L’archipel de liberté que l’Etat veut enfouir sous les eaux.

La criminalisation des opposants et opposantes à Bure s'inscrit dans une vague de violence répressive, tant policière que judiciaire, contre les luttes territoriales. En cherchant à les détruire, l'Etat ne porte pas seulement atteinte à des vies, mais à l'avenir que ces luttes tentent de construire. Un avenir où le sol est plus qu'un support sous lequel on pourrait cacher une poubelle contaminée.

Perquisitions, interpellations, gardes à vue, mises en examen, procès expéditifs, interdictions de territoire, peines de prison : depuis plus d'un an et demi, la répression contre les opposant.e.s au projet de poubelle radioactive CIGEO à Bure ne cesse de s'intensifier. Le mépris des libertés fondamentales et des droits de la défense se fait de plus en plus fréquent.1 Un rouleau compresseur tant policier que judiciaire s'acharne contre la résistance collective que l'Etat cherche à transformer en « association de malfaiteurs ». Aujourd'hui, les procès s'enchaînent au tribunal de Bar-le-Duc, comme ce mardi 16 octobre, où, entre autres audiences, un journaliste militant est jugé sans avoir été informé de son procès.2Que cache la criminalisation de cette lutte territoriale ?

Bure, c'est un petit village du sud Meuse bordé de champs, de vallons boisés, de cours d'eau et d'étangs. Depuis deux ans, c'est devenu un petit village asphyxié par une surveillance militaire et policière massive. Hélicoptères, drones, présence de vigiles armés à chaque carrefour forment le cadre de vie, au quotidien, des habitants. Qu'est-ce que l'Etat et son bras policier cherchent à étouffer dans ce coin de Lorraine ?

Le projet de poubelle nucléaire vise à enfouir à 500 mètres sous le bois Lejuc des déchets radioactifs dont l'activité s'étend de 100 000 à un million d'années. La moitié des déchets que la poubelle est censée contenir n'est pas encore produite : elle le sera une fois la durée de vie de nos centrales prolongée. L'Etat continue à voir dans l'enfouissement des déchets radioactifs "la moins pire des solutions", alors même que le projet est contesté scientifiquement pour ses fragilités - ses risques d'incendie notamment. Jamais civilisation ne s'est trouvée acculée à un problème aussi criminel : laisser aux générations futures un legs empoisonné dont elles ne pourront se délivrer. Pourtant, l'Etat français continue délibérément à produire ces déchets en maintenant l'activité de nos centrales.

Il y a deux ans, l'opposition - composée d'habitants et d'habitantes de la région, comme de soutiens venus s'installer sur place - fait le choix d'occuper physiquement le bois dans le but de bloquer l'Agence Nationale des Déchets Radioactifs qui commence en toute illégalité les travaux sur le site. En février, après avoir été protégé deux années consécutives, le bois est expulsé et ses cabanes détruites. Ce qui aura été un lieu de résistance, de longues balades, de partage de savoirs et de discussions au coin du feu se voit privatisé par l'ANDRA. Elle a triomphé des élus grâce à l'arrosage financier. Contre l'avis des habitants pourtant consultés, ils lui ont vendu le bois Lejuc. Le même jour de l'expulsion, l'intimité de multiples autres lieux de vie est violée par la police et ses méthodes : portes fracassées à l'aube, usage de la matraque contre les militant.e.s, saisie de tout le matériel informatique. C'est la deuxième vague de perquisitions et d'arrestations, la rengaine policière s'installe. Le 20 juin, la troisième vague déferle et va jusqu'à toucher l'avocat du mouvement, mis en garde à vue pendant 48 heures. Une procédure rarissime : le dernier en date, Bernard Ripert, était l'avocat d'Action directe.

Parallèlement, en avril, l'Etat entreprend la plus grande opération de police depuis Mai 1968. Il dépêche 2500 gendarmes mobiles sur la ZAD de Notre Dame des Landes. L'opération déploie, pour un coût de 400 000 euros par jour, véhicules blindés, balles en caoutchouc, bulldozers, drones, grenades explosives. La commune bocagère, sauvée de l'aéroport, se voit noyer sous la pollution militaire. Une grande partie des 70 lieux de vie différents, blottis entre les forêts, les champs et les étangs, est détruite. Maxime perd sa main droite, mutilée par une grenade. En août dernier, Robin était lui aussi grièvement blessé au pied lors d'une manifestation contre CIGEO. Les grenades dites assourdissantes sont en réalité des armes de guerre.

En septembre, les opposant.e.s qui occupent la forêt de Kolbsheim contre la rocade autoroutière sont violemment expulsés au nom d'un projet qui sacrifiera 300 hectares de terres agricoles parmi les plus fertiles d'Europe, et qui est refusé par la majorité des habitant.e.s consultés.

 

Pourquoi croiser ces récits si ce n'est qu'ils ont en commun « un usage tellement disproportionné de la force qu'il est lourd de sens politique »3 ? Derrière cette répression étatique, il y a une même volonté : étouffer les forces vives d'une contestation qui ne cesse de croître. On assiste au glissement insidieux et progressif du pouvoir vers une criminalisation des mouvements sociaux et écologistes. On assiste à une dérive autoritaire de l'Etat français, qui n'hésite pas à payer une dizaine d'officiers de police judiciaire pour écouter, depuis leur bureau à Nancy, les échanges téléphoniques des opposant.e.s.

A Bure comme à Notre Dame des Landes, ou encore à Roybon, Kolbsheim et Saint-Victor-et-Melvieux, il y a résistance à un ordre social, à la violence de ses dominations et au mode de vie énergivore qu'il impose. En alimentant nos technologies, l'énergie nucléaire permet un capitalisme cybernétique : un monde de la surveillance et d'une production effrénée. Voracité tranquille des uns et dénuement insondable des autres sont les deux faces d'une telle économie. Celle-là même qui décime nos forêts, nos océans, nos oiseaux et nos insectes. Réprimer ces luttes, c'est faire taire l'opposition au monde marchand dans le but que tout redevienne lisse, pacifié, sans vagues. C'est mimer l'équilibre d'un monde qui se fissure. C'est mettre au jour que les lois de la République défendent la prédation de notre milieu de vie.

Car dans un même élan, les luttes territoriales construisent l'exemple de l'avenir auquel elles aspirent. Chercher à les détruire, c'est chercher à éteindre ce bouillonnement d'idées, de légumes, de cabanes et de gens. C'est criminaliser des êtres animés d’une même flamme et hérissés d’une même colère légitime. Des êtres reliés par ce désir d'agripper entre leurs doigts une autre façon d’habiter le monde et de vivre ensemble. On ne parle pas d'îlots isolés, mais bien d'un archipel de résistances reliées par leur solidarité.

Pour ne plus respirer l'air raréfié où se mêlent l'indifférence du béton, la langue de bois qui la légitime, et le caoutchouc des balles qui la défend.

Pour voir la terre autrement qu'un support sous lequel on pourrait cacher une poubelle contaminée.

Pour s'organiser ensemble, produire collectivement, inventer une vie plus partageuse malgré les difficultés et les fragilités d'une telle construction.

Pour se tenir à la proue d'un renouveau qui rend possible « l’intensité presque muette de la vie où la nécessité et la beauté ne font plus qu’un. »4

 

 

1Voir à ce sujet le communiqué du CEDRA du 17 octobre 2018 : https://cedra52.jimdo.com/2018/10/17/nous-appelons-%C3%A0-une-r%C3%A9action-massive-face-%C3%A0-la-criminalisation-de-la-lutte-contre-la-poubelle-nucl%C3%A9aire-%C3%A0-bure/?fbclid=IwAR1zWfBoAgQ7WKZl10WFLU_NLfjd6NMgQd3neULHGPagFJyp172IPQAYZDY

2 La tribune du journaliste en question : https://blogs.mediapart.fr/sauvonslaforet/blog/181018/bure-le-nucleaire-entrave-la-parole

3 Jade Lindgaard, Eloge des mauvaises herbes.

4Christian Bobin, Le plâtrier siffleur.

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