L’homme sans frontière

L’homme forme un continuum avec le temps et l’espace, dont la séparation sous la forme d’une enveloppe corporelle est bien illusoire parce qu’à chaque instant, le monde qui l’entoure et les vivants qui le constituent pénètrent son enveloppe dans un mouvement continu entre ce qui apparaît comme extérieur et intérieur.

L’homme forme un continuum avec le temps et l’espace, dont la séparation sous la forme d’une enveloppe corporelle est bien illusoire. Dans le temps, parce qu’il est une mosaïque de tous les êtres vivants dont il descend le long de l’arbre de la vie et qui ont laissé une empreinte dans chaque partie de son corps, aussi bien génétique qu’anatomique, et dans l’espace, parce qu’à chaque instant, le monde qui l’entoure et les vivants qui le constituent pénètrent son enveloppe dans un mouvement continu entre ce qui apparaît comme extérieur et intérieur.

Il y a 2,3 milliards d’années a eu lieu la première grande crise écologique connu du vivant, la grande oxydation. Car si « l’oxygène c’est la vie », en réalité c’est surtout la mort. Un milliard d’années plus tôt, les cyanobactéries présentes sur une planète dépourvue d’oxygène se sont mises à produire de l’oxygène jusqu’à l’obtention d’un niveau critique dans l’atmosphère provoquant l’extinction massive de la majorité des êtres vivants sur Terre. Car l’oxygène est hautement toxique, entraînant la mort cellulaire par stress oxydant. 

Ont survécu à l'holocauste de l'oxygène les organismes vivants qui, soit, ont pu se cacher dans un environnement anaérobie (comme par exemple le Clostridium Tetani, responsable du Tétanos qui s’est réfugié dans les sols), soit possédaient un système anti-oxydant primitif apparu par le hasard d’une mutation et qui par sélection naturelle permit la naissance des bactéries aérobies. 

Nous descendons tous de cette bactérie primitive qui s‘est transformée au cours de l’évolution en une cellule de plus en plus complexe. Nous gardons tous la trace mnésique, l’empreinte des bactéries au sein de chacune des milliards de nos cellules sous la forme de la mitochondrie, organite chargé du traitement de ce toxique qu’est l’oxygène.

Ainsi nous, les humains, devons à un microorganisme en apparence élémentaire et délétère, le simple fait d’exister, grâce à son adoption au sein de nos cellules devenues hôtes, et une co-évolution bénéfique.
Car la véritable respiration est mitochondriale. C’est là que s’effectue les échanges d’oxygène et de gaz carbonique.

Entre quinze et vingt fois par minute, le souffle pénètre mes poumons pour aller nourrir mes cellules de molécules chimiques, entraînant avec lui des matériaux vivants qui sont évacués, ou persistent, se déposent, s’incorporent voire modifient l’architecture de mes tissus. Dans ce souffle, il y a matière à transformation permanente de ce qui était, si bien que mon « moi », mes tissus, ce que je crois m’appartenir en propre, que j’imagine à l’intérieur de mon corps, n’existe déjà plus d’une minute à l’autre.

Non seulement les bactéries ont modelé les milliards de cellules qui nous constituent, mais elles colonisent également nos muqueuses dans une proportion dix fois supérieure. Et si elles nous ont permis l’acquisition d’un avantage évolutif majeur en matière de production d’énergie, elles permettent également, grâce à la constitution du microbiote intestinal, une meilleure digestion, et une immunité intestinale efficace en luttant contre la colonisation du colon par des espèces pathogènes.

Ainsi lorsque je dis « je », j’inclus dans ce qui me constitue ce microbiote qui m’est propre car singulier, constituant en quelque sorte une carte d’identité invisible dans laquelle on retrouve la trace de mon histoire : celle de mes ancêtres qui me l’ont légué à la naissance au contact de la flore vaginale et environnementale, puis de mon alimentation, de mon hygiène, des médicaments que j’ai pris, des maladies dont j’ai été atteints et enfin de mon environnement, en particulier lors des premières années de ma vie.

Les virus, qui sont devenus notre nouvel ennemi fantasmé, nous ont pourtant également profondément transformé et constitue plus de 8% de notre génome, dont l’expression a été modifiée par ces fragments d’ADN étrangers.

Il y a cent cinquante millions d’années, l’ancêtre commun des mammifères qui pondait encore des œufs, a été infecté par un rétrovirus dont les gènes codaient initialement pour les protéines de l’enveloppe virale, permettant la fusion avec la cellule hôte. Au cours de l’évolution, ces gènes se sont mis à coder pour d’autres protéines, les syncytines, caractérisées par deux actions, la fusion cellulaire de la couche la plus externe du placenta et une action immunosuppressive. 

Le placenta est un organe transitoire tout à fait passionnant qui permet à la fois les échanges materno-fœtaux et donc le développement du fœtus mais aussi la protection de la mère vis-à-vis de l’enfant et vice-versa par un phénomène de tolérance immunologique naturel du fœtus, porteur des antigènes paternels au sein d’un organisme maternel. 
Ainsi, l’hypothèse la plus sérieuse est qu’il y a environ 150 millions d’années, a émergé un placenta prototype chez un vertébré ovipare avec des capacités immunosuppressives permettant la greffe fœtale dans l’organisme maternel.

Nous pouvons alors imaginer que, de la même façon que nous avons accueilli auparavant d’autres organismes vivants étrangers, entre autres les microorganismes, que nous avons appris à reconnaître comme nôtres, ceux-ci nous ont permis en retour la possibilité de concevoir en notre sein la vie d’un tout autre, d’un étranger originel, dans une espèce de réciprocité inconsciente.

Ainsi de la naissance – par la capacité de faire émerger les placentaires que nous sommes devenus, caractéristique que nous avons en commun avec la musaraigne et la baleine bleue – à la mort – par le processus de dégradation tissulaire post-mortem – les micro-organismes nous accompagnent dans la marche de la vie. Mieux que cela, ils nous modèlent, nous modifient, nous entraînent avec eux dans la course folle et infinie du vivant. Nous sommes traversés par ces milliards de vie qui nous affectent, via le souffle, les pores de notre peau, ce que nous mangeons. 

Alors, qui suis-je quand je dis « je » sinon cet être chimérique ? 

Quelle trace laissera le Coronavirus dans la chair de l’humanité, qui nous transformera dans les centaines et les milliers d’années à venir, peut-être en un être mieux adapté à l’évolution du vivant ? Peut-on imaginer que, par un destin malicieux, cette pandémie, qui est le premier symptôme mondialisé de la débâcle future qui s’est jusqu’ici manifestée aux confins du monde, peut-on imaginer que par un hasard évolutif, une séquence d’ARN dans une cellule germinale, puisse un jour sauver l’humanité de son extinction ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.