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Billet de blog 19 juin 2021

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Mourir en humain

[Rediffusion] Je vois passer çà et là des textes admirateurs à propos de l’attitude d’Axel Kahn vis-à-vis de sa mort prochaine, louant son courage et sa dignité qui paraissent exceptionnels à la majorité d’entre nous. Je voudrais néanmoins raconter ici - moi qui ai vu mourir des centaines de patients – que ce geste ne me paraît pas si extraordinaire, sinon dans sa médiatisation.

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Mourir en humain.

Je vois passer çà et là sur mon fil d’actualité des textes admirateurs à propos de l’attitude d’Axel Kahn vis-à-vis de sa mort prochaine, louant son courage et sa dignité qui paraissent extraordinaires à la majorité d’entre nous. Sans minimiser d’aucune façon son attitude face à la mort qui vient, semblant en effet relever d’un véritable stoïcisme, je voudrais néanmoins raconter ici - moi qui ai vu mourir des centaines de patients – en quoi ce geste ne me semble pas si exceptionnel, sinon dans sa médiatisation.

En effet, de façon tout à fait anonyme, persistant uniquement dans la mémoire de leurs proches dans les quelques années qui ont suivi leur décès, certains de mes patients sont morts de façon tout aussi héroïque.

Ainsi, j’ai vu une jeune femme de trente-cinq ans avec des métastases cérébrales d’un mélanome, me confier, impavide, qu’elle pouvait mourir sereinement puisqu’elle savait que sa mère allait s’occuper convenablement de sa fille de cinq ans. J’ai refermé sa porte, et quelques heures après les infirmières l’ont retrouvé morte.

J’ai vu une dame de soixante-quinze ans sourire après qu’on lui ait donné les derniers sacrements, réunir peu après toute sa famille auprès d’elle dans le box et leur dire que maintenant qu’elle avait mis au clair sa conscience, elle pouvait mourir, les laisser dans ce monde pour les retrouver plus tard, fermer les yeux et s’éteindre lentement et calmement.

J’ai vu une patiente qui présentait une insuffisance respiratoire chronique, qui était intubé et chez qui on n’arrivait pas à sevrer le respirateur, m’écrire sur une ardoise qu’elle avait bien vécue, qu’elle avait soixante-dix ans et que maintenant elle avait fait le choix qu’on lui enlève le tuyau pour qu’on ne le lui remette plus.

J’ai vu un patient de quarante-huit ans, atteint du Covid, me dire qu’il savait qu’il ne s’en sortirait pas, me demander une feuille de papier, écrire son testament et me demander de signer à la fin de la page en tant que témoin.

J’ai vu une patiente de quarante-cinq ans, atteinte d’un cancer du sein multimétastasé, dire à la psychologue de l’hôpital qu’elle avait vécu jusqu’à maintenant pour ses enfants, qu’elle leur avait caché tous les signes dont elle était atteinte, qu’elle avait elle-même nié ses symptômes pour s’accrocher à tout prix à la vie mais qu’elle savait qu’il était temps qu’ils sachent la vérité et que cela s’arrête. Elle est morte dans la nuit qui a suivi.

Je pourrais multiplier les exemples autour de ces patients qui sont morts calmement et paisiblement, semblant ainsi accepter sereinement ce qui fait la destinée humaine.

Je pourrais également raconter toutes les autres morts, bien plus nombreuses, de patients - et de leurs proches - crevant de peur, d’angoisse à l’idée de mourir, niant la gravité de la situation, voire agressant les soignants.

Pour autant ces morts sont-elles moins dignes que les autres ?

La mort est forcément indigne et stupide. Il n’y a pas de sens à trouver dans celle-ci. Ce n’est pas notre attitude en mourant qui donne sens à notre vie. Mourir, c’est toujours des râles, des sécrétions et de la douleur.

Ce qui fait que l’on meurt dignement ne dépend pas de notre attitude face à la mort mais bien du fait que d’autres hommes - ceux qui restent encore un instant - nous accompagnent dans celle-ci. C’est parce que nous tenons la main de ceux qui meurent, qu’ils ne meurent pas seuls, qu’ils meurent en humain, qu’ils meurent dignement.

« Je n'ai pas le temps de murmurer le début de ce poème déchirant. Un soubresaut convulsif agite Morales, une sorte d'explosion pestilentielle. Il se vide, littéralement, souillant le drap qui l'enveloppe. Il s'agrippe à ma main, de toutes ses forces ramassées dans un ultime effort. Son regard exprime la détresse la plus abominable. Des larmes coulent sur son masque de guerrier.

– Qué vergüenza, dit-il dans un dernier souffle.

Est-ce que j'entends ce murmure ? Est-ce que je devine sur ses lèvres les mots qui disent sa honte ?

Ses yeux se révulsent : il est mort.

Nomueras, te amo tanto, ai-je envie de crier, comme dans le poème de Vallejo. « Ne meurs pas, je t'aime tant ! Mais le cadavre, hélas ! continua de mourir. »

Il continue de mourir, il continue de pénétrer dans l'éternité de la mort. C'est alors que je me souviens de Ludwig Wittgenstein. « La mort n'est pas un événement de la vie. La mort ne peut être vécue », avait écrit ce con de Wittgenstein. J'avais vécu la mort de Morales, pourtant, j'étais en train de la vivre. Comme j'avais, un an auparavant, vécu la mort de Halbwachs. Et n'avais-je pas vécu de même la mort du jeune soldat allemand qui chantait La Paloma ? La mort que je lui avais donnée ? N'avais-je pas vécu l'horreur, la compassion, de toutes ces morts ? De toute la mort ? La fraternité aussi qu'elle mettait en jeu ?

Je ferme les yeux de Morales.

C'est un geste que je n'ai jamais vu faire, que personne ne m'a appris. Un geste naturel, comme le sont les gestes de l'amour. Des gestes, dans l'un et l'autre cas, qui vous viennent naturellement, du fond de la plus ancienne sagesse. Du plus lointain savoir. Je me lève, je me retourne. Les copains sont là : Nieto, Lucas, Lacalle, Palomares... Eux aussi ont vécu la mort de Morales.»

Jorge Semprun, L'écriture ou la vie.

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