Texte issus de (dont vous ferez vous-même les adaptations à 2016 !):
RELEVÉ PROVISOIRE DE NOS GRIEFS CONTRE LE DESPOTISME DE LA VITESSE
à l'occasion de l'extension des lignes du tgv.
Paru, il y a 25 ans, en juillet 1991 par l'Alliance pour l'opposition à toutes les nuisances.
« Tout le système du chemin de fer est destiné à des gens qui sont toujours pressés et donc ne peuvent rien apprécier. Aucune personne qui pourrait l'éviter d'une manière ou d'une autre ne voyagerait de cette façon. Elle prendrait le temps de voyager à son aise par les collines et entre les haies, et non à travers des tunnels et des remblais. Et celui qui malgré tout préférerait cette sorte de voyage, celui-là ne posséderait pas un sens assez développé de la beauté, pour que nous devions lui adresser ensuite la parole à la gare. Dans cette perspective, le chemin de fer est une affaire sans intérêt dont on se débarrasse aussi vite que possible. Il transforme l'homme qui était un voyageur en un paquet vivant. »
John Ruskin (1814 - 1900)
Au XIXe siècle, le territoire a été bouleversé par une première vague d'industrialisation, et en particulier par l'implantation généralisée de lignes de chemin de fer. Ce nouveau moyen de transport fut critiqué par une fraction de la classe dominante restée oisive et qui, par ses goûts et sa sensibilité, était attachée aux anciens plaisirs du voyage, que le train allait abolir.
En contrepartie, il permit un réel développement de la liberté de circulation, avec toutes ses heureuses conséquences sur la vie sociale. Nombre d'arguments sensibles autrefois utilisés contre les premiers trains peuvent l'être aujourd'hui, à bien meilleur escient encore, contre le TGV.
D'autant plus que son implantation ne comporte cette fois aucune contrepartie ; au contraire, elle contribue à un nouvel enclavement de régions entières, à la désertification de ce qu'il reste de campagne, à l'appauvrissement de la vie sociale.
Et ce n'est pas dans la classe dominante, où tout le monde désormais travaille d'arrache-pied et joue des coudes pour rester dans la course économique, que l'on se risquera à juger tout cela à partir de goûts personnels, sans parler d'avancer quelque vérité historique que ce soit.
Il faut donc qu'à l'autre pôle de la société des individus que ne presse aucun intérêt carriériste d'aucune sorte, pas même en tant que "contre-experts" ou opposants officiels, se chargent d'énoncer toutes les bonnes raisons, tant subjectives qu'objectives, de s'opposer à cette nouvelle accélération de la déraison. L'alliance qu'ils ont formée pour publier ce texte aura sans aucun doute d'autres occasions de se manifester et de s'étendre.
LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES
Le monde moderne n'est rien moins qu'heureux (voir son abondante panoplie pharmaceutique), mais il peut afficher sous le nom de "consensus" une indéniable réussite : il semble avoir réussi à accorder, dans une espèce d'harmonie encore peu troublée jusqu'ici, des puissants qui dictent ce que doit être la vie et des pauvres qui ont perdu l'idée de ce qu'elle pourrait être ; des industriels de l'alimentation et de la culture frelatée, et des consommateurs mis dans l'incapacité de goûter autre chose ; des aménageurs que rien n'arrête dans leur destruction des villes et des campagnes, et des habitants que rien le plus souvent ne retient là où ils sont, hormis l'enchaînement à un travail quelconque ; des technocrates aux yeux desquels pays et paysages n'existent que pour être traversés de plus en plus vite, et des usagers des transports toujours plus pressés de quitter des villes devenues invivables, et d'échapper à la cohue en se jetant en masse sur les routes, dans les gares et les aéroports...
En somme, tout est pour le mieux dans le "meilleur des mondes possibles", du moins tant que ce monde moderne reste perçu comme le seul possible, aussi indiscutable que tous ses progrès techniques ;autrement dit, tant que personne ne pose une de ces simples questions qui porte sur l'emploi de la vie : pourquoi diable faudrait-il toujours et à n'importe quel prix gagner du temps sur les trajets, alors que c'est précisément cette transformation du voyage en pur transit qui le fait paraître d'autant plus long, qui l'apparente à une véritable corvée ?
Au point qu'aujourd'hui il faut introduire la télévision dans les TGV - comme bientôt dans ces automobiles où les français passent en moyenne trois heures par jour -, pour tenter de distraire d'un tel ennui. La boucle de la déréalisation du voyage sera parfaitement bouclée quand ces télévisions donneront à contempler sous forme de clips touristiques les agréments des régions traversées...
Les oppositions locales qui se sont constituées dans le Sud-Est contre le tracé de la ligne du TGV ne prétendent certes pas remettre le monde sur ses pieds ; et il est certain qu'il y faudra d'autres forces, mais ce sont justement de telles occasions qui peuvent permettre de les réunir.
Ces oppositions ont en effet le mérite de faire apparaître, par leur simple existence, que des individus, plus nombreux qu'on veut nous le faire croire, sont décidés à ne pas lâcher pour l'ombre du "progrès" des aspects de leur vie qu'aucun progrès technique ne saurait leur rendre.
Dès lors vacille la fausse évidence d'un si singulier "bien général", composé des maux particuliers de tant de gens. Pour qu'elle s'effondre, d'abord sur ce point, puis peut-être sur d'autres, il reste à ne pas la bousculer à moitié : si l'on adhère aux "raisons" du TGV en tant que transporté potentiel, on n'est évidemment pas des mieux placés pour les refuser en tant que riverain lésé. Et on doit au contraire reconnaître que le fait d'accepter par ailleurs l'ensemble des fameuses "nécessités de la vie moderne" prive de toute bonne raison de refuser le TGV, en tout cas de toute raison qui puisse intéresser quiconque n'habite pas immédiatement au bord des voies projetées.
On disait au XVIIIème siècle : « Si vous ne savez pas être libres, sachez au moins être malheureux ! » Pour répondre à cela, il faut affirmer tout net : si nous ne voulons pas apprendre à être malheureux, sachons être libres. La première liberté à prendre consiste ici comme ailleurs à juger et à dénoncer tout ce qui déguise une contrainte en son contraire, et prétend la faire aimer.
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