’épargna de payer l’équivalent de trois mois de pâtes en consultation, est parfois plus difficile. Ma visite chez le dentiste m’en a rappelé l’importance démentielle.

          Une fois cette petite envolée lyrique posée ici, je peux m’attaquer au reste : après mon rendez-vous chez le dentiste, plus rien n’était pareil pour quelque chose d’autre, d’un peu bizarre et pourtant je suis sûre, de terriblement commun.

         En marchant dans la rue, la partie gauche du visage encore totalement anesthésiée, je réalisais tout d’un coup un fait frappant : mon corps était une tuyauterie à peu près miraculeuse. Ce truc qui fonctionnait par une opération du saint esprit m’apparaissait soudain comme quelque chose de si improbable que des questions atroces m’envahissaient.

         Pourquoi ça ne se bouche pas, là-dedans ? À quel moment ça me tombera dessus ? Parce que ça me tombera dessus, non, c’est comme ça que ça fonctionne, pas vrai ? Accidents, à l’extérieur avec les voitures ou à l’intérieur avec les ampoules, cancer covid crise cardiaque AVC mauvaise chute bonne overdose, comment c’est possible, déjà vingt-deux ans à trimballer mon corps en slalomant entre les obstacles ? Comment tenir encore des années, jusqu’à quand, et pourquoi s’acharner si l’on finit par perdre la partie ? Comment supporter, enfin, de vivre ce coup de pot sans trop y penser tout en y pensant quand même ?

         Bref, de ce remue-ménage dentaire, je suis ressortie légèrement hypocondriaque, et la tête soudain pleine de ces questions existentielles qui finissent toujours par nous ramener vers le point final de l’histoire, qu’importe la manière dont on l’écrit.

         Depuis je pense à la mort, souvent. Je crois que c’est aussi ça, grandir. S’accoutumer à l’idée. La voir comme l’horizon, séparée de nous par toutes ces grandes choses, belles ou tristes, mais pleines. Dédramatiser, ne plus avoir peur de rien. Enfin si, avoir peur de tout, sauf de ça. Avoir peur de s’écraser d’ennui par frayeur, de subir la pesanteur d’une vie diluée dans des jours vides par précaution, par anticipation, par manque d’imagination. Penser que la vie n’est peut-être pas la valeur suprême, mais autre chose, les choses qui rendent la mort moins terrifiante et rapetissent son caractère inéluctable : l’émancipation, l’amour, le reste.

         Tout ce que je vous souhaite, pour cette année, et celles qui suivront, inexorablement, entre rendez-vous chez le dentiste et soleils éclatants.

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