De quoi le Pr Raoult fut-il le nom?

Voilà un an, je n'aurais pas pu faire ce billet, au risque de perdre la moitié de mes amis. Mais je fais le pari que les choses ont changé depuis le premier confinement - pari un peu risqué, j'avoue, mais n'est-ce pas l'essence du pari - et pour célébrer cette première année d'entrée dans le nouveau monde qui sera désormais le nôtre, je me propose d'aborder l'évènement par un de ses symptômes.

Aujourd'hui, je me suis dit : "tiens, en ce moment, le monde est un peu trop calme et serein, et si on parlait du Pr Raoult".

Voilà un an, je n'aurais pas pu faire ce billet, au risque de perdre la moitié de mes amis. Mais je fais le pari que les choses ont changé depuis le premier confinement - pari un peu risqué, j'avoue, mais n'est-ce pas l'essence du pari - et pour célébrer cette première année d'entrée dans le nouveau monde qui sera désormais le nôtre, je me propose d'aborder l'évènement par un de ses symptômes.

En effet, depuis quelques jours, le Pr Raoult est revenu sur l'avant-scène médiatique qu'il avait pourtant quittée voilà déjà quelques mois. 

Il y a eu un début de doute à la rentrée 2020, alors que commençait la deuxième vague, deuxième vague dont celui-ci a nié mordicus la possibilité de survenue en juin 2020. Mais n'est-ce pas ce que nous voulions tous entendre et croire, au mépris de toutes les publications internationales? Il a ainsi tenté de justifier son erreur en septembre estimant que cette résurgence était liée à l’apparition du variant espagnol ce qui la rendait imprévisible, justification étonnante de la part d’un virologue dont on s’attend à ce qu’il connaisse l'essence même d'un virus, à savoir sa capacité perpétuelle de mutation.

Nous avons eu quelques sursauts en janvier lorsqu'il a publié dans sa revue un article reprenant ses propres chiffres et concluant à l'inefficacité de l'HCQ. J'avais un peu ironisé à ce sujet dans un billet qui m'avais valu encore quelques commentaires rageurs, me demandant de quel droit j'attaquais ce grand homme qui avait tant publié alors que je n'étais « rien » n’ayant aucun article scientifique à mon actif.

J'avais convenu aisément n'être pas grand-chose sinon une humble clinicienne au service du patient - ce qui fait de moi un vague chercheur en humain sinon en virus - mais on sentait déjà que la polémique baissait en intensité. Néanmoins il m'avait été permis de profiter à nouveau d'un de ces paradoxes propres aux aficionados du Pr Raoult, à savoir la défense de la représentation d'un idéal d'honnêteté sous le vocable "anti-système", en reprenant les critères mêmes du système, soit le nombre de publications dans les revues spécialisées. Nous y reviendrons.

On nota quelques soubresauts également au printemps pour justifier de la faible morbi-mortalité du SARS-Cov2 en Afrique sous prétexte de l'utilisation de l'HCQ à visée anti-paludéenne. Mais là-aussi, la simple étude de la pyramide des âges et l'absence de corrélation entre l'utilisation de la Nivaquine et de la progression de l'épidémie ne laissait aucun doute.

De fausses cartes ont circulé, mais peut-on s'en étonner, quand on voit que Mr Castex falsifie lui-même les données pour les présenter aux députés fin janvier 2021, sans que cela n'empêche les membres du Conseil Scientifique de dormir. Malheureusement, nous savons depuis plus de 20 ans qu'il existe un risque de résistance à la Nivaquine qui est très élevé et en nette augmentation, ce qui fait que son usage n'est plus recommandé dans de nombreux endroits à risque. Et il est à craindre que le mésusage de ce produit à visée anti-virale n'accélère cette problématique.

Aujourd'hui, le Pr Raoult  nous revient, discrètement, par la petite porte.

En effet, l'IHU et l'AP-HM sont actuellement sur la sellette pour des raisons financières car l'administration d'HCQ ayant été faite hors recommandation dans ces établissements, il a fallu en justifier la prescription auprès de l'Assurance Maladie par la nécessité d'une hospitalisation de jour pour "inflammations respiratoires", hospitalisation qui n'apparait pas justifiée d'un point de vue médicale et résulterait ainsi d'un tour de passe-passe administratif. Ce petit tour de magie aurait coûté 6 millions d'euros aux mutuelles - c'est-à-dire vous et moi si vous avez la chance d'en avoir une - au profit de l'AP-HM. Le pot-aux-roses auraient été révélé par des patients qui, justement, n'en n’avaient pas de mutuelles, qui l'avaient signalé lors de leur hospitalisation mais dont visiblement on avait fait peu de cas, et qui ont reçu des factures de 1200 à 3800 euros pour des formes asymptomatiques.

Cet énième acte de la tragi-comédie Raoult sera-t-il également son dernier, clôturant ainsi l’aventure par une sombre histoire de pognon ? Ce serait en effet assez décevant comme fin pour ce qui apparaissait être la lutte entre le Bien et le Mal ; mais n’est-ce pas l’épilogue nécessaire de ce qui n'était probablement dès le début qu'une guerre de pouvoir ?

Replaçons-nous dans le contexte. Nous sommes au début de l'épidémie, nous sommes terrifiés - et tout est fait pour que nous le soyons, avec l'égrenage quotidien du nombre de morts. Les français, par un - peu subtil - retour du refoulé, sont confrontés à leur propre finitude et ont peur. La peur associée à l'inconnu de cette nouvelle situation a très logiquement poussé certains d'entre nous dans les bras de quelques gourous.  

Que s’est-il passé ?

En premier lieu, il faut souligner la nouveauté qu'a été le déplacement des discussions scientifiques dans le champ du grand public. Auparavant, les polémiques scientifiques se déroulaient, parfois de façon assez violentes,  dans l'arène d'un congrès, par une succession de conférence pro- et anti-thèse afin que chacun puisse se faire une opinion éclairée.

D'ailleurs, de façon assez amusante, dans ce genre de situation, la majorité des participants reste cantonné sur sa position, car il s'agit avant tout de défendre son camp et son patron - ma collègue et moi-même n'en avons pas donc optons le plus souvent pour le beau gosse. La nouveauté en la matière était que ces débats entre scientifiques apparurent sur le devant de la scène alors que la majorité des citoyens n'avaient pas conscience de leur existence - ayant encore une vision idéalisée des sciences qui seraient forcément objectives - et n'avaient pas forcément les connaissances  pour les comprendre.

Ces débats publics ont contribué à majorer la peur liée à l'incertitude, et a malheureusement abouti à confondre le doute scientifique et les soupçons liés aux mensonges de l'Etat.

En effet, et c'est peut-être le plus important, le débat scientifique s'est progressivement métamorphosé, sous l'influence du champ médiatique, en un débat "pro- et anti-système", la crise sanitaire révélant avant tout la crise morale profonde de la science.

Il y eu d'abord la "révélation" des conflits d'intérêt de certains scientifiques experts; secret de polichinelle tant il est vrai qu'il est difficile de concevoir que nos maîtres puissent échapper, comme nous tous, à un système qui favorise avant tout l'épanouissement de l'égo et la recherche de reconnaissance, celle-ci passant, entre-autres, par l'argent. La découverte des soupçons de corruption dans le milieu scientifique, a, à juste titre, fait planer un doute sur les conclusions des experts, ce qui a conduit à rechercher l'avis d'autres scientifiques, dont le Pr Raoult, muant progressivement pour devenir gourou. 

Pourtant, l’histoire aurait pu d'emblée nous paraître trop belle, et les ficelles trop grosses : l'allure mi Christ-mi Rock'n'roll versus le costard-cravate, la ville provinciale et populaire versus la ville arrogante de l'élite, la probité d'un institut indépendant versus les conflits d'intérêts d'un organisme d'état, un produit pas cher et connu versus de nouveaux produits chers et à vendre... 

Nous pouvions déjà nous douter que le nouveau héraut n'était rien moins qu'un mandarin comme les autres. 

Car il était probablement déjà possible de savoir que le mastodonte qu'est l'IHU de Marseille n'était pas dirigé démocratiquement par une assemblée de travailleurs mais bien par la main de fer de son directeur avec qui les médecins de l'AP-HM ont le plus grand mal à collaborer - le Pr Raoult refusant de façon unilatérale de mettre en application les recommandations de Sociétés Savantes - et qui fait l'objet de critiques incessantes des internes. 

Car il était probablement déjà possible de savoir que l'IHU n'était pas indépendant car il avait reçu des subventions provenant entre autres de Sanofi et Mérieux, information connue malgré le statut de Fondation qui permet une grande opacité des comptes. 

Car il était probablement déjà possible de savoir que si le Pr Raoult avait été exclu du CNRS et de l'INSERM pour se réfugier dans son entre-soi, ce n'était pas du fait de son passé de chevalier blanc mais bien parce que le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES), autorité administrative indépendante, comprenant des chercheurs européens venant du University College de Londres (UCL), de l’Institut Bernhard Nocht de médecine tropicale de Hambourg ou de l’Institut Pasteur l'en avait exclu pour absence de qualité scientifique.

Et pourtant, rien de ceci n'était entendable.

Alors que s’est-il donc passé ? De quoi le Pr Raoult fut-il le nom, il y a un an de cela ?

Nous pouvons commencer à faire quelques suppositions. 

Il fut très probablement le nom de la revanche de "ceux d'en bas", dont il aurait été le héraut, contre l'élite qui ne se cache plus dans son mépris de classe.

Il fut très probablement le nom de notre terreur de la mort et de l'expérience dans notre chair d'un monde ne serait jamais plus comme avant, nous propulsant dans le grand inconnu. Nous appelions de nos voeux pendant le premier confinement le monde d'après, sans savoir qu'un autre était déjà là : le monde du réchauffement climatique, des pandémies, de la faillite de l'état, du libéralisme autoritaire.

Il fut très probablement le nom de la faillite de la science comme mythe d’un dévouement objectif au progrès humain. Si cette période fut - et est encore - propice à des découvertes exceptionnelles, elle fut également le moment de la révélation d’un lieu propice aux guerres de pouvoir et d’ego menant à la corruption dont les scientifiques ont montré qu'ils ne sont pas exempts. 

Il fut probablement le nom de la faillite de l’état français et entre autres de son système de santé dans son devoir de soigner également l’ensemble de ses citoyens. 

Il fut probablement le nom de la défiance du peuple vis à vis de ce régime exsangue dont on peine à entrevoir un avenir qui serait radieux.

Il fut possiblement la continuité d'une tradition bien française, de chercher en situation de péril - d'ailleurs n'étions-nous pas "en guerre" - une figure du savoir, de la compétence, contre un savoir corrompu, à qui l'on donne quitus pour gérer la crise, le scientifique remplaçant ainsi le militaire comme figure du chevalier blanc dans notre inconscient collectif.  

Peut-être est-ce un peu tout cela et d'autres choses encore. 

Je crois enfin qu’il nous a rappelé à quel point il était ardu de vivre dans un monde désenchanté, déshabité par la foi, et qu’il est difficile, alors que nous sommes pris dans la tempête, de ne pas se tourner vers un dieu ou son prophète, quel qu’il soit.

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/video-protocole-raoult-les-tres-cheres-factures-des-hopitaux-de-marseille_4379603.html

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