Il n'y a de pire souffrance que la douleur de vivre

Le concept de maladie psychosomatique est maintenant bien connu, et nous sommes d'ailleurs d'autant plus prompt à la voir chez les autres que nous sommes aveugles à son travail au sein de notre propre corps. Un des moteurs les plus puissants de l'affectation du corps par la psyché, est le sentiment de culpabilité et la pulsion de mort qui lui est associée.

Il y a de cela quelques hivers, j’avais reçu un patient d’une soixantaine d’année pour une pneumonie grave à pneumocoque. Elles sont graves ces pneumopathies, assez fréquentes et ça peut mal se terminer. C’était avant la mode du Covid mais ça n'a pas disparu. Donc, la totale : choc septique, intubation, sédation, ventilation mécanique. Le classique. Je rencontre sa compagne pour lui expliquer ce qu'on avait fait et les risques encourus. Elle ne me semble pas trop abattue, alors je lui demande si elle a bien compris parce que, bon, le premier entretien, en général, c’est le coup de massue et les gens comprennent un mot sur deux. Il faut y revenir plus tard. Elle me répond qu’elle n’est pas surprise par mes propos parce qu’elle savait qu’il allait arriver quelque chose ce jour-là : c’était le jour anniversaire de la mort du fils du patient. Celui-ci était décédé d’un accident de voiture un jour d’hiver quelques années auparavant, tandis qu’il neigeait beaucoup. Alors qu'il hésitait à partir, son père l'avait incité à conduire pour se rendre à son travail. Depuis, le patient se sentait responsable de la mort de son enfant et était extrêmement malheureux.

Tout le monde connaît le concept de maladie psychosomatique, qui est largement passé dans la culture profane, et nous sommes d'ailleurs d'autant plus prompt à la voir chez les autres que nous sommes aveugles à son travail au sein de notre propre corps. Un des moteurs les plus puissants de l'affectation du corps par la psyché, est le sentiment de culpabilité et la pulsion de mort qui lui est associée. Ce patient avait littéralement envie de mourir et, à la date anniversaire de l'évènement dramatique, déclara une pneumonie, tout ce qu’il y a de plus organique, et manqua par là-même, de réaliser, de peu, son désir.

Ces dates maudites sont terribles. Lorsqu'elles surgissent lors des séjours des patients en Réanimation, nous savons qu'il sera difficile de les aider à affronter la tempête car, quelles que soient les thérapeutiques mises en place, le futur ne nous appartiendra pas. Parfois même, nous nous battons contre les patients ou du moins leur partie inconsciente afin qu’ils puissent vivre malgré eux et dans ce cas, lorsqu'elle advient, la survie n'apparait pas comme une victoire et les réveils sont toujours très douloureux.

Je me souviens, du temps où j'étais encore anesthésiste, d'une consultation préopératoire avec une femme qui venait pour une chirurgie assez urgente qui ne pouvait être repoussée. Elle était en larmes car elle venait de perdre son époux quelques semaines auparavant. Ils venaient tous deux d’arrêter de travailler et, alors qu'ils avaient trimé toute leur vie, avaient rêvé de faire un long voyage ensemble une fois retraités.

Vous n'avez pas idée du nombre de fois où j’ai entendu cette phrase, prononcée par un proche éploré ! Il est maintenant très clairement établi que la retraite correspond au premier pic de morbi-mortalité. C’est le moment où le tabac, l'alcool et les autres addictions commencent à présenter l’addition. C’est le moment des premiers cancers et des premiers symptômes des maladies cardiovasculaires ; et avec le réchauffement climatique et la pollution ceux-ci sont en nette augmentation. Sans compter l’effet psychologique de cette "radicale discontinuité" qui est, chez certains d'entre nous, le déclencheur de maladies de par sa proximité symbolique d’avec la mort. Mes années d'exercice médical m'ont amené bien peu de certitude, mais celle-ci fait exception :  fais maintenant sans quoi tu ne feras pas.


Donc, ma petite dame pleurait beaucoup et était fort malheureuse. Ce n’était pas moi qui l’avais endormie ce jour-là mais j’étais au bloc et, par hasard, en passant en salle de réveil, je la reconnais et m'aperçois de la catastrophe : elle était hyper-algique et on n’arrivait pas à la calmer malgré de fortes doses de Morphine, ce qui commençait à devenir dangereux. L'ayant vue en consultation, je me suis souvenue de son histoire et, par conséquent, lui ai prescris une forte dose de benzodiazépine ce qui a plutôt bien marché. Depuis, j’ai rangé les anxiolytiques dans ma trousse à pharmacie antidouleur. Le soir, je vais la voir dans sa chambre et elle m'explique qu'elle aurait tellement aimé ne jamais se réveiller. Qu'elle n'avait accepté la chirurgie que parce qu'elle pensait en mourir. Il n'y a de pire souffrance que la douleur de vivre.

Il faut croire que si ces deux patients - parmi tant d'autres- s’en sont sorti, c’est que leur pulsion de vie avait malgré tout pris le dessus sur thanatos. Ou bien que la maladie psychosomatique était guérissable.

Il y a peu de temps un jeune homme est mort du cancer chez nous. Il y avait déjà eu un décès dans la fratrie bien des années auparavant. Là encore, ce sont des situations dramatiques qui ne nous sont pas inconnues : il y a bien souvent des tragédies en série dans la fratrie d'une même famille, à plusieurs décennies de distance.

On connaît le "syndrome de culpabilité du survivant", qui a été très bien décrit pour les survivants d'un drame collectif. On le retrouve aussi pour des frères et des sœurs qui survivent à la mort de l'autre enfant, et qui pensent n'être pas digne de vivre, ou bien pensent avoir une certaine responsabilité dans ce décès, et ce d'autant que le frère ou la sœur sont enfants ou adolescents et ont fantasmé la mort de l'autre, l'intrus, à de nombreuses reprises. Alors, la culpabilité à l'œuvre creuse des années durant le lit de la maladie qui viendra enfin éteindre la souffrance. Etre un rescapé, ce n'est pas forcément synonyme de joie : non seulement, il éprouve par là sa condition de mortel, mais il culpabilise aussi de n'avoir pas pu se sauver avec d'autres. Ne l'oublions pas en ces temps de pandémie : tout en pleurant nos morts, n'oublions pas d'aider les survivants afin qu'ils ne deviennent pas les malades de demain.

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