Algérie. Le partage de l'eau, une organisation sociale autonome à échelle humaine.

L'eau dans la Sahara Algérien. Le partage de l'eau, une organisation sociale autonome à échelle humaine en voie de disparaître : LES FOGGARAS. Cari, une amie (dont j'ai déjà publié diverses de ses réflexions), qui a partagé une partie de son temps entre la ZAD de NDDL et l'Algérie m'a fait parvenir cet article. Je le publie en l'illustrant de ses photos.

L'eau dans la Sahara Algérien.

Nappes d'eau souterraine au Sahara Nappes d'eau souterraine au Sahara

Le partage de l'eau, une organisation sociale autonome à échelle humaine.

La définition même du désert est l'absence d'eau à la surface de la terre. L’Algérie possède le plus grand désert (10 millions de m2) et la plus grande quantité d'eau souterraine du continent africain.

Il existe deux étages hydriques qui prédominent dans ces régions.

La première est une nappe phréatique localisée à une profondeur proche de la surface. Elle se recharge avec les eaux superficielles, pluviales ou usées. Néanmoins, cette nappe est d’une moindre utilité en raison de son fort taux de salinité.

La seconde réserve, la plus importante, est la nappe albienne, l’aquifère du Sahara septentrional. Cette réserve s’étend sur plus d’un million de km² sous l’Algérie, la Tunisie et la Libye. Elle recèle environ 31 000 milliards de m3 d’eau. Tous ces chiffres sont à prendre avec distance car les eaux souterraines ne sont pas vraiment quantifiables.

Trois milliards de mètre-cubes/an est le chiffre officiel de la production en eau potable de l'Algérie (pour une population de 40 millions d'habitants).

Trente pour cent de cette eau est perdu en fuites.

A l'échelle nationale, la gestion est déplorable et le gâchis constaté sans fin dans les médias. La priorité du gouvernement est le traitement des eaux usées. Les investissements vont aux stations d'épuration qui polluent et aux forages qui épuisent l'eau souterraine.

Il y a un écart énorme entre le nord où se trouvent les régions industrielles, les grandes villes, et les monocultures (exception faite des régions montagneuses) et le sud du pays. Le sud ne possède pas d'industrie et l'agriculture intensive ne s'est implantée que récemment dans le Touat.

 

Dans le sud du pays, le Sahara qui semble si hostile et aride, est en réalité un des endroits du monde où l'être humain a fait preuve de la plus grande ingéniosité en capturant l'eau sans autre énergie que la gravitation.

Paradoxalement les oasis n'ont jamais manqué d'eau jusqu'à aujourd'hui. Les chiffres ne peuvent matériellement prendre en compte la production en eau des oasis mais les jardins sont là pour le prouver.

A l'heure du réchauffement climatique et des perturbations qu'il implique, alors qu'on nous promet la guerre de l'eau, les occidentaux ont à faire preuve d'humilité devant tant de savoirs. Ces savants en hydrologie et en agronomie ne sont autres que les oasiens qui ont, grâce au partage de l'eau, fait perdurer en paix des d'éco-systèmes autosuffisants durant des siècles.

Les temps modernes ont, comme partout dans le monde, faits des dégâts considérables. Les installations hydrauliques millénaires, respectueuses et raisonnées sont en danger. L'organisation sociale liée au partage de l'eau, indépendante de l’État, est, elle aussi, menacée.

 

1 Le système des Foggaras

Schéma en coupe d'une foggara © Cari-2018 Schéma en coupe d'une foggara © Cari-2018

A l'exception d'un groupe d'oasis du Souf, où ce sont les palmiers plantés dans des cavités creusées en pleine dunes jusqu'à la nappe souterraine qui puisent eux-mêmes par leurs racines l'humidité dont ils ont besoin, c'est le système des foggaras qui prédomine comme système de captation de l'eau et d'irrigation.

Les Foggaras du Sahara sont, pour la plupart, localisées à la lisière sud-ouest du Grand Erg Occidental. Elles sont implantées suivant un axe perpendiculaire à l’axe central de l’erg.

Histoire : un système datant de trois mille ans.

Dans la région du Touat - Gourara, le percement d’un extraordinaire système de captage et d’adduction d’eau pour couvrir les besoins en eau et lutter contre l’aridité importante de la terre sans laisser prise à l’évaporation, les « foggaras " ("fgaguir" au pluriel arabe maghrébin) semble être originaire de la Perse et remonter à une antiquité reculée.

Le même système a été créé sous le non de Quanat il y a plus de trois mille ans dans le Nord-Ouest du plateau iranien.

La Foggara est un patrimoine culturel mondial car elle existe sous différents noms dans cinquante pays du monde, notamment au Maroc, en Afghanistan, en Tunisie.

Qui a creusé dans le Sahara algérien ces galeries par millier ? Il est difficile de le dire.

Sans aucun doute, les terrassiers de ces gigantesques travaux, furent les milliers d’esclaves noirs, qui ont constitué l’essentiel de la main-d’œuvre. Quant aux maîtres d’œuvre, étaient-ils des Juifs et/ou des arabo-berbères ? C'est à partir du X° siècle, que le réseau existant s'est développé en s'adaptant aux besoins et aux conditions de la région.

L’ingéniosité du procédé réside dans sa conception et son adaptation aux conditions de la vie et du climat sahariens : il supprimait les corvées d’eau épuisantes, qui prenaient l’essentiel du temps des habitants, et assurait un approvisionnement à débit constant, sans risque de tarir la nappe d’eau et en limitant l’évaporation au minimum.

Grâce à cette technique l'oasien a transformé un milieu aride en milieu humide. Ce sont des milliers de savants qui ont œuvré à la conception et la construction des oasis.

Description : Technique hydraulique.

Entrée d'un tunnel de foggara © Cari-2018 Entrée d'un tunnel de foggara © Cari-2018
Les foggaras sont des galeries souterraines drainantes, creusées en ligne droite d'amont en aval, assez hautes et larges pour qu'un homme puisse y circuler sans trop de difficulté.

L'écoulement de l'eau en provenance de la nappe albienne est gravitaire. Au départ, cela fonctionne comme des drains qui collectent l'eau dans la roche réservoir. Ces foggaras peuvent avoir plus de 10km de longueur. Les foggaras sont équipées de puits d'aération qui ont servi au creusement des galeries ainsi qu’à leur entretien et comme cheminées d’aération par où se dégage la vapeur d’eau qui risquerait, par condensation et corrosion chimique, de faire ébouler la voûte de la galerie.

Les puits d'aération que j'ai pu approchés sont néanmoins tous couverts soit par des pierres dans le désert, soit dans les villes par de lourds couvercles en béton (comme à Adrar) ou par des constructions en terre, pour les protéger de l'ensablement.

Tunnel et puit aération. © Cari-2018 Tunnel et puit aération. © Cari-2018

La foggara draine la nappe d’eau grâce à la différence de pression qui existe entre la galerie drainante et la surface de la nappe aquifère. Le débit drainé est proportionnel à la hauteur rabattue de la nappe d’eau.

La galerie de la foggara est divisée en deux parties : En amont, la longueur drainante à l'intérieur de la nappe et en aval, la longueur de transport qui amène l'eau vers la surface.

séguia et kasria © Cari-2018 séguia et kasria © Cari-2018

La répartition de l’eau se fait par un système de peignes (kasria) installés dans la partie la plus élevée de la palmeraie ou du Ksar (nom qui peut être traduit par « château » mais qui en réalité désigne les anciens villages ( construits en briques d'adobe), selon une règle coutumière ancestrale. Le partage, dans cette région du Sahara ;ne se fait ni en volume ni en temps, comme au Maroc par exemple mais en débit.

Chaque famille achemine ensuite sa part d'eau vers son jardin, par un système de canalisations appelées séguias (autrefois taillés dans le grés).

Il existe environ un millier de foggaras. Le peu d'entre-elles qui sont encore entretenues le sont par les oasiens qui continuent à cultiver mais on n'en construit pas de nouvelles.

D'où provient cette eau ?

Pour les foggaras de la nappe albienne, nappe du Continental Intercalaire, l'eau provient principalement du plateau de Tadamaït.

La foggara de l’Erg capte les eaux de la nappe qui se forment au-dessous du Grand Erg Occidental, grâce à l’eau qui s’écoule lentement sous l’Erg, dans les anciens cours d’eau en provenance de l’Atlas saharien. Contrairement à la foggara de l’Albien, le débit de la foggara de l’Erg demeure stationnaire durant toute l’année; son eau est moins salée et de bonne qualité.

 

Beni Abbes et Ghardaïa sont des exceptions. A Beni Abbes, la foggara est alimentée par une source. A Ghardaïa, dans la vallée de Mzab, la foggara qui est unique en Algérie, a été conçue pour récupérer les eaux de crues des oueds. Le surplus de la crue, qui est imprévisible et se produit de plus en plus rarement, est récupéré en aval dans une retenue appelée ahbass pour réalimenter la nappe. L'eau est par conséquent redirigée vers le sous-sol. Un système ni plus ni moins génial où l'intelligence de l'homme su utiliser la capacité des aquifères à stocker et à filtrer l'eau boueuse de l'oued qui après son séjour sous-terre est alors potable et est puisée selon les besoins par des puits artésiens.

2 L'organisation sociale des oasis : Le partage de l'eau

On ne peut parler des foggaras seulement d'un point de vu technique car le système est intrinsèquement lié à une organisation communautaire de partage de l'eau selon des règles précises.

Guidage de l'eau © Cari-2018 Guidage de l'eau © Cari-2018

A lire les études qui ont été menées sur le thème des foggaras, on constate des volontés de classifier en catégorie où de créer des mesures et quantités d'eau qui sont de purs anachronismes car inexistantes à l'époque qui a vu naître ces systèmes.

Les scientifiques ne s'intéressent qu'à une seule dimension à la fois et en général ils reconnaissent que l'aspect sous-terrain ne permet pas de faire des études approfondies (ahah).

Les écrits sont récents, la transmission des informations est orale et le vocabulaire appartient souvent à des dialectes différents. A ces bémols concernant le langage, il faut ajouter le problème de la transcription phonétique.

 

 

De plus, chaque oasis devrait être considérée selon sa spécificité géographique et humaine. Les foggaras se ressemblent, cependant chacune d'elles possède un réseau unique construit et enchevêtré de façon singulière. La technique est identique mais l'architecture chaque fois différente.

Chaque oasis est une œuvre collective. L'ensemble des trois éléments constituant une oasis : Foggara en amont, Ksar au centre et, Palmeraie en val qui draine son eau vers la sebkha devrait être considéré comme un monument vivant, un véritable palais du désert construit en terre, en bois de palmier et en roche.

 

Cette constellation de foggaras n'a pas été décidée, ni promulguée de façon centralisée. C'est la circulation des personnes et des idées intercommunautaires qui en est l'origine. L'idée même d'Etat nation et la notion de peuple au sens moderne du terme n'existaient pas, rappelons-le, avant le découpage colonial pratiqué par la France et l'Angleterre. Il s'agit ici de sociétés vernaculaires autonomes. Autonomes au sens de l'autonomie de vie et non au sens statutaire.

Un science ancestrale

Au Gourara, la répartition de l'eau se fait selon une science ancestrale appelée khet el remal.

Cette répartition est consignée sous l’égide du Sid el ain (maître de la source) qui jouit d’un statut privilégié parmi les siens, dans un registre hypothécaire d’eau, appelé el zmam, où tout est notifier minutieusement. Dans une société reposant sur une tradition de transmission orale, le el zman est une exception notable.

Le procédé de partage se fait grâce avec une planchette percée (appelée Hallafa dans le Touat), dont chaque trou est appelé habba. Il s’agit d’une sorte de calculette quantitative pour mesurer le débit de la source.

La méthode consiste à faire passer toute l’eau dans les trous de la planche, en bouchant le nombre de trous nécessaires pour que le niveau de l’eau ainsi arrêtée reste constant dans le cylindre ou derrière la planche. La somme des orifices par lesquels l’eau s’écoule permet de connaître la valeur du débit.

Le débit alloué est relatif à la superficie du djenan (le jardin) et sa distance par rapport à la foggara qui l’alimente en amont et en aval. L’eau est déversée dans un qasri, le bassin central qui alimente les bassins individuels (les madjens). Le débit est ainsi contrôlé par l’ouverture et l’obstruction.

Tout est calculé à l'échelle des besoins d'une communauté.

Les anciennes règles de la foggara stipulent que toute modification naturelle des débits d'eau doit être partagée entre l'ensemble des propriétaires en quantités proportionnelles à leurs parts de départ.

 

Autrefois, l'eau qui traversait les ksours construits en amont des palmeraies était en libre accès.

C'est seulement pour les jardins que le mesureur intervenait.

 

L'exemple de l'oasis de Oued Saïd, une petite oasis près de Timimoun, montre que la structure et l'organisation sociale a perduré depuis le début du XIVe siècle car les jardins sont maintenus par les habitants. Le premier document écrit ( el zmam ) qui fait acte de la première répartition date de cette période. L'argent n'a pas été en relation avec l'eau avant le XXe siècle, l'eau ne se vendait pas. Ce sont les jardins qui étaient cédés et, avec ceux-ci, leurs parts d'eau.

D'autre part, chacun est libre de venir prendre de l'eau à la Kasria principale pour y remplir des récipients à usage domestique.

Le partage de l'eau est intrinsèquement lié aux jardins.

Les palmeraies sont traversées par un réseau incroyable de séguias, et de kasrias secondaires qui répartissent à nouveau l'eau vers les madjens (en terre ou en béton). La multiplication et la répartition des madjens et l'enchevêtrement des séguias apporte une fraîcheur remarquable dans la palmeraie.

Le grès qui a servi à l'origine à tailler les séguias, a, par endroit, cédé la place au ciment ou à des tuyaux en PVC. Mais on voit aussi des tronçons de canaux qui se sont formés naturellement avec le sel qui s'est déposé sur les bords d'argile. Tout cela forme un réseau très hétéroclite qui révèle les différentes « techniques » selon les époques.

A partir de chaque madjen de jardin, les canaux des séguias se transforment ensuite en rigoles de terre qui conduisent l'eau dans les guémounes, carrés autour des palmiers irrigués par immersion. L'outil qui permet de conduire l'eau d'un guémounes à l'autre n'est autre qu'une simple houe. Les bouchons provisoires ou les passages de dénivelés sont constitués de morceaux de tissus ou de sacs en plastique.

Le jardinier sait ce qu'il doit faire à l'échelle de son jardin, en tenant compte toujours de la pente pour ne rien oublier. Le réseau de ramification complet d'une palmeraie apparaît comme labyrinthique aux yeux de novices.

Agroforesterie

Agroforesterie © Cari-2018 Agroforesterie © Cari-2018
Les cultures oasiennes se font autour des palmiers.

Le système d'agroforesterie oasien est très complexe; il est difficile, en fait impossible, de manipuler en même temps tous les facteurs qui interviennent dans cet écosystème, cet ethno-écosystème si l’on y intègre l’homme.

Absolument tout ce qui pousse dans les jardins oasiens est utilisé pour la consommation humaine ou animale du village. Il n'y aucun reste.

Le palmier dattier est à lui seul une ressource inouïe qui permet de faire vivre toute une famille. Il en existe plusieurs centaines d'espèces ne serait-ce que dans la région de Timimoun.

Le dattier présente l’immense bénéfice de lutter contre la désertification par l’interception du rayonnement solaire trop intense pour les culture sous-jacentes. Il a un rôle de « barrage vert et productif », qui limite la progression des espaces steppiques et l’ensablement des terres agricoles.

 

 

La datte est un aliment complet et la composante vitale dans les oasis compte tenu de son importance nutritionnelle et économique. Elle est un fruit hautement énergétique, riche en hydrate de carbone, en éléments minéraux et en vitamines et possède un grand pouvoir antioxydant.

Le dattier procure également une alimentation aux chèvres et aux brebis qui mangent des feuilles des palmes et les dattes sèches.

Indirectement le palmier donne de l'ombre aux guémounes, qui sont dessinés sous les palmiers, où croissent tous les légumes et les céréales comestibles par les humains et les animaux.

Les palmes et les troncs servent à la construction des maisons en terre et au tissage des barrières.

Celles-ci servent également de liens et sont la matière première de toutes sortes d'objets en vannerie.

Tout cela grâce à la science des foggaras.

 

Oued Saïd possède la plus ancienne foggara de la région. Cet ouvrage est considéré non seulement comme un patrimoine de l'Humanité mais également comme un monument historique. Sa Kasria recueille les eaux de deux foggaras.

Il est étonnant de voir à quel point cet endroit est resté propre en regard des sacs et bouteilles en plastique qui se mêlent au sable et à la terre partout ailleurs.

Le village de Oued Saïd est resté indemne de cette pollution. Aucun jardin n'est laissé à l'abandon.

Une association a été créé pour obtenir des subventions pour les réparations importantes des foggaras, mais de mémoire d'homme, l'aide de l'Etat n'est intervenue qu'une seule fois. L'association se contente de récolter des fonds quand les travaux réclament du gros œuvres qui sont la plupart du temps mal construits et réalisés avec du ciment et des parpaings au lieu de la pierre et de la terre. La raison à cela est toujours la même : c'est plus rapide et moins coûteux en main d’œuvre. Au quotidien et dans les faits, c'est la communauté qui prend en charge bénévolement elle-même les réparations et le nettoyage des foggaras. On voit souvent des petits gestes de nettoyage spontané de la part des jardiniers.

L'entretien de la foggara impacte la palmeraie dans son ensemble et donc le village.

Le partage de l'eau est le garant de la concorde et du lien social pacifique entre les familles.

A l'origine, une oasis n'était constituée que de quelques familles ou d'une tribu sédentarisée. La société oasienne et le partage de l'eau sont basés sur un concept qui dépasse la dichotomie moderne public-privé. Jusqu'à une époque récente il était impensable de posséder une foggara.

A l'échelle de l'oasis, les conflits se réglaient entre voisins avec témoins dans chaque partie concernée. Cette forme de gouvernance, cette façon de faire justice, a fait l'admiration de Lawrence d'Arabie. Dans les « Sept piliers de la sagesse ». ll la qualifie de « communisme primitif ».

La structure sociale existe encore, même si la djema (assemblée du village) s'est parfois adaptée à l'islamisation en remettant le pouvoir décisionnaire à l'imam. Dans les oasis qui n'ont pas subi une grande extension urbanistique, on se passe encore des fonctionnaires de l’État pour résoudre les problèmes ou prendre des décisions.

Là où l’État finance des transformations de foggara en y ajoutant des forages ce qui rend la foggara hybride et engendre sa destruction à long terme, des changements de gouvernance interviennent. Ce ne sont plus les oasiens qui décident de façon indépendante. De plus, ils sont contraints de payer les frais d'énergie nécessaire au pompage.

Ce qui reste du partage de l'eau dans les centre villes comme Timimoun ou Adrar se matérialise par des tonneaux ou autres grands récipients en plastique (qui devaient être autrefois en terre-cuite comme les poteries que l'on trouve partout habillées de toile pour conserver la fraîcheur) agrémentés d'une ou deux tasses attachées au dit récipient à disposition des gens de passage. Ces récipients sont la plupart du temps mis en place à l’initiative des commerçants. A la gare routière de Ghardaïa on trouve un robinet public avec plusieurs godets métalliques, attachés au mur pour étancher sa soif et un panneau qui interdit le remplissage de bouteille. Dans certaines boutiques, des bouteilles d'eau sont aussi prêtes à l'emploi pour les clients assoiffés.

3 Les Foggaras en voie de disparition.

Sur leur disparition le constat est unanime, et pas un article sur les foggaras ne manque d'interpeller les lecteurs et éventuellement le gouvernement.

Le processus semble irréversible depuis le début du XXe siècle.

Les causes peuvent toutes être rassemblées dans ce grand ensemble des phénomènes liés au changement d'échelle et l'avènement du monde moderne.

Impossible transmission / manque de main d’œuvre

Partout, dans le sud algérien, les habitants déplorent le manque d'ardeur des jeunes au travail « traditionnel » dont l'ambition est de trouver un travail qui les soustrait aux efforts physiques.

Depuis l’origine, les arabes dans le sud du Sahara ont profité de la main d’œuvre des subsahariens comme les occidentaux des maghrébins. Encore aujourd’hui, les sub-sahariens, sous-prolétariat de l'Algérie, sont employés pour les travaux les plus pénibles mais peu de gens acceptent de pénétrer jusqu’au fond des galeries souterraines.

La transmission des savoirs est toujours difficile : L'ambition de beaucoup jeunes algériens semble être de devenir agent de sécurité s’ils ne peuvent pas faire d'études pour travailler dans un laboratoire d’analyse biologique ou technologiques pour développer une infrastructure moderne (qui est encore très peu développée en Algérie).

Et comme partout, l'intervention de l'état en matière d'emploi se porte sur les métiers de « services ».

Les aides de l’État pour « les jeunes » les incitent à acheter des camions pour transporter des marchandises. Ces aides les font rentrer dans un processus d'endettement.

Toute la structure oasienne est concernée par se désinvestissement. Les constructions en terre comme les foggaras, nécessitent un entretien régulier, leur présence attestent pourtant de leur incroyable solidité dans le temps. Le vent de sable, si on ne l'arrête pas ou le déblaie pas, fait des dégâts à la surface et provoque l'ensablement des foggaras.

Assèchement

Le sable gagne © Cari-2018 Le sable gagne © Cari-2018
Concrètement, le processus de déclin des Foggara est visible dans le paysage.

Les techniques de forage modernes ne font pas que se substituer aux systèmes anciens mais les détruisent. Les puits qui pompent électriquement directement et sans limite dans la nappe à côté des foggaras entraînent une diminution du débit et à long terme un tarissement total.

On peut dire que les techniques modernes « se servent » des connaissances millénaires puisque dans le désert, point n'est besoin de chercher l'eau, les foggaras montrent le chemin. Les forages et leur château d'eau sont toujours pratiqués à proximité du premier puits des foggaras. Ce qui est un présage de sa disparition future.

 

 

Schéma en coupe d'une foggara avec nuisance d'un forage © Cari-2018 Schéma en coupe d'une foggara avec nuisance d'un forage © Cari-2018

Schéma simplifié du tarissement d'une foggara

Le niveau piézométrique baisse en dessous de la galerie.

Tous les documents sur le thème du tarissement des foggaras s'accordent à dire que la cause principale en est les forages implantés autour des foggaras depuis les années 80.

Malgré cela il n'existe aucune politique de sauvegarde des foggaras mais plutôt celle de leur destruction systématique.

Montre moi où est l'eau et je te détruirai.

Les châteaux d'eau dans le désert sont le signe, à la surface de la terre, du tarissement du système sous-terrain et de la fin d'une culture communautaire au profit d'un système de contrôle centralisé à échelle nationale.

Abandon © Cari-2018 Abandon © Cari-2018

La palmeraies de Timimoun est une véritable désolation. On y trouve que de très rares jardins, entretenus par des retraités, parmi de vastes étendues de sable où les palmiers sont couchés, morts. Les palmiers encore vivants sont envahis par le sable et personne ne ramasse plus leur dattes qui sèches par terre et durcissent au soleil.

Un document qui concerne la restauration de la Foggara de Ifli Amaque, l'une des plus importantes foggaras de Timimoun recense la production des cultures avant l'écroulement de la foggara, leur nature, la quantité produite et le montant du revenu que pourraient engendrer aujourd'hui l'activité agricole des jardins. Mais les tentatives pour sauver la palmeraie de Timimoun par les associations ce sont révélées vaines, comme toute demande de subvention à l'état pour restaurer un patrimoine culturel qui permet une activité humaine qui rend les habitants autonomes.

Les investissements financiers privés et publiques se tournent vers les forages et les nouvelles cités.

L’État attribue des subventions aux habitants des anciens Ksours pour construire en parpaings de nouvelles cités raccordées aux forages et détachées de la structure oasienne Foggara- Ksar- Palmeraie.

 

Dans les villes comme Timimoun, la population ne pratique quasiment plus la culture.

La présence de robinets et de pompes électriques individuelles dans les maisons entraîne la suppression du rapport avec l'eau en tant que source de vie et de nourriture.

L'idée de la préciosité de l'eau a disparu. Et avec elle, la bassine a disparu des cuisines. Au contraire le dysfonctionnement dû à une « prise d'air » récurrente et systématique enjoint de relancer la pompe régulièrement ou de faire couler l'eau en permanence pour éviter qu'elle ne s'arrête. L'eau se perd dans des fosses septiques. Ici vous devez perdre le réflexe de fermer les robinets.

Dans le cas des forages d’État l'eau devient payante grâce à la mise en place de compteurs comme dans les grandes villes du Nord.

 

Je me souviens avoir lu dans le journal « El Moudjahidin » qui n'a rien a envier à la Pravda, une déclaration du Ministre en charge de l'eau. Face aux problèmes de distribution d'eau à Alger comme dans les autres grandes villes, le ministre déplorait les vols (faciles puisqu'il y a des fuites partout) et annonçait une série de mesures répressives. Concernant le manque d'eau au robinet sa politique se résumait à cette phrase qui clôturait son discours : « Espérons qu'il pleuve .»

 

Dans le Touat, les forages électrifiés par le réseau conventionnel permettent la conquête de nouveaux l'espaces inconnus jusqu'alors. Des groupes d'investissement se sont constitués avec l'objectif de bâtir des coopératives agricoles de plusieurs centaines d'hectares tout en se réservant des emprises foncières allant jusqu'à 10 000 ou 15 000 ha irrigués par des rampes par aspersion pivotantes. L'État prévoit des périmètres de mise en valeur totalisant 25 000 ha. Forages et rampes d'irrigation sont destinés essentiellement à la culture des céréales et des fourrages, en tout cas à des productions de type agro-industriel, aux détriments des palmiers.

Un employé de la société la Sonatrach, compagnie nationale des hydrocarbures, m'a confié que pour 100 hectares de culture dans la région d'Adrar, les exploitants ont foré plusieurs puits sur deux kilomètres de profondeur.

En asséchant les foggaras, c'est toute une organisation sociale qui implose.

Écroulement

Les travaux de bitumage des routes dont les lourds engins font s'écrouler les galeries souterraines comme à Timimoun. Les véhicules utilitaires y participent aussi en faisant vibrer le sol.

Le réseau routier se construit sur des lignes droites, contrairement aux parcours des chameaux, sans tenir compte du réseau des foggaras.

 

L'urbanisation se fait à grand coup de constructions inachevées. Le pays est paralysé par un système dictatorial, bureaucratique et paranoïaque qui paradoxalement a enrayé le processus de mondialisation. Dans le sud de l'Algérie, en tous cas, les oasis, malgré leur déclin global, existent bel et bien, toujours, et une part d'entre-elles (celles qui ont conservé leur taille d'origine) ont échappé à la standardisation totale.

 

La méfiance des habitants à l'égard des produits agricoles en provenance de l'agro-industrie, en provenance du nord est un autre paramètre favorable au maintient d'une agriculture familiale. Cette attitude qui perdure et connaît un nouvel élan cré une sorte de barrière à la consommation de produits alimentaires importés. Les supermarchés n'existent pas encore. A part, les sodas et la « Vache qui rit », la nourriture est saine. Les échanges de services et de denrées alimentaires locales restent un mode dominant dans le sud algérien en dehors des villes. Le système de « privation » des produits de consommation standardisés est à n'en pas douter un facteur de créativité et conservation des savoirs anciens.

Le système d'irrigation par les foggaras subsiste là où l'imperméabilité est la plus grande au changement d'échelle.

4 Pollution.

Les Forages

L’eau destinée à l’alimentation de la population de Timimoun et issue des actuels forages

implantés dans le bassin d’alimentation des foggaras et à une profondeur telle que le

rabattement qu’ils créent influe sur le captage des puits en tête est devenue impropre à la consommation humaine au regard des normes de l’OMS. La teneur en sels minéraux y est en effet aujourd’hui près de dix fois supérieure à la densité maximale admis au plan mondial.

A El-Oued (nord-est du Sahara algérien), pour des raisons de productivité, de grandes parcelles circulaires, pouvant couvrir chacune 60 hectares sont aspergées par un pivot central. L’irrigation massive et l’installation de l’eau courante en ville épuisent la nappe profonde où l’eau est forée. Ces eaux rejetées à la surface polluent la nappe superficielle qui gonfle et affleure maintenant dans de nombreux endroits : les habitations sont gagnées par l’humidité et les terres sont envahies par l’eau stagnante qui a déjà asphyxié un million de palmiers.

 

Stations d'épuration

Le système oasien n'a pas connu jusqu'à maintenant de problème d'eaux usées par l'absence de produits détergeant et la filtration naturelle des roches et du sables.

En revanche la Station d'épuration de Timimoun située sur le lac salé, « sebkha »pollue la nappe et le sel qui était autrefois glané par les habitants.

 

Pour son malheur, l'Algérie n'est pas seulement riche en pétrole mais également en gaz de schiste et en « tight gaz», gaz de réservoir compact, qui est un gaz naturel produit à partir de roches-réservoirs si peu perméables qu'une fracturation hydraulique est nécessaire pour en assurer une production rentable. A Ain Salah, des forages de gaz de schiste par fracturation hydraulique ont été pratiqués. Malgré la résistance de la population, les dégâts sont considérables et la pollution de l'eau est un véritable cauchemar.

L'entreprise Total a également percé dix huit puits à Timimoun, courant janvier 2018, dans le plus grand secret. Le gouvernement algérien collabore à cette destruction, tout en augmentant symboliquement les taxes. Pour ces deux partenaires historiques le gaz de schiste représente une manne financière énorme. Ce qui a ralenti pour l'instant les travaux n'est que le coût important que représente ce type de forage.

 

 

Conclusion.

L'eau souterraine fait partie des catégories de ressource difficile à appréhender car invisible tant qu'elle n'est pas extraite.

A part Monsieur Romanen Remini, chercheur en hydraulique qui affirme que l'Algérie est à l'abri du manque d'eau jusqu'en 2030, il apparaît clairement impossible de mesurer le niveau de remplissage de la nappe, ni la quantité d'eau entrante, ni la quantité d'eau prélevée.

En revanche on peut observer les processus de détérioration des systèmes raisonnés à échelle domestique au profit de systèmes de surexploitation à grande échelle dans le cadre de la monoculture et de l'industrie et des forages individuels tout azimut.

La foggara n'exploite les réserves d'eau souterraines qu'à un certain point, grâce au seul système hydraulique gravitaire et jamais au delà du seuil de réapprovisionnement naturel.

Ce que l'on peut mesurer c'est la dévastation. La désertification des palmeraies n'est pas seulement une catastrophe écologique, elle est le signe de la disparition d'un modèle social et communautaire autonome.

Autour des ksars en ruine et dans les palmeraies, se maintient encore une activité qui nous transporte au temps anciens. Tout n'est pas perdu. Les habitants ont déserté les ksours mais les chèvres, les brebis et les ânes y habitent. Quand les nouvelles cités ne sont pas trop loin de la palmeraie, le lien persiste et les habitants continuent à entretenir les jardins et donc les séguias.

Tablons que la résistance perdurent à l'échelle locale et que la technocratie totalitaire ne parvienne pas, pour des raisons intrinsèques à son fonctionnement, à détruire ces oasis de bonheur.

Cari décembre 2019

- Billet de Blog sur Médiapart de Pihoute en 2010 se rapportant au sujet.

 Bibliographie :

- Association de la foggara « Ifli Amaqane », Timimoun ;

Contribution à un Projet Urbain : restauration - restructuration et réhabilitation de la foggara Ifli Amaqane, projet présenté par Fardjouli Consulting & Cie Timimoun, Janvier 2008

- La foggara en Algérie : un patrimoine hydraulique mondial

Boualem Remini, Bachir Achour et Rabah Kechad

in Revue des sciences de l'eau, Volume 23, numéro 2, 2010

- Les foggaras du grand erg occidental algérien – juin 2008

Achir Achour, Boualem Remini

- Aux oasis sahariennes - février à juillet 1903

André Vellard -Edition hors commerce

Centre de documentation Saharienne Ghardaïa

- Un système d’irrigation original: les foggaras

(d'après J.Oliel , "Les juifs au Sahara ; le Touat au moyen-âge" , CNRS-histoire , 1994.

- Adrar et l’urbanisme ou la sédentarisation erratique des oasis du Touat

Jean-Pierre Frey - Les Cahiers d’EMAM Études sur le Monde Arabe et la Méditerranée - 2014

Annexe :

Le vocabulaire des foggaras

Ennfad : galerie drainante, reliant la ligne de puits

Hassi : puits, visible en surface par les tas de déblais qui la jalonnent.

Aghessro : la partie recouverte de dalles de grès lorsque la galerie émerge à l'air libre

Medjra : quand elle sort de cette protection.

Kasria : Répartiteur, pierre plate percée d'arches calibrée .

Séguias : petits canaux à la sortie du répartiteur, ou l'eau est conduite dans les parcelles

Madjen : bassin très plat en argile compactée

Guémoune : carrés de culture le plus souvent autour d'un palmier

el Hallafa, une planchette percée, dont chaque trou est appelé habba, unité de mesure duodécimale. Il s’agit d’une sorte de calculette quantitative pour mesurer le débit de la source.

 

Certaines illustrations sont tirés d'articles publiés par :

Monsieur Boualem Remini in researchgate.net [consultable ici]

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