Islamo-gauchisme contre islamophobie. Sortir de la guerre, repenser nos valeurs.

Dans une récente édition du Monde des idées (1er et 2 novembre), le journal a publié dans la même page deux tribunes signées par des intellectuels français. La première émanant d’un collectif d’universitaires reproche au Ministère de l’Education nationale sa tolérance à la montée en puissance de l’islamo-gauchisme et la responsabilité de ce dernier dans la décapitation de Samuel Paty ; elle demande au Ministère de mettre en place des mesures de détection des dérives islamistes. La seconde, signée par Jean-François Bayart, politiste, dénonce un « républicano-maccarthysme » et une islamophobie au cœur même de l’Etat français. En dehors des accords éventuels qu’on peut avoir avec les uns et l’autre, si ces deux tribunes, et d’autres qui ont suivi, méritent une attention particulière, c’est qu’elles reflètent et révèlent les impasses de notre société, telles qu’elles se dévoilent à l’occasion des attentats terroristes récents et passés.

En dépit de leur opposition, les deux tribunes partagent la même démarche intellectuelle et politique : elles se rencontrent dans la polarisation binaire des positions et la dénonciation d’un coupable, le gouvernement, voire l’Etat ; les deux sont mues par la colère et revendiquent la liberté de parole pour les chercheurs ; les deux attendent la solution d’en haut évacuant d’une manière surprenante la société dans son infinie complexité dont émane cet Etat. Elles évacuent ainsi la question centrale, à nos yeux, de l’historicité des valeurs républicaines et de leur effectivité problématique dans le contexte actuel d’épuisement de la Modernité qui a produit ces valeurs. Epuisement qui est largement endogène. Le terrorisme, l’islamisme, l’importation des courants jugés étrangers à la culture française, la mondialisation, sont des révélateurs de la difficulté de la société à y faire face par l’intelligence collective.

Les deux tribunes participent en effet de la crise de notre société et des mutations qui, depuis les années 70, sont visibles dans tous les champs sociaux depuis le gouvernement et le parlement jusqu’à l’université et l’école, les syndicats, les ONG, les réseaux sociaux. Avec certes des exceptions qui donnent de l’espoir pour l’avenir. Les valeurs et les normes républicaines, construites à partir de la Renaissance, en opposition avec l’Ancien Régime ont associé d’emblée la liberté individuelle et collective aux limites et au respect de la liberté d’autrui. Cet imaginaire inédit de liberté était associé à celui des devoirs et des responsabilités des individus socialisés pour être intégrés dans un Collectif pluriel mais uni. Il a été aussi associé à la raison, le Logos des Grecs. La raison pose des limites à la passion et aux autres modes dont dispose l’humain-le fantasme, le rêve- pour appréhender le réel. Elle cherche la vérité, fût-elle provisoire, et tente de cerner les phénomènes qu’elle analyse. Le Logos argumente par la parole et dialogue avec les différentes positions dans l’acception de leur pluralité et le primat de la majorité qui a fait la marque de fabrique des sociétés occidentales.

Dans le contexte actuel ces couples sont dissociés. La raison et le débat argumenté ont cédé leur place à la montée en puissance des affects- la peur, la colère, la haine d’autrui non identique à soi. Or la passion est indifférente à la vérité.  On a du mal à identifier la raison et la pensée critique dans les amalgames opérés par les accusations d’islamo gauchisme et d’islamophobie ou de maccarthysme. L’islamisme, et a fortiori l’islam, sont-ils responsables de la radicalisation des courants intellectuels et militants laïcs ou encore du repli identitaire, de l’exacerbation de l’individualisme et des particularismes, voire de la fragmentation des universités et de la société ? La police est-elle violente seulement avec les citoyens de confession musulmane ? Notre constitution est-elle islamophobe et maccarthyste ? La dénonciation du gouvernement occulte, entre autres, le fait que celui-ci est affecté par les mêmes passions que celles qui traversent la société. Plus important, cette dénonciation ne prend pas en compte l’affaiblissement de l’autorité du pouvoir, de tout pouvoir, et la difficulté de gouverner.

La liberté mise en acte de nos jours se veut sans limites, chacun revendiquant pour lui le droit de dire et de faire ce qu’il veut. La société est largement touchée par ce divorce. Ses institutions (à commencer par l’école) sont piégées dans les contradictions entre l’idéal du passé et les imaginaires et attitudes du présent. Comment définir la liberté d’expression aujourd’hui ? En l’absence de limites et de raison, elle installe la société dans un clivage intenable ; elle finit par signifier le droit pour chacun de donner libre cours à ses pulsions et en même temps le conformisme, « ne pas faire des vagues ». Les réactions à l’utilisation des caricatures dans l’école en sont un symptôme.

La liste des questions qui nous sont posées aujourd’hui pour nous penser et redéfinir nos valeurs est longue. Arrêtons-nous pour un moment à cet autre problème immense qu’est l’idéalisation de « nos valeurs républicaines ». Il est vrai que cette idéalisation nous vient de notre tradition. Mais si nos ancêtres modernes ont idéalisé les valeurs qu’ils construisaient, ils produisaient les preuves pour fonder leur narcissisme et occulter ses apories : la production des œuvres artistiques, intellectuelles, scientifiques, institutionnelles, morales. Ils avaient la certitude d’œuvrer pour l’avenir et la capacité de s’y projeter. Leurs valeurs avaient un sens et donnaient sens à leur vie. Ce sont les preuves du bien fondé de notre narcissisme, le sens de la vie et la projection dans l’avenir qui nous font défaut aujourd’hui, confrontés comme nous sommes à l’idéalisation des valeurs qui ont peu ou pas d’effectivité dans notre société et à des problèmes que nous avons créés nous-mêmes : l’individualisme, l’exclusion d’un nombre croissant d’individus, la destruction du lien social, l’argent comme valeur ultime, la  surconsommation, le présentéisme, l’impératif de jouissance ici et maintenant, la crise environnementale et maintenant sanitaire. Il y a cependant des initiatives, certes encore marginales et désarticulées, qui laissent entrevoir une sortie de nos impasses à condition d’accepter, à l’instar de Cynthia Fleury, que la capacité de discernement est une nécessité vitale.

 

Sophia Mappa, ancienne directrice du Forum de Delphes, professeure honoraire des Universités, psychanalyste. Dernier livre paru, Le changement social, la cité grecque interpelle las politiques occidentales, l’Harmattan, novembre 2018          

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