Parce que le tyran c'est toujours l'autre

Il faut reconnaître que cette crise sanitaire aura eu le mérite de déchirer le voile du mythe du scientifique, chevalier blanc au service du progrès, pour faire apparaître les jeux de pouvoir à l'œuvre dans la quête de reconnaissance personnelle, quelle que soit sa forme, sous le masque de l'intérêt collectif.

    Jusqu'à quel point sommes-nous prêts à satisfaire notre désir de pouvoir et de reconnaissance ? On apprend sur Médiapart que le premier ministre a trafiqué un schéma du Pr Piarroux lors de la présentation des données épidémiologiques de fin janvier à l'Assemblée Nationale afin de repousser un vote en faveur d'un nouveau confinement.

    Il n'est guère surprenant, qu'en matière de santé publique, des hommes politiques mentent, au mépris de la vie humaine qu’ils sont censés pourtant protéger. Les exemples pullulent autant que les microbes dans un mètre cube de merde : le distilbène, le Chlordécone, le nuage de Tchernobyl stoppé aux frontières, l’affaire du sang contaminé, les hormones de croissance, l’amiante, les essais nucléaires de Mururoa, les implants mammaires défaillants.... Que ce soit au nom de Dieu et/ou de la raison d’État, ces indignités ne sont souvent que le prête-nom d’une raison particulière, celle des dominants, associée à des intérêts privés à des degrés variables.

    Les justifications de ces mensonges et la violence qui en découle sont intimement liées à l’existence d’un chef et des structures de pouvoir qui lui sont inhérentes et sont finalement toujours de même nature, c’est-à-dire d'un côté la tentative de légitimation d'une situation personnelle qui serait particulière, associée à une présumée supériorité intellectuelle et/ou physique.

    La modernité fait qu'il est d'usage de justifier d'une décision politique donc idéologique par une caution scientifique, donc objective, qui est censée être la voie de la raison, venant ainsi remplacer la main de Dieu auprès de celui qui dirige. On voit donc accourir au chevet du politique, un aréopage d'experts en tout genre, certains ayant réussis plus que d’autres, comme les économistes, passés maîtres dans l'art de légitimer leur discipline en la naturalisant. Bien évidemment, ces experts, quel que soit leur spécialité, n'ont, soit rien de scientifique, soit utilisent la science au service d'une idéologie qui les sert en retour, soit, enfin, sont persuadés que la recherche scientifique est dépourvue de subjectivité et d'enjeux politiques.

    Dans cette affaire particulière, la situation se complique légèrement par le fait que celui qui détient le pouvoir n’a pu justifier la décision idéologique qu’il avait choisie - privilégier l'activité économique à tout prix - par l'avis du comité d'experts censé lui porter caution. Il a donc fallu tordre les chiffres, ce qui là-aussi n'a rien de bien nouveau, les cabinets d'audit s'étant fait, entre autres, une spécialité de ce procédé.

    Plus surprenant pourrait être le fait que les experts du Conseil Scientifique en charge de conseiller le Prince ne se soient emparés de ce scandale pour le dénoncer et démissionner en bloc. Non contents de passer pour des crétins congénitaux, puisque n’importe quel banquier est capable en quelques mois de devenir aussi savant que n'importe lequel d'entre eux et ainsi prendre des décisions en se passant de leur avis, il s'avère qu'aujourd'hui leur travail est falsifié donc dénié. Mais rien, nada, nothing. Alors quoi ? Leurs travaux n'auraient finalement aucun sens ?

    Il faut reconnaître que cette crise sanitaire aura eu le mérite de déchirer le voile du mythe du scientifique, chevalier blanc au service du progrès, pour faire apparaître les jeux de pouvoir à l'œuvre dans la quête de reconnaissance personnelle, quelle que soit sa forme, sous le masque de l'intérêt collectif. C'est ainsi que d'une simple torsion de sa conscience, l'homme de science - qui n'est rien moins d'autre qu'un homme - est prêt à brader le savoir sur lequel reposait initialement son prestige social. Si, pour filer la métaphore, la cour et le souverain sont aussi indispensables l'un à l'autre que le microbiote au colon, c'est parce que chaque chef, à quelque niveau que ce soit, exploitant les besoins primaires d'amour, de reconnaissance et de distinction que réclament les bipèdes fragiles que nous sommes, s'arroge des servants qui seront par là-même servis à leur tour, dans la longue chaîne humaine de la servitude volontaire.

    Napoléon ce "merveilleux stratège" dont on parle beaucoup ce mois-ci, qui laissa quatre cent douze mille hommes dans le limon du Niémen gelé, avait bien compris que la flatterie est le meilleur des aiguillons humains et avaient ainsi créé des récompenses sous la forme de breloques, dont sont encore friands les hommes d'aujourd'hui. Il réalisa en l'occurrence une première expérience intuitive mettant en jeu le circuit pavlovien de la récompense et donc du conditionnement qui en procède, bien avant sa validation scientifique par les preuves un siècle plus tard.

    Nul doute qu’il existe parmi tous ces individus des personnes éminemment respectables. Mais quelle place laissée au libre-arbitre dans un tel système, basé sur la hiérarchie des pouvoirs et la flagornerie ? Comment agir alors, si ce n'est à la marge, et n’avoir pour unique ambition que d’interdire les touillettes en plastiques, de sauver l'option théâtre du naufrage qui a emporté l'option musique, danse ou grec ancien, ou bien encore se féliciter de n'avoir virer que cinq personnes au lieu des trente prévues. J’ai bien peur que n’importe lequel d’entre nous, sous prétexte d’un peu de puissance, ne se transforme un peu trop facilement en caporal de centre commercial, en despote du management, en César du bureau du 1er sous-sol, prêt à bien des abjurations. Parce qu'il est difficile de résister aux possibilités qu’offre ce système de développer cette partie tyrannique en nous.

    Notre connaissance de la nature humaine et de son extrême faiblesse auraient probablement dû nous pousser à mettre en place une société limitant au maximum les structures politiques favorisant le pouvoir - entre autres lié au savoir -, à quelque niveau qu’il s'exerce, permettant l’appropriation du droit de décider, aux dépens des autres et au nom de leur bien : faiblesse des systèmes de contrôle, centralisation, structure pyramidale érigée en modèle (qu'on retrouve de façon symbolique dans les fameux organigrammes), démocratie représentative, apologie de l’individualisme... Malheureusement, nous avons fait strictement l’inverse. La tyrannie est difficile à saisir, car le tyran c’est toujours l’autre. « C’est que le pouvoir est maudit », disait Louise Michel.

https://www.mediapart.fr/journal/france/090421/covid-jean-castex-presente-des-projections-trafiquees-aux-parlementaires?

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