Les oiseaux migrateurs - Ce qu'il se passe place de la République

Il paraît qu'on matraque, qu'on gaze, qu'on condamne à la mort, place de la République. C'est un triste nom pour une place, qui, manifestement, n'a rien d'une chose publique. Je voulais parler, il y a une semaine, des réfugié.es que l'on « évacue » de leurs tentes comme on les évacue de nos têtes. Ce matin, ce billet est d'autant plus amer, empli d'une honte abominable.

 Hier à Saint Denis on a démantelé un camp de migrants.

J’ai lu ça dans le journal.

Ça veut dire quoi au juste ? On les met où, les migrants, après ?

« Ces camps ne sont pas acceptables ».

« Ces camps ne sont pas acceptables », c’est ce qu’a dit le préfet de Paris.

Il l’a dit mardi. Mardi dernier alors que des milliers de personnes remballaient leurs tentes, leurs dignités et leurs vies pour monter dans des bus, « évacuer ».

Évacuer vers où ? que vont-elles devenir une fois qu’on ne les verrait plus, entassées au bord des routes, au milieu de la gadoue de Saint Denis et du dégoût des autres ? Y aura-t-il encore des gens pour se demander, où sont-elles, que font-elles, dorment-elles la nuit ?

Qu’est-ce qui n’est pas acceptable, monsieur le préfet ? la misère répandue aux portes de Paris, que l’on voit et que l’on touche ? qu’elle nous frôle avec ses doigts crochus, qu’elle nous amasse, nous aussi, avec eux, les autres, les « migrants » ?

Qui sont-ils ces "migrants" monsieur le préfet ?

La réponse des monsieurs les préfets est aussi simple que la question est compliquée : il existe deux types de migrants, deux séries de numéro. Il y a ceux que l’on mettra à l’abri, et ceux « qui n’ont pas vocation à rester sur le territoire ». Les migrants, ce sont deux possibilités. Ou plutôt, un possible et un impossible. Ceux qui restent, ceux qui partent. Ceux qui vivent, ceux qui meurent.

Nous, nous évacuons. Nous imprimons leurs papiers, ou pas. Nous coulons leurs bateaux, nous laminons leurs vies de notre ingérence, mais nous les détruisons d’indifférence. Nous, nous décidons. Toi, tu restes. Toi, tu pars. Désolé.e, c’est la merde ici. Alors ta merde à toi, tu la gardes, tu la décales juste un tout petit peu, voilà encore un peu, voilà c’est bien de l’autre côté de la ligne. Là où l’on peut t’ignorer sans remords. Tu n’es plus en France, de ce côté-ci de la clôture. Tu peux crever docile et nous dormir tranquilles.

Saint Denis, merci. Merci de me faire sortir de mes problèmes qui n’en sont pas, de me faire lever la tête de l’humanité au trépas, me prendre la claque. Je suis enfermée, désespérément casanière, et ces temps-ci où il fait gris, où l’écran nous ensevelit, j’ai l’esprit prisonnier. J’ai oublié. Tu sais, oublié que dehors, des choses se passent, encore. Oublié, même pas envisagé, les questions qui ne sont pas les miennes : que se passe-t-il, en temps covidé, pour tou.tes les exilé.es ? 

            Ne fais pas l’imbécile, au fond, tu le sais. La pandémie n’a rien à voir avec tout ça. Une pandémie n’arrête pas celleux qui migrent et migrent et migrent à l’infini. Leur voyage sans fin ne se confine pas. La pandémie est un obstacle de plus sur le chemin de croix, de croix sur la carte des destinations. Là, peut-être,… Là, une croix, c’est la patrie des droits de l’Homme. Là, en France, leur destination, leurs idéaux, leurs espoirs dans la désespérance, ne sont pas vaccinés par le covid.

            Oui cette maladie ne facilite rien : ni la vie, ni la mort, ni l’humanité. Enfermé.es dans nos serres, préservé.es de l’extérieur, du contact, de l’étranger qui transporte ses microbes et ses miasmes, peut-être même l’autre est-il le microbe ? on n’en sait rien après tout, il vaut mieux être prudent.e ces jours-ci.

            Alors, on enfouit, on enterre, on recouvre. Ce qui se passe dehors ne nous a jamais concerné, et nous concerne moins maintenant. Rapport aux excuses. « M’enfin voyez-vous pas, avec la crise et les petits commerces et Amazon et les lits de réa et les fêtes sans fêtes et les attestations et tout et tout, on n’a pas le temps de penser à dehors ».

Mais alors qui pense ? qui s’inquiète ? qui demande si ça va ? qui remarque que ça ne va pas ? qui s’imagine ce qui pourrait arriver demain, si l’on continue de ne rien demander, de ne rien se demander ?

Qui ? Les associations qui n’ont plus de bras pour aider, des masques pour réconforter, qui n’ont plus de droits pour donner à manger, qui n’ont plus d’endroits où réchauffer. Les femmes et hommes qui titubent dans ce monde cruel et qui, en aidant, nous aident tou.tes.

Qui ? les fascistes. Oui car c’est comme ça qu’ils s’appellent. Qui ? ceux-là qui récoltent des mille et des cents pour s’acheter des bateaux, qui vont sur les mers et les montagnes « patrouiller » « milicer », « protéger ». Protéger, empêcher le sauvetage d’êtres humains dont les canaux sont submergés. Protéger, faire des chaînes humaines pour barrer la route à celleux qui ont souffert et qui viennent trouver refuge. Protéger la patrie, cette chimère à laquelle ils s’accrochent en oubliant qu’en face d’eux il y a plus que les nombres de la « submersion des migrants », il y a des âmes submergées qui frappent à la porte de l’humanité.

Lorsque nous les oublions, d’autres ne les oublient pas et les empêchent, les entravent, les tuent. Lorsque nous les oublions, nous nous oublions.

            Vous êtes les oiseaux migrateurs et la possibilité d’être humaine.s encore dans ce monde robotique, vous êtes la possibilité de tendre la main et de se tourner vers l’autre alors que tout nous enferme le cœur, vous êtes les milliers de destins individuels se fracassant contre de grands principes flottants. Vous aider, être solidaire, vous écouter, ne pas être solitaire. Merci. Merci à vous, parce que les débris de fraternité, de sororité, ricochent sur nous avec vos histoires, les boulets à vos pieds sont des gifles sur nos joues, elles nous éveillent, elles nous réveillent, tant mieux, ouf, heureusement.

            Et puis même lorsqu’on vous refuse, lorsqu’on vous efface, lorsqu’on vous évapore, vous êtes nos fins aussi. Nos manières de se croire protégé.e comme enfant qui met sa main devant les yeux, dérisoire. Nos manières de pointer du doigt quelqu’un.e qui n’est pas nous, alors que rien ne va. Nos manières de nous différencier, bien pompeusement, bien sagement, tracer une ligne, celle des déchu.es et des autres, celle, un petit peu, des sauvages et des sages, celles qu’on veut bien montrer qu’on n’a pas franchi, nous, qu’on a tout fait bien comme il faut, nous, qu’on a pas à payer pour les malheurs des autres, nous.

            Mais personne ne nous demande de payer. Il y a tant de choses à construire avec nos mains, avec nos sourires, avec nos cœurs. Tant de réseaux d’entraide à élaborer avec nos tripes, avec nos corps, avec les espaces dont on dispose et dont iels ont si cruellement besoin. Il n’y a rien à payer, il n’y a pas de taxe appliquée à la gentillesse, il n’y a pas d’impôt sur les générosités, rien, nada, niet. Tes poches sont vides mais ton âme est pleine, les caisses sont vides, le pays est vaste. Notre société gaspille tant qu’elle pourrait offrir, nos campagnes désertes qu’on pourrait investir. Ne te cache pas derrière les comptes, au bout du compte il n’y a pas besoin de grand-chose : briser l’individualisme dont tu es si coutumier.e, partager ce sur quoi on t’a appris à régner, apprivoiser cet autre dont on t’a dit de te méfier. Ce n’est pas compliqué, c’est gratuit, c’est de la vie. De la vie en bouteille et la bouteille c’est toi, 90% d’eau tu vois c’est pas cher ce que tu as dans toi, mais ton énergie tu peux la donner sans la marchander, iels ont le droit de recevoir sans te payer.

            Bien sûr qu’il faut pas les oublier, celleux qui souffrent, les autres. Bien sûr qu’iels comptent, bien sûr que tu comptes. Mais ça sert à quoi, que tu comptes, qu’iel compte, qu’on compte, si jamais on répand nos malheurs un peu partout ailleurs, si jamais des dominé.es on devient les dominant.es comme des dominos: l’une et l’autre victime, l’une doit écraser l’autre, l’une doit prendre le pas sur l’autre, l’asphyxier, l’étouffer, l’empêcher.  Qui est-ce que l’on aide, en laminant, en divisant, en érigeant des forteresses pour se protéger des méchant.es et devenir les méchant.es aussi en tirant par les meurtrières ? À quoi bon et pourquoi donc ?

            Tout ça n’a aucun sens : si l’on veut être aidé.e il faut cultiver l’entraide avec des arrosoirs robustes.

            Et qu’en sera-t-il demain, quand la terre sera craquelée de chaleur, que les accapareurs se seront carapatés dans leurs bunkers, qu’il y aura plus de guerres, de pénuries, qu’on sera toustes peut-être et sûrement « réfugié.es climatiques ». Cette réalité-là n’a rien de dystopique, elle arrive à pleine vitesse défigurer nos civilisations. On ne peut presque plus l’empêcher, mais l’on peut s’y préparer. Former des tissus solides, des voisinages attentifs, des entourages compassionnés, des villages empathiques. On peut apprendre à partager ce qui nous reste puisque l’avarie nous a mené à la catastrophe, s’entraîner à enseigner nos savoirs puisque la compétition nous a mené dans l’abîme, tendre les mains puisque les poings ont façonné un monde que nous sommes de plus en plus à haïr.

            J’entends celles et ceux qui pensent en souriant « bisounours ». Peut-être le problème est-il là : j’espère qu’un jour et fort bientôt être un.e bisounours sera gage de qualité et pas de ridicule, parce que le capitalisme rustre, la masculinité toxique, le colonialisme ostentatoire sont aussi obsolètes maintenant qu’une pensée « bisounours » est pertinente aujourd’hui. Oui, être humain.e est un projet politique, aussi délirant que cela puisse paraître. Et nous le défendrons chaque heure de chaque journée, comme la seule issue possible dans notre chute du piédestal.

            Personne ne doit « mériter » d’habiter, de respirer, de vivre. Personne ne doit « mériter » d’être accueilli.e comme un être humain. Personne ne doit « mériter » de manger de boire de rire de se coucher et fermer les yeux, sauf.ve. On ne mérite pas cela, on l’existe. Qui es-tu pour exiger quoi que ce soit en échange d’une vie digne ? À quel endroit du chemin as-tu perdu la tête ? Personne ne devrait voir sa vie raturée parce que « y’a pas d’argent ». Y’a pas d’argent mais y’a du cœur, y’a pas d’argent mais y’a des corps qui se meuvent et qui peuvent lier les chemins.

            Encore autre chose : de quel droit ? dans quel texte de loi sommes-nous habilité.es, nous, à décider de dessiner des traits, des « frontières » qui empêchent les un.es de rejoindre leur famille, les autres de travailler, beaucoup de vivre ? dans quelle époque vivons-nous pour croire encore que la terre est un puzzle dont certaines pièces nous appartiennent parce que nous avons été les plus terribles pour nous les accaparer ? quelle catastrophe nous faut-il encore pour comprendre que nous courons à notre perte et à la perte du monde si nous raisonnons encore comme il y a 2000 ans ?

On ne possède pas la terre, on la ratiboise, on l’exploite, on la lamine, on y fait éclore des guerres abominables et des projets insupportables.

            Mais parfois, et, rassurez-vous, de plus en plus, on y crée le monde qu’on veut y voir, nous qui sommes encore au début d’un long chemin de croix, de croix sur les cartes qu’on laissera s’installer, malgré les difficultés, malgré les incompréhensions, malgré les profiteurs (qui profitent déjà de notre système aux portes closes).

Les oiseaux migrateurs, nous ne les évacuerons jamais, monsieur le Préfet. Car c’est sur vous-mêmes que vous tirez la chasse d’eau, car je ne veux pas de votre monde de forteresses, car bientôt vos règles ne dirigeront plus nos parties.

 

            Car enfin il y a des gens aux portes de la France qui perdent la vie. Ces gens devraient nous traverser l’âme plus qu’ils ne traversent des pays.

 

 

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