L'établissement de santé, ce monstre nouveau

Du ventre de ces vingt dernières années a surgi un monstre nouveau, «l'établissement de santé», chimère empruntant à l'entreprise, l'usine, le laboratoire et l'administration, balayant ainsi les mille ans d'histoire de l'hospital.

     Sur le site du ministère de la santé, on peut lire une phrase qui résume à elle seule le projet de destruction de l'hôpital mis en œuvre depuis le début du XXIe siècle : "Depuis 2003, de nombreux leviers ont été mobilisés par le ministère chargé de la santé et la CNAM afin de développer la chirurgie ambulatoire par les établissements de santé, en substitution à l’hospitalisation complète,(...) en menant une politique d’incitation tarifaire favorisant les prises en charge dans le cadre de la chirurgie ambulatoire."

     Du ventre de ces vingt dernières années a surgi un monstre nouveau, "l'établissement de santé", chimère empruntant à l'entreprise, l'usine, le laboratoire et l'administration, balayant ainsi les mille ans d'histoire de l'hospital. Terminé le refuge, disparue l'hospitalité, supprimés l'abri, la protection, le logis, le repas. Vous n'êtes plus les hôtes, vous êtes les nouveaux produits de l'hôpital-entreprise. Ou plutôt, vous êtes les consommateurs de ce nouveau produit qu'est le soin. Car le soin n'est plus cet effort démodé visant à se soucier de l’autre, à se charger du plus faible, à veiller à la santé de son frère de condition. Aujourd'hui, le soin est avant tout l'acte, le faire, l'agir, ce qui rapporte donc. Il faut couper, ouvrir, perfuser, transfuser, endoscoper. Et vite. Vous devez partir quelques heures après, coûte que coûte, quoi qu'il vous en coûte, même si vous avez peur, si vous vomissez, si vous vous sentez mal. Des pilules contre la douleur, les nausées et vous pouvez rentrer à domicile parce que vous êtes bien mieux chez vous. Mais si, on vous l'a dit, vous êtes mieux. Parce que le virage ambulatoire c'est avant tout pour vous faire plaisir. N'ayez crainte, vous serez bien suivis grâce à la dernière application high tech de votre clinique/hôpital, modèle d'innovation, qui vérifiera ainsi que tout va bien lorsque vous cliquerez le lendemain dans la bonne case : "je n'ai pas mal" ou "je ne saigne pas". Tout ceci est parfait si vous êtes jeunes, ou si votre problème est simple, clair, facile à régler. Et si vous êtes connectés, entourés, accompagnés. Mais dans le cas contraire ? Ne cherchez pas la case "j'ai un cancer et j'ai peur" ou "je souhaiterais qu'on me dise ce qui va se passer ensuite", ou encore "j'ai une vie de merde en ce moment et j'aurais bien aimé qu'on me tienne un peu le main", ça n'existe pas. Mais que fait-on de vous si vous avez une pathologie chronique qui ne rentre pas dans les cases, ou pire, si vous êtes "polypathologique", le cauchemar de l'établissement de santé, trop lourd pour l'ambulatoire, trop de choses à régler, pour un bénéfice trop faible ?

     En rentrant dans un établissement de soins, vous rentrez dans le Grand Tout du GHS (Groupe Homogène de Séjour) : vous êtes un diagnostic, qui implique tel type de thérapeutique et telle durée de séjour. Malheur à l’Hétérogène ! Vous êtes resté à l'hôpital plus longtemps que les normes ne le prévoyaient ? Il y aura examen de votre dossier par les services médico-économiques et les médecins responsables devront se justifier. Penauds, ils appliqueront les directives, parce qu'ils apprendront très vite que, dans le cas contraire, l'hôpital sera déficitaire et ne pourra investir dans du matériel neuf et qu'ils devront continuer à bosser dans un service lépreux, avec des trous aux murs, des chambres doubles, la douche pour quinze patients (au mieux) et des lits rouillés. Pas d’inquiétude, les médecins deviendront performants : ils vous convoqueront une fois pour la consultation, une autre fois pour le geste qui rapporte et à nouveau pour vérifier que celui-ci s'est bien déroulé. La cadre préparera votre sortie, dès le jour de votre entrée, pour ne pas perdre de temps et surtout ne pas encombrer le service qui n'a pas assez de lits pour "accueillir" tous les patients. Parce qu'il arrive un moment où vous encombrez. Vous êtes en trop. Parce qu’on n'a plus rien à vous faire. Parce qu'il faut faire. Plus de chimiothérapie ? Vous êtes "en palliatif", donc plus de raison d'aller dans les services d'oncologie de pointe - à moins que vous ne soyez inclus dans un protocole de recherche, ce qui fait de vous un être précieux. Vous viendrez alors mourir dans un hôpital général.

     Mais la mort, quelle que soit la pathologie causale, ne rapporte pas grand-chose. En mourant, vous aurez cependant votre revanche sur le monstre car, pour une fois, une rare et quasi unique fois, vous deviendrez, au sein de l'hôpital, un être agissant, puissant, le soumettant ainsi à l'attente et à l'impuissance. Il lui faudra alors se résoudre à vous voir mourir avant minuit, le laissant sans recettes, la CPAM ne remboursant les soins prodigués qu'au-delà de vingt-quatre heures d'hospitalisation, ou bien à mourir au-delà de la sacro-sainte durée moyenne de séjour, le laissant avec des dépenses supplémentaires. Mais fort heureusement, beaucoup d'entre vous trépassent dans la norme, et sont ainsi efficients jusque dans la mort.

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