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Billet de blog 25 nov. 2021

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#HimToo - Oui, vous connaissez des agresseurs

Mais il peut être rassuré : je ne l’ouvre pas. Parce que si je le faisais, on dirait aussi : « Lui ? Impossible. Je le connais, il est même engagé contre les violences faites aux femmes. »

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Je me demande pourquoi la colère ne s’en va pas. Je me demande pourquoi je suis schizophrène, pourquoi j’ai besoin toujours de me fracasser sur la réalité pour que tout s’embrase de nouveau, pour me rappeler que ça ne s’en est pas allé. Quelque chose qui flamboie ne m’autorise pas à ne plus être en colère. 

On parle souvent de colère, d'accord. Ça ne veut plus dire grand-chose, ces colères étalées dans le temps, tartinées sur notre époque comme de la confiture un peu clinquante. Mais la mienne, égoïstement, je voudrais qu’elle ressorte de ce tableau ordinaire, je voudrais qu’elle éclate, qu’elle surgisse, qu’on la remarque. Elle est une colère que trop souvent maintenant, sous prétexte que je la partage avec des milliers – voire des millions – de femmes, on qualifie d’extrême, comme pour discréditer ce qu’on a déjà vu et qui ne nous intéresse plus, à l’époque du buzz et du spectaculaire. Les violences faites aux femmes, on s’en repaît, avachis dans nos popcorns, on regarde les vérités s’étriper, on dit qu’on est « neutres », on dit qu’on ne peut pas savoir, on dit qu’on ne croit que ce qu’on voit. Mais c’est drôle, personne ne les voit jamais violer, agresser, tuer, les hommes. Personne ne les regarde droit dans les yeux à ce moment-là. Celles qui le font sont mortes, ou celles que vous ne croyez pas. 

J’ai dit que je ne m’autorise pas à n’être plus en colère. C’est une phrase compliquée pour un principe simple : ça s’appelle la justice. La paix, dans mon cerveau endolori par les remises en question, les doutes, les égarements, le pardon qui me vient parfois sur le bord des lèvres avant que je le ravale rageusement. La paix que j’essaye d’y encastrer, mais dont je me rends compte que je ne suis pas dépositaire. Sans justice pas de paix, pas de trêve de la colère, seulement des moments qui s’enchaînent et s’articulent sans beaucoup de sens, des jours qui trébuchent sur la frustration et l’humiliation.  Ce n'est pas moi qui calmerai ma colère. C'est la justice. Les noms qui sortent. #HimToo. 

Ce soir, un numéro d’Envoyé Spécial passera à la télé dans lequel Nicolas Hulot est mis en cause pour une affaire d’agression sexuelle. Je ne connais rien à cette histoire, je n’ai pas vu ce documentaire, mais je sais que c’est de là que bouillonne ma colère. 

Quelque chose comme un bouclier mental, fait que j’anticipe d’avance les réactions. Les réactions d’avant la justice, de toutes parts et partout. Les commentaires. La vérité, je ne l’ai pas. Mais ce qu’on raconte avant de la savoir, est une autre vérité que je sais comme on sait les choses qui nous agressent le coeur. 

« C’est impossible, pas lui. » 

Je sais. L’idole écolo face aux inconnues hystériques, aux amasseuses de pouvoir, aux vipères qui foutent des vies en l’air. Je sais. Ce type a propulsé mon engagement écolo hypothétique au rang de virage essentiel de toute mon existence. Il a porté avec lui la preuve des dysfonctionnements du système, même quand on s’y range correctement, comme une bonne grosse voiture dans un garage pavillonnaire. Il nous a vendu une écologie tranquille, émerveillée, voyageuse, riche. Dans l’échelle des bisounours, il est sûrement au plus haut barreau. On l’aime, quoi. 

Alors j’entends les échos. Les défenses spontanées qui enterreront cet effort surhumain de parler. Qui parleront de la vie bousillée. Celles qui parlent aussi, prennent le risque de bousiller leur vie dans la spirale infernale du choc médiatique, des séquelles psychologiques, des remous nauséabonds qui leur reviendront comme un boomerang. Mais la présomption d’innocence. La présomption d’innocence en ce moment ne fait pas que présumer. Ce qu’on appelle ainsi, c’est aussi le droit des hommes de décrédibiliser les femmes qui les mettent en porte-à-faux avant même qu’elles aient pu ouvrir la bouche, c’est leur donner le droit d’être au centre de l’attention quelle que soit l’issue, c’est ignorer la nécessité de tenir la main et de comprendre, d’écouter sereinement celles dont les bouches brisent l’omerta, parce que ces bouches sont fragiles, cousues, décousues, mordues jusqu’au sang, gercées par le froid des procédures. La présomption d’innocence, d’accord. Mais à côté, en parallèle, travailler à une société qui ne confond pas cela avec traiter les femmes de menteuses. Qui comprend que les hommes ne sont pas des monstres mais des purs produits de la société, et qui remet en place ses oreilles, les ajuste avec ces informations. On entend différemment, quand on présume innocent, mais qu’on prend aussi la mesure des silences. 

Mais ça, je crois qu’on ne le mesure pas, avant d’avoir été soi-même la victime d’un homme que tout conspire à protéger. Un homme qui vous fracasse le crâne à chaque fois qu’il prononce le mot « féministe » en se l’appliquant à lui-même, un homme qui continue sa vie et dont le privilège va jusqu’à n’avoir pas même remarqué qu’il a brisé la vôtre. Un homme qui nage dans les femmes, dont on ne trouve pas louche qu’il ne soit entouré que d’elles, dont le nombre d’abonnées sur Instagram vous fait vriller, et toutes elles sont jeunes et toutes elles sont malléables, et toutes il les aura car vous n’aurez pas le courage de parler, parce que de son joug vous n’êtes pas encore tout à fait extraite, parce que votre cou est encore à merci de ses doigts – clac. Un homme qui n’a pas la carrure du tueur mais qui a massacré consciencieusement la vie en vous, un homme dont on confond la lâcheté avec l’envie de ne pas faire d’histoires, l’incapacité à communiquer avec le besoin de tranquillité, l’absence de remise en question avec la détermination. Un homme qui exploite chacune de ses propres faiblesses pour faire la vitrine de ses excuses, qui utilise chacun de ses propres traumatismes pour se ranger du même côté que vous, pour vous obliger à le soigner pendant qu’il détricote votre santé. Un homme dont vous vous êtes rendue compte, petit à petit, vous aviez peur qu’il vous viole, qu’il casse une bouteille et qu’il vous tue, qu’il vous asphyxie à mains nues. Un homme qui a été violent de A à Z mais à qui la société a donné dix ans de sursis avant que vous ne vous rendiez compte du danger, ce qui lui a permis d’établir une vie dans laquelle il avance plus vite que vous, parce qu’il ne se coltine pas les crises, les aveuglements, le disque rayé de votre histoire qui marmonne en boucle que c’est de votre faute. Bref, un homme dont les crimes ne seront jamais punis, si vous n’ouvrez pas votre bouche. 

Mais il peut être rassuré : je ne l’ouvre pas. Parce que si je le faisais, on dirait aussi : “Lui ? Impossible. Je le connais, il est même engagé contre les violences faites aux femmes.”. Et la sensation de pulvériser le monde de mes proches avec la vérité qu’il faudra en plus s’escrimer à faire s’imposer, me rend exsangue de tout. 

Les violences faites aux femmes : quelque chose d’abstrait donc, de vaporeux, dont on voit seulement la dislocation que les accusations peuvent produire sur la vie des hommes. Ce moment de basculement est toujours au centre des affaires. Pas ce qu’il s’est passé, mais le moment où la conséquence entre en collision avec l’homme. Au centre, toujours, le point de vue masculin. Sa perception des choses. Son repentir ou son déni. Tout ce qu’il est – outre un prédateur. Chercher d’autres choses, chercher des qualités, pardonner plus vite que notre ombre, tout faire pour que le centre de gravité reste le même : l’homme. 

De mon côté, on peut rajouter le fait que je reste passablement respectueuse de celui qui m’a agressé (et m’agresse encore d’ailleurs, dans son silence étourdissant, et ses mots complètement schizophrènes quand il le brise). Je me surprends souvent à l’aimer. Conséquence sûrement, de cette éducation des femmes à être toujours le liant, les communicantes, celles qui joignent les deux bouts et doivent rester aimables, celles qui ont toujours intégré qu’il fallait gratter les relations nocives jusqu’à la moelle, parce qu’après tout, dans les films, on les change, non ? 

Ce raclement de la dignité, c’est non seulement un truc que je continue à faire parce que je n’arrive pas à m’en sortir seule et que je n’irai pas demander d’aide à ceux qui croient qu’une femme profite d’une dénonciation, mais c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je n’arrive pas à ne plus être en colère. Pour moi, et pour toutes les autres, j’aimerais qu’après #MeToo et dans la société si « woke » que l’on ne cesse de railler, la personne qui me tue à petit feu ne puisse plus tenir des pancartes féministes sans honte, et que dans les milieux où l’on se bat pour un présent différent, juste, et digne, nous ayons la liberté de pousser hors du champ ceux qui y ont planté des graines pourries. 

Oui, une grande partie des viols est commise par un homme proche de la victime. 

Oui, vous connaissez des violeurs. 

Oui, #HimToo. 

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