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Billet de blog 15 mai 2022

L'immatérialité de la désobéissance II : l'esprit de lutte

L’Affaire de la « chemise arrachée » d’octobre 2015 constitue un moment génétique capital parce qu’elle enferme à la fois, le raidissement d’un régime de domination extrêmement violent et la radicalité des changements sociaux en cours. C’est ce que cet entretien, précédé de quelques cadres analytiques, laisse transparaitre.

Soulef Bergounioux
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La lutte finale ?

Entretiens avec Julie Morel et Miguel Fortea. Syndicalistes et employés à Air France.

Préambule analytique :

Cet entretien avec deux représentants CGT d'Air France s’est tenu en 2017, soit deux ans après l’affaire dite de « la chemise arrachée » en octobre 2015. Dans un contexte social extrêmement tendu, en la quasi-absence de dialogue social, deux cadres d’Air France se sont vus arracher leur chemise. Cette séquence a largement été diffusée sur la toile et mobilisée par les conservateurs afin de légitimer les représentations particulièrement dépréciatives des agents du mouvement social. Pourtant à la lecture de cet entretien, ce sont des considérations bien différentes qui affleurent.

C’est en s’appuyant sur le concept d’hystérésis usité par le sociologue Pierre Bourdieu pour désigner la dynamique de la pensée conservatrice, que je vais m’appuyer pour proposer quelques grilles de lecture concernant cet évènement révélateur de l’évolution du régime de domination contemporain. L’hystérésis résulte du décalage entre les représentations du monde des agents sociaux et la réalité de ce monde. C’est une forme de désajustement entre les dispositions sociales des agents sociaux et les chances objectives de survenance d’un avenir social fantasmé.

C’est précisément celui-ci qui commande l’agir des agents sociaux au moment de l’affaire de la « chemise arrachée ». En 2015, les sociaux-démocrates sont au pouvoir. Malgré la politique sociale conservatrice qui est menée, la possibilité d’un dialogue social apaisé renvoyant aux heures de gloires du syndicalisme français demeure présente dans l’imaginaire collectif. Or c’est tout le contraire. Le dialogue social est atone et les propos de nombreux dirigeants d’Air France et du Premier Ministre de l’époque (M. Manuel Valls) ont marqué les esprits. L’écart entre les attentes collectives des salariés et la violence du régime de domination explique l’explosion de colère de nombreux salariés et, a contrario, justifie la violence d’un régime de domination qui entend s’imposer sans le consentement du grand nombre. Autrement dit, les puissants considèrent que leur domination peut désormais s’exercer sans le consentement du grand nombre. C’est une violence inouïe qui enferme une conception autoritaire de l’exercice du pouvoir.

C’est précisément ce que les agents sociaux en lutte récusent. C’est aussi la raison pour laquelle cette journée a marqué les esprits. Si elle enferme la violence d’agents sociaux accablés de souffrance, elle éclaire aussi nos ténèbres. Elle est porteuse d’un espoir que l’on croyait disparu, d’une indignation jusque-là contenue, laissant présager l'avènement d’un changement social radical résultant précisément de la disparition du consensus sur lequel repose le régime de domination symbolique depuis plus de deux siècles. En somme, c’est bien « la vie qui détermine la conscience » (K. Marx). C’est parce cette manière particulièrement spectaculaire de rompre avec l’ordre dominant est porteuse d’une volonté de changement social radical qu’elle a marqué et qu’elle continue de troubler les esprits.

Vous travaillez tous les deux à Air France, pourquoi avez-vous fait ce choix ?  

J.M. À la base, travailler dans l’aérien, ce n’était ni une vocation, ni un rêve d’enfant. Quand j’ai obtenu mon baccalauréat, je n’avais qu’une idée à l’esprit : poursuivre mes études tout en travaillant. Je n’avais pas vraiment de projet professionnel arrêté. À l’époque, je vivais en province. Je pouvais sans trop de difficulté, changer de ville. J’ai proposé ma candidature à plusieurs entreprises, dont Air France, qui proposait des contrats en alternance. Quand Air France a répondu favorablement à ma candidature, je ne m’y attendais vraiment pas. J’ai ressenti un véritable engouement ! Vous imaginez ce que peut représenter une entreprise comme Air France pour une provinciale comme moi. J’étais fascinée. J’étais fière à l’idée que j’allais porter l’uniforme Air France. Pour moi, c’était la compagnie aérienne nationale. Elle représentait notre pays à travers le monde. J’étais fière de la manière dont elle le représentait. J’étais fière … En plus, en tant que fonctionnaire, j’avais la sûreté de l’emploi. Ce n’était pas rien ! Malgré les attentats du 11 septembre 2001, j’ai été confirmée en CDI. Tout semblait alors parfait … Je n’étais pas inquiète à propos de mon avenir. Je travaille, en effet, depuis plus de quinze ans au service commercial d’Air France, au niveau de l’enregistrement et de l’embarquement. Mais, en quinze ans, il y a eu de nombreux changements ….

M.F. Même si pour moi au départ, Air France, c’était surtout un gagne-pain, j’ai toujours été fasciné par l’aéronautique. J’avais 18 ans quand j’ai commencé à travailler à Air France, comme manutentionnaire ou « assistant avion au sol », pour reprendre la classification officielle de l’entreprise. En gros, je charge les bagages dans les soutes, je vérifie les pleins d’essence et je guide les avions. J’ai commencé à travailler à Orly en tant qu’étudiant, les week-end. J’étais très heureux de travailler dans l’aéronautique, même si cela signifiait travailler sur le tarmac, à proximité immédiate des avions. En plus, j’avais l’impression d’être vraiment bien payé. Je gagnais 4500-5000 francs (750 euros) par mois. C’était énorme pour l’étudiant que j’étais. Il faut dire que j’étais un peu déconnecté du monde du travail. J’avais cours toute la semaine et j’imaginais que ce que je voyais le week-end à Orly, correspondait à la réalité du monde du travail. Bien sûr, je me trompais complètement… . J’ai vécu la grève de 1992, contre le plan social proposé par Jacques Attali … . J’ai été embauché à Air France en CDI en 1997.

Autre chose, contrairement aux commerciaux, mon uniforme est un bleu de travail. En tant que manutentionnaire, je n’ai jamais connu, ni même jamais ressenti, le prestige de l’uniforme ! Je porte un bleu de travail … que vous voulez-vous ! D’ailleurs, au restaurant d’entreprise, les commerciaux ne déjeunent jamais avec nous. Ils ne se mélangent pas !

Quand vous avez intégré Air France en CDI, vous aviez des perceptions très différentes de cette entreprise, pourquoi ? Comment expliquez-vous un tel décalage ?

J.M. C’est vrai. Quand j’ai débuté à Air France, j’avais l’impression d’appartenir à une famille dont j’étais très fière. J’étais dans cet état d’esprit. Très vite, tout cela s’est écroulé. Je me suis aperçue que ce n’était qu’un nuage de fumée. La désillusion a commencé en 2002, à la fin de mon contrat d’apprentissage. Elle s’est sans cesse accentuée par la suite. Dans les années 2004-2005, je n’avais plus aucune illusion. J’ai compris qu’Air France, ce n’était pas une famille, même si les dirigeants de l’entreprise faisaient tout pour nous le faire croire. Je me rappelle que quand j’ai commencé à Air France, ils n’arrêtaient pas de nous répéter que nous n’intégrions pas une simple entreprise mais une famille. D’ailleurs à Air France, tout le monde se tutoie ….

M.F. C’est vrai que les dirigeants font tout pour nous faire intégrer cette idée. Air France, c’est une famille, c’est ta famille. L’idée c’est : « vous allez galérer mais ensemble, et comme dans toutes les familles, vous serez solidaires, vous suivrez la décision du chef de famille … » Contrairement à ma collègue, quand j’ai intégré Air France, j’étais étudiant. Je ne devais pas y rester. Du coup, j’avais plus de recul. Mon seul souci, c’était de bien faire mon travail. Tout a changé quand j’ai finalement postulé pour avoir un emploi stable. À 18 ans, j’ai quitté la maison de mes parents. Ils ne pouvaient pas m’aider financièrement. J’avais besoin de mon travail pour me loger, me nourrir, bref pour vivre.

Pourquoi et quand avez-vous décider de vous syndiquer ?

J.M. Je ne connaissais pas la CGT, avant de l’intégrer. Je n’appartiens pas à une famille de syndicaliste. Mes parents n’étaient pas à la CGT. C’étaient des ouvriers. Ils s’engageaient quand il le fallait. Ils étaient de gauche. Enfin, j’avais surtout un père révolté … Il m’expliquait pourquoi l’actualité entrait en résonance avec l’histoire. C’est surtout dans l’entourage familial que j’ai appris l’histoire du mouvement social. J’ai eu deux profs en Terminale, un prof d’Histoire et un prof de philosophie, qui étaient engagés, mais très timides. Ils faisaient passer des idées insidieusement, mais sans plus. Quand je suis devenue maman, je me suis investie politiquement. Je me suis très vite rendue compte que ce qui se passait quotidiennement, aurait des effets directs sur la vie de mes enfants. C’était insupportable pour moi ! Je me suis syndiquée par conviction. J’ai très vite constaté que les élus CGT étaient présents sur le terrain tous les jours. Ils communiquaient sans cesse. Ils nous informaient à propos de la privatisation d’Air France. Au quotidien, les élus CGT soutenaient les personnels. Je crois que c’est ce qui m’a donné envie de m’y syndiquer. Il faut dire que ni à l’école, ni dans le monde professionnel, personne ne m’a jamais expliqué quels sont mes droits, quelles sont les instances représentatives du personnel. C’est grâce aux élus sur le terrain que j’ai découvert quels ils étaient. À aucun moment, l’entreprise m’a expliqué ce qu’était un délégué, un représentant du personnel. La seule chose dont j’avais vaguement entendu parler, c’est le CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) . À l’école non plus, personne ne me l’a jamais expliqué. C’est dommage, je trouve … .

M.F. C’est vrai ce que dit ma collègue. D’ailleurs à l’école, on ne nous apprend même pas l’histoire du mouvement ouvrier. C’est quand même notre histoire. C’est notre patrimoine. Ça fait partie de notre identité. Aujourd’hui, l’histoire du mouvement ouvrier est racontée de telle manière que les gens pensent sincèrement qu’un beau matin, les patrons se sont réveillés et se sont dit : « Tiens, si nous donnions des congés payés à nos ouvriers, ils travaillent si dur ! » Ce n’est pas non plus sur la base d’un programme électoral que le Front populaire a imposé les congés payés. C’est parce qu’il y a eu une mobilisation, des manifestations que les congés payés ont été votés. Cette réalité, peu de gens la connaissent. Nos droits, nous les devons au mouvement social, à la lutte ! La Sécurité sociale, ce n’est pas un projet patronal ! Il a fallu une guerre mondiale et une guerre civile, pour l’imposer …

Je reviens à votre question sur les raisons de mon engagement à la CGT. Je suis fils d’ouvrier et ouvrier. Pourtant, et autant que je me souvienne, mes parents ne m’ont jamais parlé explicitement du mouvement syndical. Il n’était pas absent de mon quotidien. Mon père travaillait à Air France. Je me souviens qu’un soir, en rentrant du travail, il a demandé à ma mère d’acheter des pommes-de-terre … Il lui a expliqué que la grève risquait de durer. Des emplois étaient menacés. Je me souviens encore de sa détermination, même si je ne comprenais pas comment des emplois pouvaient être menacés.

J’ai découvert bien plus tard et un peu au hasard, que mon père était syndiqué à la CGT. Mais, c’était trop tard … Je n’en ai jamais parlé avec lui. Bref, je me suis syndiqué à la CGT vers 1998-1999, peu après avoir été confirmé en CDI. Je me suis engagé syndicalement parce que tous les matins, il y avait un délégué du personnel qui venait nous informer de ce qui se passait à Air France. Il avait un certain charisme. Je me souviens que quand il arrivait en salle de repos, tout le monde s’arrêtait pour l’écouter. Quelqu’un se levait pour éteindre la télévision et ceux qui jouaient aux cartes les posaient. C’était un moment important. Je me souviens que la direction n’arrêtait pas d’envoyer des gens, pour essayer de le contrer. Mais ça ne servait à rien. Notre délégué syndical ne se laissait pas faire. Il avait de la réparti et des arguments ! Grâce à lui, j’ai compris ce qu’était un syndicat, ce à quoi il servait et je me suis engagé. Très vite, les collègues et un délégué du personnel m’ont poussé pour que je me présente aux élections professionnelles. J’ai été élu délégué-suppléant. À ce moment-là, je change de secteur d’activité. Je travaillais au long-courrier, sur les gros avions. Avec la réduction du temps de travail, il y a eu beaucoup de mutations forcées. Avec quelques collègues, je me suis retrouvé au moyen-courrier. Franchement, je n’étais pas content, mais je n’avais pas vraiment le choix …. Au moyen-courrier, la CGT n’était pas majoritaire ! Mais ça a changé… Assez vite, les gens m’ont fait confiance. Rapidement, je me suis retrouvé à assister les collègues, à faire des assemblées générales. La direction en a profité pour se débarrasser de moi. Elle m’a retiré du terrain. Je suis devenu permanent syndical sans heure de décharge. Avec les collègues, nous étions très actifs. Nous avons multiplié les actions : blocage des galeries, blocage du Concorde. A ce moment-là, nous sommes plus fort que la direction. Je me sens transporté, utile … C’est extraordinaire !

Avec le recul, je me dis que c’est la direction qui nous fabrique comme cela. Quand j’ai intégré Air France, je ne connaissais pas du tout, le monde syndical. Comme beaucoup de collègues, j’ai longtemps été en CDD. Mon seul objectif était de travailler à temps complet et d’obtenir un CDI. C’est à partir du moment où je les ai obtenus que la désillusion a commencé. Jusqu’au CDI, tout paraît génial à Air France, surtout en comparaison des conditions de travail de mes amis. Mais, une fois en CDI, j’ai constaté avec une certaine amertume que le discours de la direction n’était plus du tout le même. La seule chose dont j’entendais parler constamment, c’était : « comment faire des économies ! » Je me suis senti dupé. Je ne m’y attendais pas du tout. Très vite, j’ai malheureusement constaté que la direction nous prenait de haut. Elle nous méprisait. Il a fallu se former. En face, dans l’autre camp, il y avait des gens qui avaient fait de grandes études. Ils sortaient tous de la même grande École alors que, la plupart d’entre nous, avait quitté l’école assez tôt ! C’est deux mondes opposés. Heureusement que le syndicat est présent et qu’il assure notre formation !

Et pourtant la direction vous tutoie ?

J.M. Pour autant, la hiérarchie n’est absolument pas niée. Au contraire, elle est omniprésente mais il y a des degrés de hiérarchie. C’est toujours la même chose. Je suis parfaitement consciente que la direction fait tout pour utiliser les syndicats, pour en faire un outil de contrôle des salariés. Le fait qu’il y ait une personne qui communique avec les salariés, c’est avantageux pour la direction. Pour elle, le syndicat est une soupape de sécurité ! Elle a bien gardé à l’esprit les évènements de 1993. Les salariés se sont soulevés seuls. Ils n’en pouvaient plus. Ils étaient en colère. La direction avait laissé la situation pourrir … alors même que nous n’arrêtions pas de les alerter, de leur dire qu’ils allaient trop loin ! Seulement, elle se sentait toute puissante. Nous, nous avons soutenu les salariés. C’est pour cette raison que je me suis engagée, sûrement pas pour contrôler les salariés, pour la direction. Je ne comprends même pas qu’elle puisse nous voir comme tel !

M.F. En réalité, le tutoiement ne concerne que la hiérarchie de proximité, c’est-à-dire jusqu’au chef de service. Il y a quelques exceptions, notamment quand les gens se connaissent depuis 20 ans, mais qu’ils n’occupent plus les mêmes postes. Quand j’ai commencé à travailler à Air France, il y avait une sorte d’Apartheid. À la cantine, le passage, la piste, le personnel au sol, le personnel naviguant, ne se mélangeaient pas. Malgré tout, et comme l’ont montré les évènements d’octobre 2016, le personnel Air France est en capacité de se rassembler contre les projets néfastes de la direction. Il faut dire que beaucoup de choses ont changé depuis 1992, l’année où j’ai intégré Air France. Un exemple tout simple, les pots de départs à la retraite. Dans les années 1990, c’était un véritable évènement, organisé par le chef de service. Après 30 ans de loyaux services à Air France, le salarié qui partait en retraite était remercié, dignement remercié. Aujourd’hui, c’est très différent. Tout cela a disparu. Les gens quittent Air France comme ils l’ont intégré. Une exception néanmoins : les cadres ont droit au champagne ! C’est dans la charte alcool ! Les autres n’ont droit à rien. Résultat, beaucoup de moments de convivialité, de fraternité, de camaraderie ont disparu. Autre détail, mais qui a son importance. Avant, quand un collègue décédait, tout le monde était concerné. La direction nous libérait 1 ou 2 heures pour que nous puissions assister aux obsèques. Il lui arrivait même d’acheminer des cars pour tous ceux qui souhaitaient être présents aux obsèques du collègue. Aujourd’hui, c’est très différent. Il arrive souvent que nous apprenions le décès d’un collègue trois semaines après ….

En tant que délégués syndicaux, quelles sont vos relations avec les salariés d’Air France ?

J.M. Air France est un microcosme de la société. L’état d’esprit des collègues a un peu changé à l’égard des organisations syndicales. Comme beaucoup de monde en ce moment, ils rejettent les institutions. C’est pareil pour les syndicats… Il y a une période où la confiance entre les syndicats et les salariés était totale. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il y a beaucoup de défiance, même à l’égard de la CGT. Nous sommes continuellement stigmatisés par les médias. Avec l’arrivée des chaînes d’information en continue et l’hypermédiatisation qui l’accompagne, cette défiance n’a fait que s’accentuer. La CGT a mauvaise presse, au sens premier de l’expression. C’était flagrant lors des dernières grèves contre la loi Travail et encore plus lors des primaires de la Droite et du Centre. Tous les candidats ont clairement indiqué qu’ils voulaient en finir avec les syndicats, et notamment avec celui qu’ils considèrent comme « archaïque », la CGT ! Pour moi, ça veut juste dire que l’on est un syndicat combattif, qui ne lâche rien sur les valeurs. C’est plutôt positif pour un syndicat ! 

M.F. À Air France comme ailleurs, la CGT c’est le syndicat auquel on ne pardonne rien. Certains syndicats sont considérés comme des partenaires sociaux. Ce n’est pas le cas de la CGT. D’ailleurs on ne se revendique pas comme tel. Nous ne sommes pas un partenaire social. Nous sommes un syndicat ! Je le rappelle sans cesse à la direction d’Air France. Pour moi, c’est essentiel. Un partenaire social ça peut trahir les salariés … C’est considéré comme normal. C’est son rôle. Par contre, les salariés ne pardonnent pas le moindre faux-pas à la CGT. Ce que je constate aussi, c’est que quand un salarié, quelle que soit la catégorie à laquelle il appartient, risque un licenciement, il a beau avoir critiqué la CGT toute sa carrière, c’est toujours à nous qu’il s’adresse. Pour lui, c’est normal, c’est évident que l’on sera là pour lui. Il a beau nous appeler un dimanche à 22h, on doit être là pour lui. Il a un problème et ce problème doit être réglé tout de suite. Il ne se préoccupe pas de savoir si je suis occupé ou si j’ai une famille. Rien …, il s’en fiche ! Je fais tout cela parce que je suis engagé. Mais j’avoue que parfois, c’est dur, vraiment dur. Combien de fois ai-je évité un licenciement à un salarié qui, après, me prends de de haut, me méprise et ne m’adresse même plus la parole.

Quand de jeunes cadres se font lourder et qu’ils viennent me voir, je suis toujours un peu étonné. Je leur demande toujours pourquoi ils viennent nous voir. La réponse est souvent, toujours, la même : « Nos parents nous ont conseillé d’aller voir la CGT ! » Et pourtant, tout est fait pour qu’ils nous considèrent comme les méchants … . La direction nous décrit comme des violents. Elle répète sans arrêt qu’elle ne veut plus discuter avec les syndicats, que nous ne représentons pas les salariés. C’est le discours … Dans les faits, négocier avec les salariés apeurés et démunis, c’est plus facile ! Mais ce petit jeu est dangereux. À Air France, le climat est de plus en plus tendu …. Les salariés se rendent bien compte qu’ils se font rouler dans la farine ! Ils n’en peuvent plus.

Pourquoi les salariés d’Air France n’en « peuvent-ils plus » ? S’agit-il des conséquences de la privatisation d’Air France ? Quels liens faites-vous entre la dénonciation de votre convention collective et la dégradation de vos conditions de travail ?

M.F. C’est un peu compliqué. Le processus de privatisation a été long. Il débute en 1993 pour se terminer en 2006. Ça a été long … Les effets de la privatisation se sont fait progressivement sentir. Les conséquences des privatisations ne sont jamais visibles immédiatement. Cinq ans après TRANSFORM (2012), un des premiers plans sociaux à Air France, beaucoup de choses ont changé. À cette date, à la surprise générale, Pierre-Henri Gourgeon, le PDG d’Air France se fait remercier par le conseil d’administration. À compter de janvier 2012, Alexandre de Juniac lui succède. Très vite, il multiplie les annonces. Il insiste sur la nécessité des réformes qui doivent aller vite. Il affirme que les négociations avec les syndicats ne dépasseront pas six mois. Il détricote tout … Entre janvier et juin 2012, il ne s’est rien passé. C’était les élections présidentielles. Mais dès juillet 2012, la situation évolue très vite. Les syndicats partenaires sociaux ont signé l’accord avec la direction. Les salariés ont peur de perdre leur emploi. Ils sont résignés. La direction a expliqué aux salariés qu’il ne s’agissait que d’une mauvaise passe et que très vite, Air France se retrouverait à nouveau dans le « Top 3 » et que là, tout changerait pour eux …

J.M. Je n’ai pas ressenti, vécu, les évènements de la même manière. Je n’ai pas la même vision, même si je partage l’analyse. La direction d’Air France voulait à tout prix imposer ses réformes. Elle a instauré un climat de peur dans l’entreprise pour y parvenir. Le discours est toujours le même. La direction insistait sur la crise et répétait sans cesse qu’Air France n’était pas épargnée par la crise … Les salariés sont de bonne foi. Ils ont cru la direction. C’est une fois que les salariés ont été gagnés par cette inquiétude que la direction a dénoncé la convention collective. La remise en cause n’a pas été brutale mais progressive. La direction d’Air France a procédé par étape. Elle n’a pas du tout répété les erreurs de 1993. Elle a compris qu’elle ne pouvait pas remettre en cause notre convention collective de manière brutale. Les membres de la direction ont avancé progressivement et méthodiquement. Ils ont commencé par supprimer les « Trois Glorieuses ». Quand on travaillait un jour férié comme Noël, la direction, en plus de la rémunération légale, nous permettait de rattraper ce jour travaillé, n’importe quand dans l’année. Malgré tout, les salariés étaient réceptifs au discours de la direction. Ils ont accepté de faire de nombreux efforts car à ce moment-là, ils pensaient qu’il n’y avait pas d’autre alternative. Les salariés avaient peur de perdre leurs emplois, d’être licencié. La colère est montée progressivement, surtout en raison de l’inégalité de traitement …. La direction avait longuement insisté sur le fait que les efforts allaient être partagés. Le plan de restructuration devait également concerner les cadres et les pilotes d’Air France. Du coup, c’était reparti avec l’histoire de la grande famille … Personne ne peut critiquer sa famille ou souhaiter du mal à l’un de ses membres ! Les salariés acceptent donc de se serrer la ceinture mais, progressivement, ils se rendent compte que les efforts, ils sont seuls à les faire ! Ceux qui touchent les plus hauts salaires dans l’entreprise, continuent de s’augmenter pendant que les autres, les plus petits salaires, sont bloqués. Ils sont gelés depuis 2012. Entre 2012 et 2014, les dix plus hautes rémunérations de l’entreprise ont augmenté de 10 %. Là, les collègues commencent à comprendre que finalement, ce qui nous avait été vendu au départ, n’est qu’un nuage de fumée. Le personnel au sol fait plus d’efforts de productivité que tout le reste de la compagnie. Là, la pilule ne passe plus du tout. C’est à ce moment précis que la direction d’Air France choisit de proposer l’annualisation du temps de travail. En gros, cela consiste à nous faire travailler énormément aux pics d’activité, et peu, le reste du temps. En gros, nous ne pourrons plus prendre nos vacances en juillet, août et décembre. Là, ça ne passe plus du tout ! C’est la cerise sur le gâteau. Les gens commencent à se révolter contre un plan de restructuration dont personne ne voit la fin et qui est loin, très loin d’être égalitaire, comme cela avait annoncé au départ, par la direction.

Vous avez beaucoup insisté sur l’inégalité de traitement des salariés d’Air France ? Pourriez-vous donner des exemples précis ?

J.M. Je travaille au service commercial. J’ai accès à la liste des passagers. J’ai vu des choses assez ahurissantes …. Le principal chiffre d’affaire d’Air France se fait en classe affaire, sur les longs courriers. Les passagers paient extrêmement cher leurs billets d’avion. La direction nous a contraint à déclasser des passagers fidélisés pour permettre à l’épouse d’un ancien Président de la République de prendre l’avion. Bien entendu à l’exception des taxes d’aéroport, soit une trentaine d’euros, Madame n’a pas payé son billet d’avion ! Vous imaginez ce que peuvent ressentir les salariés auxquels la direction répète, sans arrêt, qu’il faut faire des économies. C’est fini, ils ne croient plus au discours de la direction ! Sans compter le passager qui est perdu à tout jamais. Il ne reviendra plus chez nous. Les salariés ne comprennent pas … moi non plus d’ailleurs. Certains anciens dirigeants d’Air France continuent à voyager gratuitement avec femme et enfants … Comment voulez-vous que les salariés d’Air France ne soient pas révoltés. Ils sont les seuls à faire des efforts. Finalement, à Air France comme dans la société, il y a des classes. Il y a deux classes. D’un côté les nantis et, de l’autre, tous les autres …

M.F. Il y a des choses qui ne passent plus. À Air France, les dirigeants profitent pleinement de leurs avantages. Ils prennent l’avion gratuitement alors que c’est de moins en moins vrai pour les salariés. En 1992, quand j’ai intégré Air France, nous avions le droit à 90 % de réduction sur le tarif le plus bas, sachant que les taxes d’aéroport étaient à nos frais. Aujourd’hui, c’est terminé. Les salariés d’Air France ne peuvent embarquer que s’il y a de la place dans l’avion. Seulement les places ne sont plus ouvertes en avance. Il est quasi-impossible d’obtenir un billet pendant les périodes de grande affluence. L’avion est plein la plupart du temps. Cette notion de rentabilité maximale n’existait pas avant. Aujourd’hui, de nombreux salariés, dont moi, ont l’impression que la direction n’a plus aucune considération pour eux, qu’elle nous voit comme un coût. Comme de nombreux collègues, j’ai été profondément choqué et blessé par le discours d’Alexandre de Juniac, l’ancien PDG d’Air France, de décembre 2014, à l’abbaye de Royaumont. C’est le fameux discours sur le travail des enfants et le droit de grève. Dans son discours, il livre une anecdote personnelle. Un de ses homologues de Qatar Airways lui aurait dit : « Monsieur de Juniac, chez nous, une telle grève n’aurait pas été possible. On les aurait tous envoyés en prison ! » Et M. de Juniac d’ajouter : « Mais chez nous, ce n’est pas possible ! » Cette vidéo a tourné en boucle. Pour les salariés, De Juniac n’était plus digne d’être leur président !

J.M. Je tiens à ajouter que la direction a soutenu M. de Juniac. Je crois avoir compris à ce moment-là, à quel point les membres de la direction étaient unis. C’est une classe qui a pleinement conscience de ses intérêts. Les membres de la direction n’arrêtaient pas de nous expliquer que nous avions mal compris, qu’il n’avait jamais dit qu’il voulait faire travailler les enfants. Seulement, son discours a été filmé. Je sais pertinemment qu’au fond d’eux-mêmes, certains cadres n’étaient pas d’accord … mais ils ont maintenu l’unité ! J’ai ressenti la même chose au tribunal quand je suis allée soutenir les collègues licenciés suite à l’affaire de la chemise arrachée. J’ai été extrêmement choquée par les propos tenus par les avocats de l’accusation. C’était la lutte des classes au tribunal !

Justement, comment la situation a-t-elle pu, à ce point, dégénérer lors de la manifestation du 5 octobre 2015 ? Quelle était l’ambiance dans l’entreprise avant la grève d’octobre 2015 ?

M.F. Cela faisait un bout de temps que je constatais une montée de la colère chez les salariés d’Air France. J’avoue que je ne comprends toujours pas pourquoi la direction est restée muette aussi longtemps.

J.M. C’est vrai, cela faisait un moment que nous interpellions la direction, mais elle ne daignait même plus répondre à nos questions Il n’y avait plus aucun dialogue. La direction n’en avait rien à faire du point de vue des salariés. Elle se sentait toute puissante !

M.F. C’est terrible parce que même le bon sens ne l’emporte pas. La direction est en mode rouleau-compresseur. Elle veut avancer coûte que coûte. On a affaire à des mercenaires qui ne sont que de passage. Ils font fuir les clients. Ils veulent tout transformer sans tenir compte des salariés. Pour eux, l’humain, les salariés, c’est très accessoire. Pour eux, ce qui compte c’est la loi du marché. La direction s’inscrit dans une logique qui est celle du moins-disant social. La richesse que les salariés créent, personne n’en parle. Vous savez, quand j’observe le comportement invraisemblable de la direction, j’en viens parfois à me demander si, finalement, elle ne voudrait pas saboter la boîte. J’en suis là aujourd’hui. Il faut dire que l’on a affaire à une très grosse machine. C’est au monde des puissants qu’on se confronte. Les puissants ont beaucoup de relation. Ils ont un objectif commun et ils s’entraident. Ils ne lâchent rien. C’est l’esprit Sarkozy. Il n’a rien cédé quand il était Président car il était dans un état d’esprit haineux. Aujourd’hui, les puissants ne veulent même plus lâcher de miettes aux gens. Avant, avec un peu de ténacité, on obtenait des arrangements. Aujourd’hui, plus rien ! C’est comme s’ils voulaient nous mettre à genoux, nous humilier. Pour eux, c’est la lutte finale !

J.M. Ça va tellement loin que les gens n’arrivent même plus à prendre leurs congés pendant les vacances scolaires. Les conditions de travail se dégradent. La direction se radicalise ! Elle s’est franchement durcie depuis les grèves de 2012. Face à l’ampleur du mouvement, la direction a très vite réagi, mais par plus de brutalité. Elle a mis en place la loi Diard. Jusque-là, les salariés avaient la possibilité de se mettre en grève dès lors qu’un préavis avait été déposé, par un syndicat. Nous pouvions très bien décider de nous mettre en grève à la suite d’une Assemblée générale. Ça créait une véritable dynamique. Très vite, la situation pouvait basculer. Les grévistes étaient nombreux. Il y avait un véritable rapport de force. Avec la loi Diard, il y a eu beaucoup de changement. Désormais, un salarié qui souhaite se mettre en grève doit se déclarer 48 heures avant et de manière individuelle. Vous imaginez combien c’est compliqué pour un salarié de se rendre devant son employeur pour lui expliquer qu’il se met en grève. La direction utilise tout cela pour nuire au mouvement. Elle adapte son activité au taux de gréviste. Les avions passent par Amsterdam et la direction s’accorde avec un sous-traitant pout limiter les effets de la grève. C’est illégal mais elle le fait … ! Beaucoup de salariés n’osent même plus se syndiquer. C’est un véritable climat de terreur qui règne à Air France. C’est trop dur pour les gens. Ils ne peuvent plus supporter une telle pression. La direction tente d’intimider les syndicalistes. Elle nous menace ouvertement. L’ambiance est malsaine. La direction dézingue les services. Elle tue les métiers. Tout cela entraîne une grande souffrance au travail. Il a fallu déclencher une expertise sur les risques psycho-sociaux. Seulement, les expertises sont systématiquement contestées par l’entreprise. Du coup, ça se finit au tribunal. Quand je me retrouve à Bobigny à côté du Tribunal pour enfants, sur une contestation CHSCT sur les risques psycho-sociaux, je me demande dans quel monde je vis !

Comment s’est déroulée la manifestation du 5 octobre 2015 ?

J.M. Lors du mouvement d’octobre 2015, nous étions sur une intersyndicale. Les gens demandent et apprécient quand il y a union des forces syndicales. Ce n’est pas toujours évident, mais là, nous y sommes arrivés. Pour les salariés, c’est quelque chose de positif. Ils étaient contents de voir les syndicats rassemblés derrière leurs revendications. Ça donne de la force. En octobre, toutes les catégories socio-professionnelles sont en grève. Ce n’est pas rien ! La direction a tout le monde contre elle …

M.F. Sauf que la direction ne le sait pas encore. Elle ne le mesure pas ….  Elle reste sur la grève de l’hiver 2014, lorsqu’à l’exception de la CGT, elle était parvenue à retourner tout le monde contre les pilotes. La direction convoque la presse et promet un véritable pugilat entre les pilotes et les personnels au sol. Bien sûr, elle ne mesure pas à quel point les gens en ont marre … !

Pour la manifestation du 5 octobre 2015, ce qui était prévu, c’est que chaque secteur (le fret, l’escale, etc.), convergent pour se retrouver sur le parvis du siège. Il devait y avoir des prises de parole des différentes organisations syndicales. La consigne était simple. Il ne fallait surtout pas occuper le CCE (comité central d’entreprise) comme en 2012. Nous avions alors organisé une haie du déshonneur et chassé la direction. Les médias n’avaient retenu que cela. Personne n’avait parlé du plan social. Il était hors de question de reproduire cette erreur. Sauf que …

Je vous explique. Le 5 octobre, lorsque les manifestants ont voulu accéder au parvis, ils ont constaté que la grille qui, habituellement, est ouverte, était fermée …. Forcément, les gens ont tout fait pour ouvrir cette grille qui donne accès au CCE. La suite logique … c’est l’envahissement du CCE. Précisément ce que les organisations syndicales et moi le premier, voulions éviter ! Les forces de police présentes, ne semblent pas comprendre ce qui est en train de se passer. Il y a de plus en plus de monde … . Les trois ou quatre CRS postés devant la grille, finissent par se retirer, sans que l’on sache trop pourquoi. Bref, les manifestants se saisissent de la grille. Ils la secouent pour pouvoir entrer. Ils finissent par l’ouvrir dans une explosion de joie. Ils entrent naturellement dans le CCE, calmement, sans crier ! Entre temps, le PDG a été extrait du CCE. Je suis étonné par ce que je vois. D’habitude, quand le CCE est occupé, il est très vite barricadé. Mais là, rien ! Les portes sont grandes ouvertes. Les gens entrent mais restent sur le seuil de la porte. Ils ne comprennent pas pourquoi, les portes sont grandes ouvertes. Il y a une sorte d’hésitation. Il y a de plus en plus de gens qui entrent et, la direction reste assise. Elle ne réagit pas.

J.M. Les membres de la direction pensent que ça va se passer comme en 2012. Ils se disent que quand les gueux auront fini de faire leur cirque, ils s’en iront. C’est tellement vrai que quand nous sommes arrivés à proximité du CCE, Pierre Plisonnier, un des DRH qui nous regardait en rigolant de l’étage supérieur, s’est permis d’indiquer à son collègue : « C’est ça la manif du siècle ! » Je ne sais pas pourquoi ils sont dans cette logique, pourquoi ils nous rabaissent tout le temps. Ce qu’ils ignoraient, et nous aussi d’ailleurs, c’est que quelques minutes plus tard, ils allaient repartir torse-nue.

M.F. Effectivement, ce n’était pas prévu. Pierre Plisonnier, c’est quand même le fils de Gaston Plisonnier, un militant communiste, un homme de gauche ! Avec le recul, je me dis que le comportement de Pierre Plisonnier reflète bien la manière dont les membres de la direction nous considèrent. On est des gueux pour eux. Ils nous méprisent. C’est pour ça qu’ils ne s’attendaient pas du tout à une telle réaction des salariés, qui sont particulièrement motivés. Ils veulent avoir des explications. Ils viennent d’apprendre par la presse, qu’Air France a prévu des « départs contraints » ! Petite précision, la direction parle de « départs contraints » pour ne pas dire licenciements. Apprendre par la presse que l’on risque de se faire licencier, ça fait forcément réagir ! Les salariés dont moi, voulions avoir des explications. Ils ne comprennent pas pourquoi ils se faisaient jeter après avoir fourni tant d’efforts. Les gens voulaient juste avoir des explications. Ils ne venaient pas les poings serrés, avec l’envie d’en découdre.

J.M. Les gens ne comprennent pas parce qu’il y a déjà eu des plans de « départs volontaires » qui détériorent les conditions de travail des salariés. À Air France, la situation est tellement tendue que les gens n’en peuvent plus. Prendre cinq minutes dans la journée pour aller aux toilettes, c’est déjà très compliqué. Et la direction, nous explique qu’il faut encore dégraisser. C’est incompréhensible. C’est tellement invraisemblable ! Il y a des gens qui vont partir mais il y aussi des gens qui vont rester et dans quelles conditions vont-ils travailler ? Déjà que c’est compliqué, mais là avec l’augmentation des départs, ça devient mission impossible …, voire dangereux pour tout le monde !

Que s’est-il passé après l’occupation du CCE (comité central d’entreprise) ?

M.F. Quand je suis arrivé dans la salle du CCE, sa configuration m’a frappé car elle ne correspondait pas au format habituel. Les tables de la direction étaient installées à proximité de la sortie de secours, par laquelle le PDG d’Air France avait été extrait peu de temps auparavant. Très vite, la tension monte. C’est palpable. Je me retourne vers Xavier Broseta, le DRH d’Air France et je lui dis : « ça va partir en couille ! » Et j’ajoute que « si j’étais lui, je partirais discrètement. » Xavier Broseta a tellement peur qu’il se lève et prends sa veste. Les salariés ne savaient pas qui il est, pourquoi il se lève. L’ambiance est tendue. Pierre Plisonnier, qui commence à paniquer, se lève également en prenant sa veste. Là, les gens qui sont franchement remontés se demandent qui sont ces gens qui se lèvent. Ils veulent comprendre pourquoi ils partent.

J.M. Les gens se disent que s’ils partent, c’est parce qu’ils ont quelque chose à se reprocher !

M.F. Les salariés d’Air France veulent avoir des explications. Quand Xavier Broseta et Pierre Plisonnier se lèvent, la porte est juste derrière eux. Il y a un vigile avec eux. Il essaie d’ouvrir la porte mais il ne peut pas. La porte est fermée. Les DRH ne peuvent pas non plus emprunter la porte du CCE, car il y a beaucoup de salariés qui attendent des explications. C’est noir de monde. Ils sont pris en tenaille. Ce que je ne comprends toujours pas c’est que, peu avant, le PDG avait pu sortir par cette porte, celle-là même qui était fermée et que voulait emprunter Xavier Broseta et Pierre Plisonnier. Bref, les gens se demandent qui sont ces messieurs qui veulent se sauver et surtout, pourquoi ils le veulent ? Très vite, un salarié prend le bras du DRH. À ce moment-là, je saute par-dessus la table pour essayer de séparer les salariés du DRH. Des représentants de la CGT font de même. Sauf que là, c’est la cohue.

Ça a duré très peu de temps, mais ces minutes m’ont paru interminables. Il y avait du monde partout, ça poussait dans tous les sens. Les gens criaient. Ils voulaient des explications. Xavier Broseta et Pierre Plisonnier voulaient partir, mais les gens refusaient. Ils avaient besoin d’explications. Ils essayaient de les retenir en leur attrapant les manches, le col de la chemise. Très vite, chemises et vestes sont déchirées. L’extraction des deux dirigeants se fait péniblement. Les vigiles ne savent même pas par où ils vont les faire sortir. Ça monte … Les gens crient : « Tu as voulu nous mettre à poil, on va te mettre à poil maintenant ! »

J.M. J’ai vécu tout cela un peu différemment car j’étais au milieu des manifestants. J’ai été très étonnée par les images extrêmement violentes que j’ai vues le soir, à la télévision. Je n’ai pas vécu ce déferlement de haine et de violence. Malgré tout, je continue à dire, à penser que l’ambiance de la manifestation était bonne enfant. Les gens n’ont pas du tout pris la mesure de cette violence. Il ne s’agissait pas d’une violence volontaire. Quand les manifestants crient : « à poil, à poil ! », c’est de l’ironie. Les salariés n’en peuvent plus. Je n’en peux plus. La direction nous a tout pris. On finit par en rire. On n’a plus rien. C’est pourquoi, on crie « à poil, à poil ! ». C’est une manière de dire : « vous nous avez mis à poil ! » Il n’y a pas de volonté de vengeance. Il ne s’agit pas de colère non plus. Il s’agit encore moins d’envie de nuire. Tout cela n’était pas prémédité. Quand Xavier Broseta et Pierre Plisonnier finissent par s’extraire, la manifestation continue. Il y a des prises de parole sur le parvis. On refait le tour de l’aéroport. Il y a de la musique. La manifestation ne prend pas fin avec l’extraction des dirigeants. Les gens ne mesurent pas du tout ce qui s’est passé. Ils l’ont appris par les médias …

M.F. Malgré le traitement médiatique, les gens n’ont pas compris ce qui s’est passé. Beaucoup s’en amusent sur des sites de vente entre particuliers. Il y a des annonces du type : « Vend chemise de DRH. » !

Comment avez-vous vécu et perçu le traitement médiatique de cette affaire ?

M.F. Dès le lendemain, le 6 octobre, je comprends que la CGT va être montrée du doigt. Il faut se rappeler que trois organisations syndicales avaient appelé à la grève le 5 octobre 2015. Aujourd’hui, l’impression qui se dégage, c’est qu’à la manifestation, il n’y avait que la CGT. D’ailleurs à la barre, au tribunal, il n’y a que la CGT. Nous sommes le seul syndicat à avoir été inquiété par la justice ….

Le 6 octobre 2015, quand le Premier Ministre Manuel Valls se rend au siège social pour soutenir le DRH et qu’il traite les manifestants de « voyous » et qu’il demande des « sanctions exemplaires », je comprends qu’ils se sont mis d’accord entre eux, et qu’ils étaient en train de chercher le coupable idéal. Mon impression s’est très vite confirmée quand, le 6 octobre au soir, le secrétaire de la CFE-CGC multiplie les interventions télévisées et radio pour dire que c’est le Secrétaire général de la CGT qui a harangué les foules et qui a jeté de l’huile sur le feu. Du coup, pour le monde médiatique, c’est la CGT qui est responsable. À la CGT, on sait que la direction est en possession de bandes-vidéos. Les premiers éléments qui nous reviennent de la direction, c’est que les personnes identifiées appartiennent à FO et à l’UNSA. Apparemment, il n’y avait personne de la CGT mais on fait, quand même, le tour de nos sections pour être bien sûrs. Ce que nous avons comme remontées, c’est qu’un élu de la manutention aurait eu une altercation avec un vigile.

J.M. C’était électrique avec les vigiles qui, d’ailleurs, n’auraient pas dû être là ….

M.F. On a très vite demandé des explications au camarade. Il nous a expliqué que quand il était dans la salle du CCE, il avait essayé de faire de la place pour extraire les DRH, sauf que le vigile qui n’a pas cherché à comprendre, et lui a collé une patate. Peu après, le vigile se retrouve par terre et entraîne dans sa chute le DGRH (directeur général des ressources humaines). Ces images font le tour du monde. Et comme Air France tient beaucoup à son image, lors du procès, c’est un argument qui a été utilisé par leurs avocats. Seulement, la CGT a reçu des soutiens de la planète entière. En Inde, des assemblées générales de soutien ont été organisées. On a aussi reçu des soutiens d’Argentine, du Vietnam et d’autres pays. En France, les gens, des jeunes comme des plus âgés, nous ont écrit des lettres de soutien. Ce qui s’est passé à Air France, est devenu un symbole ! Je crois que les gens se sont dit que si ça se passait mal même à Air France, c’est qu’il fallait vraiment se bouger. Il y a eu une manifestation huit ou dix jours après. Notre cortège a été continuellement applaudi. Très vite, des journalistes du monde entier nous ont contacté. Je crois que la première chaîne à nous avoir appelé, c’était CNN. Il y a une vague de médiatisation qui nous a été franchement défavorable. Les médias pleuraient et plaignaient le sort de ces deux jeunes papas qui se sont fait arrachés leurs chemises !

J.M. Du moins dans un premier temps. Je crois que le tournant médiatique, c’est le rassemblement au fret, le 12 octobre 2015. C’est le jour où les six copains se font soulever chez eux par la police, à 6 h du matin.

M.F. Juste avant que la situation ne se renverse à notre profit, la direction me contacte pour m’expliquer quelles allaient être les sanctions. Forcément, les bras m’en tombent. Mais je ne suis pas au bout de mes surprises … La direction m’indique que les noms des personnes concernées sont tous syndiqués à la CGT. Parmi les mis-à-pieds de cinq jours, parce qu’ils auraient dansé sur Tomber la chemise, il y a cinq syndiqués CGT. Il y a également un élu syndical de licencié.

J.M. Combien y avait-il de manifestants ? 3 ou 4000 …. Il n’y a pas autant de syndiqués à la CGT qui manifestaient. On est fort, mais quand même pas à ce point !

Comment avez-vous réagi à l’appel de la direction d’Air France ?

M.F. J’explique à la direction que je vais informer toutes mes sections et j’ajoute : « C’est donc la guerre, c’est ça ! »

J.M. Médiatiquement, on essaie de renverser la tendance en mettant en avant le plan social. Quant aux sanctions, on essaie de montrer à quel niveau, la direction est tombée. Elle en est à sanctionner des gens qui ont dansé sur une chanson. D’ailleurs, on explique tout de suite à la direction que ça va être médiatisé, qu’elle va donc se ridiculiser.

M.F. Pourtant la direction ne se remet pas en cause. À aucun moment, d’ailleurs, elle ne se remettra en cause. Les médias restent sur la chemise. On leur rappelle qu’il y a 2900 emplois qui risquent d’être supprimés. Il y a 2900 familles qui sont concernées. C’est vrai que les DRH ont perdu deux chemises, mais il ne faut pas oublier qu’il y a 2900 familles qui vont tout perdre. Ce message ne passe pas. Les médias ne parlent que des chemises arrachées, pendant une semaine.

J.M. Mais au bout d’une semaine, il y a un renversement dans l’opinion publique ….

Pourquoi ? Comment expliquez-vous ce renversement ?

J.M. Les médias en font tellement que ça finit par se retourner contre eux. Progressivement, les gens se rendent compte que ça ne concerne que les dirigeants et encore que deux d’entre eux. Au même moment, il y a la vidéo d’Érica, une salariée d’Air France qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux. Il y a cette jeune fille empreinte d’émotion qui interpelle la direction. Elle parle avec la voix sanglotante. Des larmes coulent sur son visage. Elle rappelle à la direction que les efforts, les salariés d’Air France les ont faits, qu’ils l’ont crue, qu’ils lui faisaient confiance. La direction d’Air France la méprise. Elle ne daigne même pas lui répondre. Du coup, l’opinion publique se retourne. En plus, au même moment, les copains se font lever par la police, à 6h du matin, chez eux, comme des criminels, devant femmes et enfants !

M.F. Pour moi, le moment où ça se retourne vraiment, c’est le 12 octobre …

J.M. Effectivement, ils vont loin, beaucoup trop loin !

M.F. Le 12 octobre, six camarades se font interpeller. La police se rend chez eux, casse la porte et devant femmes et enfants, ils se font soulever. Il y a même eu une perquisition. Je ne sais pas ce que la police cherchait, peut-être un autocollant de la CGT. Ils sont placés en garde-à-vue. Très rapidement, on essaie de mobiliser pour les soutenir. En très peu de temps, on arrive à organiser quelque chose au niveau du fret parce que les six salariés en garde-à-vue en sont issus. On le fait avec nos trippes. Des personnalités politiques nous soutiennent : Madame Blandiot-Faride, le Maire de Mitry-Mory, une conseillère départementale communiste de Seine-et-Marne, Clémentine Autain, Olivier Besancenot, Pierre Laurent, Éric Coquerel, Nathalie Arthaud. Toutes les chaînes de télévision en continu, sont présentes, les radios également. Du coup, ce qui est médiatiquement visible, c’est que la direction s’en est pris à des salariés qui défendaient leurs emplois et qu’ils ont été violemment arrêtés chez eux, devant leurs familles, amis et voisins. Ils auraient pu être convoqués par une simple lettre. La méthode choque. Elle est choquante. C’est brutal !

J.M. Très vite, avec les camarades, on se rend compte qu’il n’y a aucune preuve. La direction d’Air France est dans l’incapacité de prouver ce qu’elle reproche à ces six salariés. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris que ce qui était en jeu, c’était une tentative de criminalisation de l’action syndicale. S’ils avaient des images claires qui incriminaient directement les camarades, tout le monde le saurait, tout le monde comprendrait qu’une telle action ait pu être menée, sauf que personne n’est en capacité de dire quels sont les coupables. La conclusion à tirer est simple, évidente. Les coupables sont choisis au hasard et ce hasard fait que ce sont toujours des syndiqués.

M.F.Je crois qu’à ce moment-là, la direction d’Air France veut faire passer un message … .

Quel est-il ? Quel message la direction d’Air France souhaite-t-elle faire passer aux salariés ?

M.F. Le message est clair : « Taisez-vous ! On en a pris six et demain ça peut être vous ! » Le but c’est d’instaurer un climat de terreur, de faire paniquer les salariés. Même les flics, quand ils ont auditionné les camarades, ne comprenaient pas. Ils constatent comme nous, qu’il n’y a rien contre les six salariés qui se sont faits lever chez eux, à 6 h du matin.

Une fois relâchés, les copains ne veulent pas voir les médias. Ils n’ont pas envie de devenir des bêtes de foire. Ils sont énormément sollicités. Des chaînes leur propose même de l’argent pour faire des entretiens. Elles veulent l’exclusivité. Dès le 14 octobre, la date du procès est annoncée. Il se tiendra le 2 décembre. Ça va extrêmement vite ! Bien sûr, le procès ne pouvait pas se tenir aussi vite, mais … il fallait donner une date à l’opinion publique. Il fallait justifier une telle violence, une telle répression. D’ailleurs la date du procès a été reportée. Mais, à ce moment-là, ils sont dans une logique de dramatisation. Il n’y a plus de raison. Ils ne raisonnent plus ! Manuel Valls n’arrête pas de répéter que nous faisons honte à la France. Il faut absolument qu’il donne des gages au monde extérieur. Il essaie de rassurer les puissants. Nous n’avions pas d’illusion. Depuis bien longtemps, le gouvernement avait déjà donner à voir quel était son camp … . François Hollande n’a t-il pas refusé d’amnistier les syndicalistes, comme il l’avait promis ! Souvenez-vous comment il a traité les ouvriers d’Arcelor-Mital ….

Comment vous sentez-vous à ce moment-là ? Comment vivez-vous ce « climat de terreur », pour reprendre votre expression ?

M.F. Avec les collègues, on se prépare pour le procès qui devait se tenir le 2 décembre 2015 …. Tout semble joué d’avance ! Le pire c’est que la lutte pour la sauvegarde de nos 2900 emplois, semble enterrée. C’est dur ! Pourtant, je suis parfaitement conscient que cette manière de faire est une vieille technique patronale. Quand les salariés en lutte, sont occupés à se défendre, la direction en profite pour faire passer ses plans les plus vils comme le licenciement de 2900 employés …. Le pire c’est que ceux qui n’avaient pas même manifesté, le 5 octobre, viennent nous voir pour nous reprocher notre supposée violence.

Que s’est-il passé ensuite ?

M.F. Le 22 octobre, les représentants des salariés d’Air France sont reçus à l’Assemblée nationale, par la commission des affaires sociales. Côté syndical, il y a deux organisations présentes : la CGT et le CNPL. J’étais le porte-parole de l’intersyndicale. Personne ne comprenait comment le CNPL, syndicat corporatiste de pilote, pouvait s’entendre avec la CGT… . Pour moi, c‘était normal. En 2014, la CGT a soutenu les pilotes alors que les autres syndicats s’y refusaient. Bref, les membres de la commission écoutent poliment ce que nous avons à dire. Une manifestation est organisée devant l’Assemblée nationale. Il y a énormément de monde. C’est festif. Il y a des groupes engagés qui chantent. Il y a aussi des prises de parole.

Et le procès ?

M.F. Le 2 décembre, la date de l’audience est reportée au 27 mai 2016. Entre temps, il y a des camarades qui sont licenciés. Parmi les six camarades inquiétés par la justice, il y a un délégué du personnel qui est protégé par son statut de « salarié protégé ». Pour licencier un délégué du personnel, il faut que l’inspection du travail rende un rapport. Son avis est déterminant pour prononcer ou non, le licenciement. Dans son rapport, l’inspection du travail indique clairement qu’il n’y a pas de motif à licencier. Par contre, il y a eu un délit d’immixtion de la part d’Air France et un délit d’entrave (à la grève). La direction d’Air France fait appel dans la foulée. Dans ce cas, c’est le Ministre du Travail qui statue. Madame la Ministre du travail, Myriam El Khomri, est embêtée. Elle ne sait pas trop quoi faire. Finalement, elle prononce le licenciement du collègue, le jour de la promulgation de la loi Travail …. À ce moment-là, j’étais au Portugal. Philippe Martinez m’appelle pour me prévenir. Je ne m’y attendais pas. Je ne comprends pas ! Les délais de recours étaient dépassés depuis le 5 août. Je pensais que c’était réglé, qu’il n’y aurait pas de licenciement. BFM me contacte peu après. Les journalistes voulaient me rejoindre pour recueillir ma réaction à chaud. Je trouve cela décalé, dingue ! C’était violent, très violent. Il n’y aucun élément qui prouve la culpabilité du collègue. C’est le même cas de figure que pour les quatre autres salariés qui ont été licenciés, au mois de décembre. Ils étaient solidaires. Ils pensaient, nous pensions que si nous arrivions à prouver l’innocence du délégué syndical, ce serait plus simple pour eux ! Sauf qu’ils se font licencier comme des moins que rien, sans indemnité, sans congés. Je suis bouleversé par le sort qui est fait à mes camarades.

Comment les salariés d’Air France ont-ils réagi ?

M.F. Des caisses de solidarité sont mises en place. Les dons affluent de toute la France. Les premiers mois, avec les camarades de la CGT, on parvient à maintenir leur rémunération. Sauf que ce n’est pas éternel ! Surtout, nos collègues ont besoin de travailler. Ils veulent vivre du fruit de leur travail. Je les comprends … sauf que le patronat s’est mis d’accord pour que les employés licenciés n’aient plus jamais de travail. C’est un retour en arrière. C’est un peu comme au début du siècle précédent, quand les patrons s’informaient sur les syndicalistes pour ne pas les employer. Du coup, à la CGT, on les a aidés. A ce moment-là, il y a eu beaucoup de réactions de la presse, d’hommes politiques, toujours les mêmes, ceux qui se rangent du côté des puissants. C’est toujours la même harangue, la même logique de stigmatisation ! Vous savez, on ne nait pas syndicaliste… Ce sont les conditions de travail, les nécessités de l’existence qui nous amènent à nous engager. On n’aime pas la violence. On ne nait pas pour la subir !

Et le procès, comment s’est-il déroulé ? Est-ce que vous avez eu le sentiment d’avoir été davantage écouté, compris ?

M.F. C’était un peu pareil. Le procès, c’était celui de la CGT. La direction d’Air France s’est longuement demandé si elle allait engager une procédure disciplinaire à mon encontre. Finalement … pas !

Le procès s’est tenu pendant deux jours. C’était violent. C’était la lutte des classes au tribunal ! Certains camarades qui ne parvenaient pas à comprendre ce qu’était la lutte des classes, en ont eu un aperçu au procès. Les avocats des plaignants (les vigiles, Xavier Broseta et Pierre Plisonnier), étaient tellement abjects que nous avons édité un tract pour raconter tout cela, dès le lendemain du procès. Les avocats des plaignants nous ont qualifié de « gueux », de « petits », de « moins que rien », de « muscles protéinés ». Ils sont même allés jusqu’à affirmer que l’attitude de la CGT leur rappelait des « périodes sombres de l’histoire de France ». Puis, ils se sont mis à parler de la Nuit de Cristal. Là, je crois que nous avons tous compris que les avocats des plaignants, cherchaient l’incident. Ils voulaient créer un évènement médiatique. Ils connaissent parfaitement l’histoire. Ils savent que la CGT n’a rien à voir avec le NSDAP ! L’ambiance était très tendue …. Le procès se tient en plein mouvement contre la loi Travail. Le but, c’est de nous faire passer pour un syndicat contestataire, archaïque, dépassé. Les avocats des plaignants nous considèrent comme la petite classe. Ils n’arrêtent pas de manifester un sentiment de hauteur. Ils affichent ouvertement leur mépris.

Quelle a été l’issue du procès ?

M.F. À l’issue du procès, les camarades ont été condamnés à payer une amende de 20 000 euros ainsi qu’à des peines de prison avec sursis. La CGT a été solidaire, mais la solidarité n’a pas été suffisante pour payer les avocats et les rémunérations des collègues licenciés. Rien n’est sorti de la poche des salariés. Finalement, on se retrouve seul. Les autres syndicats ne sont plus là … . Je suis fier d’être à la CGT.  La solidarité c’est important pour nous. C’est un mot qui fait sens. Camarade ça a un sens réel, profond pour nous, pour moi.

Quelle est l’ambiance à Air France aujourd’hui ?

M.F. Il y a eu 1400 emplois supprimés sur les 2900 prévus. En janvier 2016, un nouveau DGRH est arrivé directement du cabinet de M. Valls. Depuis, on a encore changé de patron ! Le 3 novembre 2016, la direction a annoncé un projet de croissance, d’épanouissement au travail. Elle nous a parlé d’embauche. En gros, la nouvelle direction nous raconte une fable, un conte. Elle nous explique que les personnels au sol, de la maintenance seront maintenus, mais que les stewards et les pilotes seront pris sur le marché car ils coûtent moins chers. Deux mois après, un organigramme nous est présenté. Ils veulent vendre la maintenance car c’est le seul secteur « qui rapporte ». Très vite, la direction a fait marche arrière. Elle est maintenant dans le projet « Boost ». En gros, ce sont des avions Air France avec des salariés moins-disant socialement …. Il n’y a pas eu de négociation avec les stewards et les pilotes. La direction est toujours dans la logique du rouleau-compresseur. Elle n’a toujours pas tiré les leçons du passé, notamment de la journée du 5 octobre 2015. Depuis, le CNPL, le syndicat corpo des pilotes, a voté à 58 % en faveur d’une externalisation de l’activité. Ça met de l’ambiance ! Les navigants se sentent trahis … Au niveau des escales, c’est dur car il y a encore eu des « départs volontaires » …. Ils vont être remplacés par des emplois précaires. C’est tendu. Je ne sais pas combien de temps les gens vont tenir !

J.M. Je suis de nature assez pessimiste. Je crois qu’actuellement, il y a une véritable volonté de destruction des syndicats de lutte. S’il n’y a pas de sursaut citoyen, une prise de conscience politique, le syndicalisme tel que je le conçois, risque de disparaître, dans peu de temps. Bien sûr, il y aura toujours un syndicat officiel, un partenaire social, comme ce fut le cas, hélas, entre 1940 et 1944. Mais, ce n’est pas du syndicalisme, c’est une institution de contrôle des salariés au profit des puissants ! Ce n’est pas ma conception du syndicalisme, de l’engagement syndical !

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À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Des femmes et des enfants survivent dans la rue à Bagnolet
Une vingtaine de femmes exilées, et autant d’enfants, dont des nourrissons, occupent un coin de rue à Bagnolet depuis le 4 août pour revendiquer leur droit à un hébergement. Une pétition vient d’être lancée par différentes associations pour soutenir leur action et interpeller les autorités sur leur cas.
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Journal — Logement
Face au risque d’expulsion à Montreuil : « Je veux juste un coin pour vivre »
Ce mardi, une audience avait lieu au tribunal de proximité de Montreuil pour décider du délai laissé aux cent vingt personnes exilées – femmes, dont certaines enceintes, hommes et enfants – ayant trouvé refuge dans des bureaux vides depuis juin. La juge rendra sa décision vendredi 12 août. Une expulsion sans délai pourrait être décidée.
par Sophie Boutboul
Journal — Énergies
La sécheresse aggrave la crise énergétique en Europe
Déjà fortement ébranlé par les menaces de pénurie de gaz, le système électrique européen voit les productions s’effondrer, en raison de la sécheresse installée depuis le début de l’année. Jamais les prix de l’électricité n’ont été aussi élevés sur le continent.
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Journal — France
Inflation : le gouvernement se félicite, les Français trinquent
L’OCDE a confirmé la baisse des revenus réels en France au premier trimestre 2022 de 1,9 %, une baisse plus forte qu’en Allemagne, en Italie ou aux États-Unis. Et les choix politiques ne sont pas pour rien dans ce désastre.
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Billet de blog
Ce que nous rappelle la variole du singe
[REDIFFUSION] A peine la covid maitrisée que surgit une nouvelle alerte sanitaire, qui semble cette fois plus particulièrement concerner les gays. Qu’en penser ? Comment nous, homos, devons-nous réagir ? Qu’est-ce que ce énième avertissement peut-il apporter à la prévention en santé sexuelle ?
par Hervé Latapie
Billet de blog
Faire face à l’effondrement du service public de santé
Après avoir montré l’étendue et les causes des dégâts du service public de santé français, ce deuxième volet traite des solutions en trompe-l’œil prises jusque-là. Et avance des propositions inédites, articulées autour de la création d’un service public de santé territorial, pour tenter d’y remédier.
par Julien Vernaudon
Billet de blog
Variole du singe : ce que coûte l'inaction des pouvoirs publics
« L'objectif, c'est de vacciner toutes les personnes qui souhaitent l'être, mais n'oublions pas que nous ne sommes pas dans l'urgence pour la vaccination ». Voilà ce qu'a déclaré la ministre déléguée en charge des professions de santé, au sujet de l'épidémie de la variole du singe. Pourtant pour les gays/bis et les TDS il y a urgence ! Quel est donc ce « nous » qui n'est pas dans l'urgence ?
par Miguel Shema
Billet de blog
Variole du singe : chronique d'une (nouvelle) gestion calamiteuse de la vaccination
[REDIFFUSION] Créneaux de vaccination saturés, communication inexistante sur l'épidémie et sur la vaccination, aucune transparence sur le nombre de doses disponible : la gestion actuelle de la variole du singe est catastrophique et dangereuse.
par Jean-Baptiste Lachenal