Soigner malgré sa peur

Comment puis-je soigner l'autre, si j'ai peur de lui. Et ce d'autant que cette peur primitive trouve particulièrement à s’exprimer à l'hôpital, qui est le creuset du retour de tous les refoulés, la maladie, la mort, l'étrange et l'étranger. Il est le lieu de la confrontation, et aujourd’hui bien souvent l'unique lieu où se rencontrent des classes et des communautés habituellement isolées.

En exerçant mon métier de médecin, j'en suis venue à penser que le principe qui caractérise le plus sûrement l'être humain est la peur, et que celle-ci prend souvent la figure de la peur de l'Autre, entre autres sous la forme particulière de représentations sociales, dont les plus connues sont le gitan, le rom, le tchéchène.... On peut voir cette peur à l’œuvre dans une pathologie fréquente et spécifique à la Réanimation, qui s'appelle le delirium de réanimation qui est caractérisée par des troubles cognitifs sévères type confusion, agitation, délire, liés à une atteinte organique encéphalique secondaire à une infection, le manque d'oxygène, des troubles métaboliques, la douleur, la privation de mouvement, la ventilation mécanique. On peut observer une certaine systématisation des délires, qui expriment la partie inconsciente, cachée de notre psyché. On trouve de façon surprenante assez peu de délire érotique, mais quasi systématiquement des délires de persécution caractérisés par une angoisse majeure, qui repose justement sur la peur que l'Autre vienne voler, tuer, violer. Le patient crie, se débat, attaque l’ennemi invisible, frappe dans le vide, pour se protéger de l'agresseur, qui est parfois directement nommé comme étant gitan, noir ou arabe, ou bien, au contraire, est prostré par la terreur. Le vernis culturel craque, se fissure laissant s'échapper toute la noirceur de l’âme, traumatisant la famille lorsqu'elle est présente, qui ne reconnaît plus son "proche", qui ne l'est d’ailleurs plus vraiment à ce moment-ci de sa vie et devenant lui-même cet Autre qui le terrifie. Ce delirium est particulièrement fréquent avec la Covid, qui coche toutes les cases des facteurs favorisant, organique - sepsis et hypoxie - et psycho-cognitif - angoisse de la mort, isolement dans le box, soignants équipés difficilement reconnaissables, famille peu présente. La peur de l’Autre gouverne ainsi notre cerveau et son irruption est d’autant plus violente que les couches de vernis sont plus nombreuses. Et laisse des traces à long terme, comme vous avez pu le lire dans les dernières études sorties récemment.

      Dans ces conditions, comment puis-je soigner l'autre, si avant tout, j'ai peur de lui. Et ce d'autant que cette peur primitive trouve particulièrement à s’exprimer à l'hôpital, qui est le creuset du retour de tous les refoulés, la maladie, la mort, l'étrange et l'étranger. Il est le lieu de la confrontation, et aujourd’hui bien souvent l'unique lieu où se rencontrent des classes et des communautés habituellement isolées, vivant chacune dans son quartier, son ghetto. L'unique lieu où le médecin côtoie des pauvres, des gitans, des étrangers, médecin qui pendant ses dix années d'étude en France n'a jamais eu un cours de psychologie, d'anthropologie ou de sociologie, qui connaît le fonctionnement cellulaire en détail, les grands principes techniques de l'IRM, mais ne sait rien de ce qui fait l’humain. Ainsi, le médecin, au cours de ses études, va mettre en œuvre un certain nombre de défenses pour tenter de gommer cette peur, ce qui passera malheureusement par un certain renoncement à l'incursion dans la figure de cet autre. Celui-ci ne sera rencontré que sous la forme d'un cas clinique, soit une situation stéréotypée, dans laquelle on peut par ailleurs reconnaître un certain nombre d’idées reçues d'ordre sociologique, inhérentes à ce milieu. Si, dans le cas clinique, l'enfant est africain et habite Paris, c'est donc qu'il est pauvre, et vit dans un logement insalubre et tu dois suspecter un saturnisme. S’il est maghrébin, c’est la tuberculose, le migrant d'Afrique subsaharienne la méningite, les troubles neurologiques non systématisées, la jeune fille hystérique... Etre réduit à un cas clinique est la condition d'une certaine efficacité, mais rapidement le principe de réalité vient cogner à la porte et le patient réel surgit avec le cas clinique. Et tu te retrouves bien couillon quand ton premier coma "hystérique" que tu étais à deux doigts d'intuber est un mec, et le deuxième itou d'ailleurs, que ta première méningite méningococcique un étudiant du lycée huppé du centre ville et que tu diagnostique des pneumopathies tuberculeuses à la pelle au fin fond de ton département rural.

     Et avec le principe de réalité qui te rappelle que ton patient n'est pas seulement un cas clinique, il y a un élément fondamental qu'on peut difficilement modéliser en clinique, ce sont les proches. Or connaître les proches, c'est connaître son patient. Parce que chaque famille est le lieu d’une économie particulière. Suivant la façon dont les proches s’assoient, se tiennent la main ou non, la distance qui les sépare, la personne qui parle et celle qui se tait, nous devons deviner les forces à l’œuvre, les conflits, les non-dits. Parce qu'ils permettent de comprendre ce qui s'est passé dans sa vie d'avant. Parce qu’ils resurgissent systématiquement à l’occasion d’une hospitalisation en Réanimation. Parce que nous devrons cheminer ensemble pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois. Or connaître les proches, communiquer avec eux, c'est se confronter à des difficultés qui sont d’autant plus grandes que les habitudes culturelles de chacun sont éloignées. L’entretien avec les familles de patients gitans par exemple est source de beaucoup de fantasmes et d’appréhension. Personnellement, avec le temps, j’ai appris quelques trucs essentiels pour une entente cordiale. Par exemple, que le référent n’est pas toujours celui que l’on croit et que s’il faut toujours parler au chef de famille et à l’époux ou l’épouse, il y a toujours un tiers qui surgit et qui prend les choses en main. Et ce tiers est toujours une femme.

Un jour, alors que je donnais des nouvelles à la tante - le fameux tiers - d’un patient gitan, elle me répondit : « On a confiance en vous, docteur, parce que vous n’avez pas peur, et entre femmes, on est pareil, on se comprend ». En effet, outre les sabots en plastique bien moches, cette femme et moi avions un autre point commun, notre condition de femme (pour les puristes, je n'entre pas dans les considérations de genre, mais il s'agit ici de représentation sociale). A l’hôpital, les femmes sont toujours en première ligne, qu’elles soient soignantes ou parentes, à quelques exceptions près, les médecins entre autres, mais ceci tend aussi à se transformer. C’est d’ailleurs frappant d'observer que c'est souvent la belle-sœur ou la belle-fille qui appelle pour prendre des nouvelles, plutôt que le référent direct. On sait qu'habituellement, les hommes se déchargent sur les femmes des soins apportés aux corps, dans un rapport de domination classique de partage des tâches. Le corps pour les unes, l'esprit pour les autres. Mais cet antagonisme pourrait bien être plus complexe qu'il n'y paraît. Si ce sont les femmes qui viennent visiter les patients, vont aux nouvelles, prennent en charge le corps, c'est aussi parce que ça fout la trouille aux hommes, la mort, le sang, les sécrétions. Cette femme qui m'avait reconnu comme sœur, malgré le grand écart de nos deux vies savaient la faiblesse et la fragilité des humains, elle qui avait enfanté huit fois et changeait aussi bien les couches des nouveau-nés que celles du vieux ou de la vieille démente. Nous avions su chacune dominer notre peur et nous retrouver par la (re)connaissance d'une commune condition, unies dans le soin.

     Dans cette période de turbulence climatique, où les pandémies vont se succéder, cette connaissance et cette lucidité sur ce qui nous fait humain, pourrait peut-être permettre, au-delà de la peur, de se rencontrer, entre autres pour faire converger nos puissances d'agir.

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