Comprendre en commun la catastrophe

Nous allons sortir du troisième confinement. C'est dans ce contexte qu'E. Macron a réalisé une vidéo promouvant les retrouvailles des Français. Pourtant, il apparaît que nous n'avons jamais été autant divisés que dans les suites de cette pandémie. Faut-il en chercher la cause dans le vécu très différent de cette pandémie par les français ? Peut-on parler d'expérience commune ?

Nous allons bientôt sortir du troisième confinement. C'est dans ce contexte qu'Emmanuel Macron, qui débute sa campagne électorale, a réalisé une vidéo de propagande promouvant la réunion, les retrouvailles des Français.

Pourtant, il m'apparaît en première analyse que nous n'avons jamais été autant divisés que dans les suites de cette pandémie.

Que nos rêves de nouveau monde, basé sur la solidarité et la justice, se sont rapidement brisés avec le renforcement du monde d'avant, plus désuni que jamais par les menaces d'insurrection et la libération des haines recuites, du ressentiment.

Faut-il en chercher la cause dans le fait que cette épidémie ait été vécue de façon très différente par les Français ?

Peut-on parler d'expérience commune entre un soignant et un non-soignant, un étudiant crevant la dalle et un résident d'EHPAD, une famille avec des enfants en bas âge et un célibataire, une caissière de supermarché ou un cadre en télétravail, une personne à risque et une qui ne l'est pas.

Avons-nous vraiment vécu quelque chose de commun sinon, l'angoisse, ce qui est toujours délétère parce que paralysant et destructeur ?

Je lis çà et là le désespoir de certains liés à la fermeture des boîtes de nuit, ou bien l'engouement autour d'une chanson visant à se libérer par la danse. Ceci me semble tellement loin de mon vécu ; pour autant n'est-ce pas aussi honorable et important pour ces gens qui ne connaissent finalement la pandémie que par les contraintes qu'elle nous impose.

Pour beaucoup d'entre nous, l'épidémie n'a été vécue - et ne l'est encore- que par la médiation des images des hôpitaux dont on peut douter qu'elles produisent un effet bénéfique de vérité. J'ai moi-même connu ce sentiment de déréalisation au tout début de l'épidémie, au moment où nous organisions l'hôpital pour accueillir la première vague, alors que nous n'avions pas encore reçu de patients Covid.

Il y avait une telle sensation d'irréalité avec ces couloirs, ces chambres, ces lits vides que nous doutions nous-mêmes de la réalité de l'évènement, malgré les informations de nos collègues du Nord et de l'Est. Ainsi, l'arrivée des premiers patients Covid a été vécue, dans un certain sens, comme une libération : le monde existait, il était réel, les choses se passaient comme cela était prévu.

Il est d’ailleurs probable que certains d'entre vous aient vécu ce sentiment d'irréalité qui démultiplie l'angoisse, ce qui a peut-être favorisé le fait que certains soient tombés dans les bras de complotistes ou de gourous, qui ont permis de recoller les morceaux du monde soudain épars.

Au contraire, les patients ou les proches de patients ayant connu une hospitalisation, ont souffert de la violence de l'irruption du réel dans leur vie, d'un trop de réalité et en particulier de celle de notre finitude, lequel était également source d'angoisse majeure.

« Covid » : que signifie ce mot pour vous ?

Qu'est-ce qui émerge dans votre esprit, là tout de suite, si je vous pose la question à brûle-pourpoint. Quels mots jetteriez-vous sur une feuille de papier ?

Ils seront probablement très différents d'une personne à l'autre, même s'il s'agit de vos proches ou de vos amis. Un adolescent ou un jeune adulte aura probablement souffert avant tout de la rupture sociale, en ce moment particulier où l'amitié devient particulièrement prégnante dans sa vie, en ce moment de découverte des émois amoureux et sexuels.

Pour d'autres, il s'agira avant tout de problèmes économiques liés à la perte d'un emploi, de ressources et d'une bascule dans la précarité. Pour d'autres encore, le problème principal sera d'ordre sentimental et/ou familial avec la survenue d'une rupture suite à la reconfiguration des économies psychiques lors des confinements. Enfin, ce qui semblera décisif sera peut-être la mise en perspective d'un travail vide de sens, à la lumière de ce concept et de son double d'"essentiel" et "non-essentiel".

Finalement, nous sommes très peu, patients et soignants, à avoir été dans l'œil du cyclone. Cela ne nous donne pas prééminence en matière de souffrance ou de vérité, mais il est évident que cela donne l'impression d'une division véritable de ce qui fait société.

Pour ma part, le mot « Covid » renvoie avant tout la mort de mon père, loin de nous, dans son EHPAD, entouré uniquement des soignants, avec l'impossibilité de l'accompagner, sinon quelques dizaines de minutes avant qu'il ne meurt. L’appel pour me prévenir de son décès alors que j’étais de garde en Réanimation à soigner d’autres patients Covid. L'impossibilité de le voir dans son beau costume, acheté à l'occasion du mariage de ma sœur, une dernière fois, dans son cercueil, avant qu'on ne le referme. Sa mort volée.

C'est le scandale des EHPAD et de la condition des vieux dévoilée et aussitôt oubliée. Qui en parle encore aujourd'hui ?

Le mot « Covid » renvoie aussi au souvenir de nos patients. Leur angoisse énorme à leur arrivée en Réanimation. Les pleurs des proches au téléphone. Ceux qu'on n'a pas pu sauver. Mr. M. au box 6 qui est mort après deux mois et demi de réanimation, qui avait mon âge, dont j'ai espéré la mort qui était inévitable pendant toutes mes vacances de Noël, et qui a pourtant attendu mon retour, moi qui l'avais intubé, réintubé, pour mourir. La surprise pendant des semaines après sa mort, de ne pas le trouver, lui, en rentrant dans SON box. La peine de sa femme et de ses enfants. Mais aussi le patient du box 2 dont la femme a perdu connaissance en rentrant dans la chambre. La chute, l'absence de pouls quand je l'ai prise dans mes bras.

Bien sûr, y a aussi tous ceux qui s'en sont sorti et qu'on a tenu à bout de bras. Lorsqu'il a fallu annoncé à Mr D, du box 3 que sa femme était morte du Covid pendant son coma artificiel. Quand il a fallu annoncer au patient du box 5, qui allait mieux, que son frère au box 8 venait d'être intubé. Quand il a fallu annoncer au patient du box 4 que ses parents venaient d'être hospitalisés.

Oui, notre joie, leur joie, de voir qu'ils allaient mieux et étaient tirés d'affaire. Les lettres que nous recevons encore aujourd'hui, parfois plusieurs mois après, pour dire qu'ils ne nous ont pas oubliés. Nous ne les avons pas oubliés non plus.

C’est également l'expérimentation de l'humiliation avec des tenues faites de sacs poubelles et le manque de matériel, assortie d'une peur continue de se contaminer. C'est l'occasion manquée d'une réforme de la santé et des hôpitaux et le départ de près d'un tiers des soignants de Réanimation. La fatigue, la lassitude pour beaucoup d'entre nous. L'impression d'une journée sans fin, éternellement recommencée, sans perspectives.

Mais cette pandémie a été, et est toujours, une expérience de formation intellectuelle exceptionnelle, certes assortie d'une grande angoisse, surtout au début, de ne pas savoir faire, de mal faire, parce que nous ne savions pas, nous ne connaissions pas cette maladie; notre boulimie de connaissance, nos bibliographies quotidiennes, les articles échangés pour ne pas passer à côté d'une information importante ; à la fois le dégoût de voir la débâcle morale de certains scientifiques mais aussi la puissance de notre communauté à s'entraider.

De façon plus personnelle encore, cette pandémie a été le moment pour moi de deux épisodes assez exceptionnels de joie pure.

Le premier épisode a eu lieu début janvier, lorsque j'eu reçu ma première dose de vaccin. Au milieu du centre de vaccination, j'ai alors dansé une espèce de gigue, attitude qui a bien étonné ceux qui étaient présents et me connaissaient.

Là, à ce moment précis, il m'a semblé qu'enfin, nous tenions le moyen, le seul, d'en finir avec ce drame, que nous allions pouvoir nous en sortir. Que nous devions faire vite, que c'était une course contre la montre, mais là, ici, des gens étaient en train de se donner les moyens de vivre.

Évidemment, cet espoir s'est également brisé sur la réalité de la nullité de notre campagne de vaccination et sur le fait qu'actuellement la pandémie se poursuit et touche essentiellement des patients jeunes, voire très jeunes, puisque seuls les plus âgés ont été vaccinés. Reste néanmoins ce sentiment de joie que je peux reconvoquer à loisir.

Il y eut un autre moment exceptionnel pendant le premier confinement alors que j'allais travailler en étant totalement et parfaitement seule sur les routes. Les oiseaux s'envolaient à mon arrivée, les biches couraient le long de ma voiture et plus d'une fois j'eus la sensation de renaître au monde, d'un nouveau commencement possible.

C'est à l'occasion d'un de ces trajets, en revenant d'une garde, que je fis l'expérience du "sentiment océanique". Brutalement, j'eus l'impression non plus d’être « dans » le monde mais d'en faire partie intégralement, d'être dans ce grand tout, d'être ce vent, ces arbres, ces animaux, de faire un avec tous. Et la mort n'en était pas une. Cela a duré quelques minutes. C'était à la fois effrayant et très puissant.

Bien que cette expérience soit au fond intime et impartageable, elle m’a pourtant confortée dans le sentiment qu’elle faisait sens, signe pour notre futur.

En effet, nous pouvons persister dans l’idée que, dans la mesure où nous n’avons pas le même vécu de cette expérience qu’est la pandémie, sinon la contrainte, nous ne pouvons en tirer des conclusions communes, si bien que l’impression de communauté qui existait lors du premier confinement était une illusion basée sur la peur.

Soit nous nous efforçons de comprendre en commun cette catastrophe, qui serait alors un moyen, une occasion de tirer des conclusions communes à cet évènement. En mettant en commun chacune de nos expériences singulières, lors d’Etats Généraux par exemple, nous pourrions, par l’intelligence collective, extraire les grands principes de ce qui a nous a transformé intimement pendant ces longs mois pour réfléchir aux conséquences de ces transformations sur la société dans son ensemble. 

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