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Billet de blog 23 avr. 2021

Grandeur et misère du système de santé français en zone rurale

[Archives] L'expression de « désertification » médicale, répétée ad nauseam renvoie à une certaine naturalité du phénomène, qui nous laisserait donc sans armes. Cependant, le drame qui se joue ici ne relève pas de problèmes naturels mais, bien au contraire, il est le résultat d'actions humaines et s'il y a « désertification » du territoire c'est bien par désengagement décidé par l’Etat.

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Pendant que l’hôpital d’Auch (Gers, Occitanie) fait la manche pour pouvoir se payer un mammographe, indispensable pour le suivi et le dépistage des patientes, et ceci grâce à la vente d’herbe - pas du THC, hein, sinon on en aurait trois de mammographes, mais la vente de la pelouse d'un stade en cours de remplacement - les médias locaux s’esbaudient de ce que La Croix Rouge affrète un bus pour que les habitants du-dit Gers puissent accéder à des soins dentaires, prodigués par des étudiants en sixième année, soins dentaires grandement insuffisant sur le département du fait de la « désertification médicale ».

Les dernières fois que j’ai vu l’utilisation de tels bus sanitaires c’était aux États-Unis en 2009 après la crise économique alors que les Américains n’avaient plus les moyens pour se soigner, ou bien dans des espaces sauvages et dépeuplés comme en Alaska, ou bien encore lorsque les systèmes de soins sont défaillants comment en Syrie avec des bus affrétés par l’OMS.

Et maintenant le Gers.

Cette expression de « désertification » médicale, répétée ad nauseam mérite qu'on s'y arrête un instant.

Le mot « désertification » renvoie à une certaine naturalité du phénomène, qui nous laisserait donc sans armes, de la même façon qu'Emmanuel Macron parle dans son tweet du 19 avril des quartiers les plus modestes « où le temps a laissé les difficultés économiques et sociales s'installer », difficultés qui relèveraient donc d'un ordre métaphysique. Mais le drame qui se joue ici ne relève pas de problèmes naturels mais, bien au contraire, il est le résultat d'actions humaines et s'il y a « désertification » du territoire c'est bien par désengagement décidé par l’Etat.

Quel jeune médecin a envie de s’installer dans un lieu où ferment la poste, le centre des impôts, l’école, la DDE, les douanes, sans transports en commun...et aussi sans confrères?

Difficultés pour la permanence de soins ? Pas grave: les patients iront aux urgences.

Pas de chirurgien vasculaire de garde sur le département ? Pas grave: en cas de rupture d’anévrisme aortique, on envoie l’hélicoptère et direction le CHU. Combien de survivants ces dernières années ? Ah ça on ne sait pas, il n’y a pas eu d’études et on ne compte pas en faire.

On nous dit : « Le CHU de Toulouse est à 20 minutes d’hélicoptère ». Oui, sauf qu’avant de décoller , il y a un certain nombre d’actions à réaliser : il faut envoyer les images au chirurgien de garde du CHU (et souvent les renvoyer car le serveur marche une fois sur deux), que celui-ci soit disponible pour les voir -en général il envoie l’interne, qui voit les images, fait un compte-rendu, a l’autorisation, nous rappelle - puis quand on a le feu vert, on appelle le SMUR du CHU pour qu’il vienne chercher le patient, et enfin, si l’hélicoptère peut décoller, il arrive en 25 minutes, l’équipage descend de la DZ en ambulance, met en condition le patient , remonte dans l’hélicoptère pour arriver 2h30 après en moyenne à la porte du bloc, lieu emblématique où les trois derniers patients que j’ai pris en charge sont décédés .

Pas de coronarographie ? Pas grave: en cas d’infarctus, on envoie l’hélicoptère et direction le CHU. Il y a trop de vent pour l’hélicoptère ? Pas grave: le SMUR d'Auch, l'hôpital envoyeur, fera la jonction avec celui du CHU à mi-chemin, à Gimont. Mais qui couvre la zone relevant du SMUR d'Auch pendant qu'il effectue le transfert? Le SMUR d'une Zone adjacente, Condom ou Tarbes, suivant où vous habitez. Ça fait loin quand même, non ? Pas grave, les pompiers sont super forts et arrivent à masser super longtemps. Et là je tiens à rendre hommage aux milliers de pompiers volontaires en France qui font en sorte de réduire la vitesse d’élargissement de la crevasse.

Un été, j’ai le souvenir d’avoir attendu l’hélicoptère super longtemps alors qu’un patient saignait la rage. C'est très long, une heure quand le patient saigne sur vos pieds, que ça dégouline le long du lit, que vous videz le Centre de Transfusion Sanguine en passant culots sur culots, et que vous savez que le seul geste salvateur c'est la chirurgie. Ce jour-là, c’était pendant le Tour de France et un des deux hélicoptères était bloqué « au cas où il y ait un problème sur le tour », si bien qu'un seul des deux volait. Le type s’en est sorti, c’était pas son jour visiblement. Ça dépend de peu de choses son jour finalement : du vent, de la brume, le Tour de France...

Allez va, vous plaignez pas, vous allez avoir une pelouse toute neuve pour le stade Fauroux !

En 2016, si le NY Times se demandait « Is Gascony the most delicious corner of France », nous pouvons répondre: « Yes, Sir, if you are rich and healthy, otherwise it might be not so good ».

http://www.hit-radio.fr/.../nouvelle-initiative-gersoise...

http://www.hit-radio.fr/.../auch-des-carres-de-pelouse-du...

https://www.nytimes.com/.../gascony-food-restaurants...

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