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Billet de blog 28 juin 2022

La rue parallèle - trois ans après le coming out

Je marche sans m’en rendre compte, dans la rue parallèle. La rue parallèle. De l’autre côté, il y a la Pride, qui bat son plein, sans moi. Où sont passées mes revendications, mes quêtes ? Que sont-elles devenues, trois ans après mon coming out ? Où est ma place, dans la rue parallèle ?

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            Rembobinage. Zliiiup. 2019. Questions. Réponses. Surtout réponses d’ailleurs.

            Il y a trois ans je me suis rendu compte que je savais. Que j’avais toujours su. J’ai découvert que certains voient un problème là où je n’en ai jamais eu. Que certains ploient sous les normes que j’ai toujours piétinées sans en prendre conscience. J’ai exploré cette force-là, au moment où j’ai su que c’était une force. J’ai décidé d’en faire un étendard, comme tant d’autres l’avaient fait avant moi.

            J’ai voulu aller plus loin. Que tout ça me définisse. Que tout ça m’aide à regarder le monde en courbant les lignes, en tordant les horizons, en prenant tous les angles, tous les points de vue. J’ai voulu le vivre dans ma chair, j’en ai eu besoin. J’ai voulu que les gens sachent, tous, la signifiance de cette expérience-là, aimer les femmes.

            La signifiance, c’était aussi et surtout, pouvoir se passer allégrement des hommes. Ceux – car oui moi aussi j’ai cette fâcheuse tendance hystérique à tout généraliser – qui m’ont meurtrie, utilisée, salie, dépouillée, abîmée. L’importance de la déflagration n’était pas juste intime, elle était en cela profondément politique : par le biais de nos expériences personnelles, le tissu de nos relations, nous pouvions rendre possible un autre monde, une autre manière d’exister qui se connecte si facilement avec tous les combats qui m’étaient – et me sont toujours – si chers : féminisme, écologie, bref les déviances aux systèmes de domination qui nous entravent et nous déterminent si mal. Queer, le mot est devenu un échappatoire.

            Les femmes sont des femmes sans les hommes, sans leur miroir déformant, et leur besoin d’être nécessaires. 

            Ensuite, j’ai été presque déçue que cette révolution, intellectuelle, théorique, ne provoque pas de révolution dans mon entourage, dans ma vie. J’avais le privilège de m’en foutre et je n’en voulais pas. Je voulais marquer le coup, me distinguer de la vie d’avant : non, rien n’était pareil, j’avais compris tant de choses, je m’étais appliquée à sortir de ma zone de confort, à aller confronter mes idées au réel, à mettre mon corps au service d’une liberté, d’une émancipation qui aurait du tout ébranler.

            Mais c’était un non-sujet, et je n’ai pu qu’écrire dessus pour le faire en devenir un.

            Mon coming out, c’était bizarre. Comme dire quelque chose qui se sait déjà, ou qui n’a pas besoin d’être énoncé avec tant de véhémence. Pourquoi t’acharnes-tu à en faire une revendication ?

            J’ai écrit « je m’excuse pour le bruit » pour tenter d’y répondre. Suis à peu près sûre de ne pas y être arrivée.

« Parce qu’à l’extérieur, nos intérieurs sont verrouillés. Pas par les lois ou les règles tangibles, mais par le monde des méduses, qui se déploient sans dire un mot, étendent des toiles d’araignées au-dessus de nos têtes, étouffant les désirs non cadrés, les pensées insolentes, les discours mal calibrés. Parce que partout et tout le temps, vous existez par-dessus nous sans le remarquer.    Le système -encore lui- est un grand parapluie qui fait ricocher nos parcours alambiqués. On se fracasse sur lui, alors excusez-nous de faire du bruit, au milieu de votre brouhaha. » - 2021

            Ensuite, les autres sont arrivés. Les autres coming-out. D’autres m’avaient ouvert la voix, donné les clefs, ils et elles avaient accepté les discussions interminables, le besoin d’exister avec l’étiquette collée sur le front. Inévitablement, j’ai aussi tenu la porte à d’autres. Les autres se sont multipliés autour de moi, les femmes aimaient les femmes, elles s’aimaient presque toutes, au point où j’en étais rendue à me dire que la terre entière était homosexuelle. Après tout, pourquoi pas ? Si l’on avait ce potentiel amoureux déployé différemment selon chaque personne, et qui s’exprime partout et sans normes une fois que les chapes de plomb ont été retirées ? Pourquoi pas ?

            J’en sais rien. Personne n’en sait rien. On patauge, tous et toutes. Globalement, je m’en sors assez bien. Pas mal de questions subsistent, mais elles m’intéressent sans m’écraser. 

            Peu à peu, l’apaisement. La fin des turbulences.

            Petit à petit, j’ai repris l’ombre. J’ai repris l’ombre d’abord parce qu’un homme m’a fait, encore une fois, me précipiter dans le patriarcat que mon cœur contient encore, et que je ne me sentais plus raccord avec rien.

            J’ai repris l’ombre aussi parce que j’ai compris la disgracieuse place que je prenais et qui n’était pas forcément la mienne, plus forcément la mienne. Celle de privilégié·es qui parlent par-dessus ceux qui souffrent et revendiquent par ultime nécessité davantage que par bouleversement intime. Ça ne délégitime pas mes combats, mes amours, et ma manière de faire partie, depuis mon petit siège, de la communauté queer – par expérience personnelle, mais surtout par une affinité politique qui dépasse tout cet affect propre. Mais cela m’oblige à les ranger en arrière-plan, en soutien à celles et ceux qui ont besoin de cet espace pour vivre – et survivre.

            Je suis fière. Du chemin parcouru, de nous, de vous. De ce qui s’invente, s’écrit et prend la place chaque instant. Différemment. Avec des évolutions, des allers-retours, des tâches d’encre.

            Erreurs, tâtonnements et espoirs.

            Je suis fière.

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