Comment «marquer un essai» en réanimation

Pour prendre en charge correctement en réanimation un patient qui va mourir, et ainsi le ressusciter comme disent les Américains, il faut être sacrément nombreux et une sacrée équipe.

Il y a un petit moment de cela, nous avons reçu un patient Covid très jeune, moins de quarante ans.

C'était moi de garde ; je l'ai donc reçu et j'ai bien vu qu'il était d'une extrême gravité. J'ai mis en place de l'oxygénothérapie haut débit au maximum, mais ça n'a pas suffi. J'ai mis en place une ventilation non invasive mais ça n'a pas suffi.

A cinq heures du matin, l'équipe m'appelle pour me dire que le patient désature brutalement.

J'arrive en catastrophe, nauséeuse, parce que cinq heures, bon, ce n’est pas la bonne heure, c'est l'heure vagale. Je m'habille avec la combinaison, celle qui augmente ta température corporelle à cinquante degré, les gants, la charlotte, les sur-lunettes sur les lunettes qui fait que tu es à moitié aveugle. Je rentre et je vois le patient en détresse respiratoire aiguë et je sais que je dois l'intuber. Les filles avaient déjà tout prévu, les drogues, le matos, mais bon, moi, malgré mon expérience de quinze ans de Réanimation, j'ai peur. J'ai peur parce que le patient est jeune, parce qu'il est très mal et parce qu'il a des caractéristiques physiques exceptionnelles qui font que je sais que l'intubation sera difficile et que je n'ai aucune marge. Je me mets à la tête et go, on balance l'hypnotique et le curare. Et là, la merde ! Non seulement le patient est difficile à intuber mais surtout il est difficile à ventiler. Je fais deux essais d'intubation mais je n'y arrive pas et je le prends au masque pour essayer de remonter la saturation. Je mets mon menton sur le masque, je luxe les mandibules à fond et je ballonne comme une tarée pour lui amener de l'oxygène. Je hurle d'appeler l'anesthésiste de garde. Mes sur-lunettes tombent. Je sue tellement que mon masque FFP2 se soulève. Le patient est à 58% de saturation, il commence à bradycardiser, je fais un milligramme d'Adrénaline pour éviter l’arrêt. Mais qu'est-ce qu'elle fait l'anesthésiste bon sang de bon soir (en fait, là non, je dis : « putain de bordel de merde » en fait) . Mes avant-bras sont tétanisés. L'anesthésiste arrive au moment où le patient est à 28% de saturation. Je me dis : là, c'est bon, c'est mort. Je me vois déjà annoncer le décès à son mari et à ses deux gosses. Mon problème à moi, c'est que j'ai une imagination débordante et j'anticipe mentalement toutes les situations, en particulier les pires. Finalement à quatre mains, on arrive à intuber le patient avant qu'il ne s'arrête et l'anesthésiste repart aussi rapidement qu'elle est arrivée.

Par la suite le patient reste extrêmement grave et je passe la relève, épuisée, en ayant eu l'impression d'être une grosse merde parce que je ne suis pas arrivée à gérer le patient toute seule.

Oui je sais qu'il y a beaucoup de problèmes d'égo chez les médecins, et qu'il n'y a pas de honte à demander de l'aide dans une situation exceptionnelle. Mais vous devez savoir que nous sommes dans une petite structure et non au CHU, et les seuls experts dans la gestion des voies aériennes sont l'anesthésiste et le réanimateur. Nous sommes donc seuls, sans interne et sans autre collègue qui pourrait nous aider. Donc si l'anesthésiste avait été coincée sur une césarienne code rouge, elle n'aurait pas pu descendre m'aider. Il est donc vital que nous sachions nous débrouiller seuls. Tout seuls. D'ailleurs, c'est en partie cette solitude qui fait hésiter les jeunes réanimateurs à venir s'installer dans les établissements de même niveau que le nôtre.

Pendant des jours, j'ai mâché ma colère. Et puis j'ai dormi. Et puis j’ai commandé du matériel pour muscler mes avant-bras.

Par la suite, il a fallu mettre le patient en décubitus ventral à trois reprises. Il a bénéficié de l’apport de monoxyde d'azote que nous venions de recevoir. Et cahin-caha, après quinze jours de coma artificiel, nous avons pu lever la curarisation puis la sédation. Il s'est réveillé comme une fleur et nous l'avons extubé, non sans quelques sueurs. Et enfin il a pu remonter dans le service. Il est aujourd’hui guéri.

Mais je n’ai pas pu totalement et complètement me réjouir de cette guérison.

Des fois, la nuit, vers quatre du matin, quand j’ai des insomnies, cela m’arrive de repenser à ceux que je n’ai pas pu sauver, de ma part de responsabilité dans leur mort, de ce que j’aurais dû faire et de ce que je ferais aujourd’hui si la situation se reproduisait. Lorsque j’étais interne, les collègues plus âgés me disaient : « tu verras, c’est comme ça, on a tous notre petit cimetière, auquel on est attaché par une corde et qu’on tire par devers nous, qui nous entrave ». J’ai hésité pendant quelques jours : devais-je charger la barque de ce cas de plus, que je ressentais comme étant un échec sur ce geste particulier de l’intubation, bien qu’ici le patient soit sorti de chez nous vivant, complètement et pleinement vivant.

Je n’ai pas pu me décider. L’avenir seul dira si ce patient rejoindra finalement les fantômes de mes nuits sans sommeil.

Quelles leçons tirer de cette histoire, somme toute banale, survenant à chaque instant dans toutes les Réanimations du monde ?

Peut-être l’idée que soigner des patients est un des rares métiers où l'on bénéficie d'un tel ascenseur émotionnel: un jour, vous êtes au fond du trou, vous avez la sensation de ne pas avoir été à la hauteur et d'être rigoureusement médiocre et si à ce moment-là, on vous propose un job de consultant, l'idée de l'accepter ne vous paraît pas être une élucubration proche du délire; quinze jours après, vous pleurez de joie avec le patient et cette joie est assortie de la fierté d'avoir vraiment bien travaillé et de l'impression d'exercer le plus beau métier du monde.

En réalité, la vraie morale de l'histoire, c'est que pour prendre en charge correctement un patient qui va mourir, et ainsi le ressusciter comme disent les américains, il faut être sacrément nombreux et une sacrée équipe. Si j'osais une comparaison sportive - bien que je sois particulièrement ignare en ce domaine - je dirais que, visiblement, quel que soit le sport, ce qui fait la beauté du jeu et les bons résultats d'une équipe, donc sa grandeur, c'est sa capacité à laisser à chaque spécialiste (ailier, pivot, défenseur...) la possibilité de s'exprimer correctement pour amener la balle, grâce à ceux de l'avant, dans les buts, cages, poteaux, paniers, et ceci en suivant les règles.

Nous, notre balle, c'est votre vie. Et notre but, c'est de vous amener jusqu'à nos poteaux à nous, c'est-à-dire les deux portes automatiques de la réanimation vers les étages supérieurs de l'hôpital, c'est-à-dire les services classiques. Si la balle tombe, c'est direction la morgue au premier sous-sol. Alors, inutile de dire qu'on y fait attention à la balle. Et que quand l'un d'entre nous la lâche, il y a intérêt à ce qu'un autre la récupère. Ma collègue anesthésiste a récupéré la balle cette nuit-là, pour nous la remettre ensuite, et depuis, elle a circulé entre les réanimateurs, les infirmiers, les aides-soignants, les kinésithérapeutes qui se sont succédés pendant les quinze jours de coma du patient pour enfin marquer un essai, pays du rugby oblige. Je ne sais pas si notre jeu a été joli, ça a été parfois chaotique et brouillon, mais bon, on l'a marqué cet essai, les gars.

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