Le fantôme de Jupiter - Chapitre 7 -

 

 

 

Le fantôme de Jupiter

Première Partie

Chapitre 7

« Toute forme de mépris, si elle intervient

en politique, prépare ou installe le fascisme »

 

Albert Camus

( L'homme révolté – 1951 )

 

VII. Soirée débat

 

 

Judas se tenait debout dans le hall de la salle des fêtes Salvador Allende au milieu d'un public venu nombreux. Il serrait des mains, embrassait des amis, souriait à tous. Son attaché parlementaire, un ancien militant des jeunesses socialistes, le suivait pas à pas. Déçu par les revirements continuels du gouvernement, il avait choisi de suivre sa conscience et la parole séditieuse d'un député frondeur. Thierry les observa de loin. Leur duo semblait improbable et aurait fait les délices d'un auteur comme Cervantès. Le visage émacié du député ainsi que son regard perçant lui conférait un faux air de vieil hidalgo chasseur de moulin à vent. Au lieu de cela, il traquait les injustices sociales et les errements de son ex-mentor devenu à ses yeux le traître de la classe ouvrière, cause pour laquelle il avait eu durant quelques mois de campagne présidentielle et en soixante propositions les yeux de Chimène. Judas ne se trouvait pas dans cette salle où alors il faudrait amener plus de quatre cents personnes se faire pendre au gibet de la parole bafouée contraire à l'honneur. Thierry reconnaissait ces gens pour la plupart issus du monde plébéien mélange d'ouvriers, d'employés, de petits artisans et d'un gros bataillon d'enseignants réfractaires au capitalisme pur et dur. Il retrouvait pour un soir l'ambiance des meetings de son enfance. Par peur d'être identifié par une vieille connaissance, il invita son factotum à s'asseoir rapidement dans l'amphithéâtre et à attendre sagement le début de la réunion. Tout en contrebas, sur l'écran géant placé en arrière de la scène, on annonçait la présence de trois autres intervenants de la gauche dont Pierre Joxe, ancien ministre mitterrandien et ancien membre du Conseil Constitutionnel. De moins en moins, le tableau dressé par ce frondeur ne lui apparaissait pas aussi simple que celui qu'on lui avait présenté. Il avait assurément des convictions et des arguments à faire valoir ou alors Pierre Joxe était devenu fou ce qui ne semblait pas être encore le cas. Les deux places restantes voyaient arriver un écologiste grande gueule narcissique ; Yannick Jadot, et une pasionaria de la gauche contestataire adversaire farouche du libéralisme économique ; Clémentine Autain. La soirée débuta par le discours du maître de séance avec les habituels remerciements adressés autant au public qu'aux débatteurs d'un soir. Lorsque Pierre Joxe prit la parole pour démonter point par point la loi El Khomry, Thierry écouta avec plaisir l'ancien ministre reconnaissant en lui un véritable orateur, capable de subjuguer par une déclamation lente et posée son auditoire. Là, était le véritable pouvoir, celui des mots et des idées. Un exemple à suivre, pensa-t-il. Une demi-heure plus tard, Yannick Jadot lui succéda. Le style était différent, plus d'impétuosité et de fougue avec néanmoins une intellectualisation prudente des propos vis à vis du pouvoir, par méfiance au cas où la situation évoluerait favorablement pour le pouvoir en place. Rien de tel chez la pasionaria de gauche qui se montra intransigeante, exaltée et redoutablement impertinente. À l'ENA, son style aux antipodes de l'institution lui aurait valu quelques farouches inimitiés mais quel plaisir pour ses condisciples de l'entendre, de la voir ou de lui plaire. Dans la pénombre, seul le souffle catarrheux de son guide Alréen venait par instant perturber son attention. Il aurait voulu le bâillonner lorsque dans les travées, micro en main, apparut son amour d'adolescence. Plus de vingt ans qu'il ne l'avait pas vue. Vingt ans à oublier leurs illusions et leurs fous rires, leurs balades et leurs baisers. Vingt ans déjà... Elle était veuve. Il baissa la tête et sentit son cœur battre de nouveau. Quelle mauvaise idée d'être venu ce soir, pire encore, d'avoir accepté cette proposition idiote. Il n'était plus chez lui. Sa place à présent se trouvait sous les dorures des ministères à concocter d'illusoires solutions, à produire de beaux discours apocryphes, à formuler des textes de lois partisans et inutiles avec tout ce qu'il faut de charabias pour les rendre incompréhensibles ou ubuesques aux yeux des citoyens. Claire distribuait le micro dans le public. Il aurait souhaité qu'elle gravisse une dizaine de marches vers lui, qu'elle parle d'un peu plus près, qu'elle murmure un mot, que simplement elle le reconnaisse entre tous. Ils étaient trois enfants à la pêche aux anguilles. Le temps passe si vite. Et son grand-père, un vieux monsieur au regard malicieux, aux gestes tendres bloqué à tout jamais sur sa chaise, à espérer dans le silence des jours ordinaires la venue de l'Ankou. Plus d'illusions à crayonner, plus d'envies à redouter. Plus de guerres inutiles. Il n'en restait que deux sur les rives du Blavet à surseoir aux outrancières certitudes de la mort. Sans raisons particulières, son voisin cessa ses suffocations, se leva et demanda le micro. Claire monta les dix à douze marches et le lui tendit. Son cœur cessa aussitôt de battre. Heureusement, après une si longue absence, elle ne l'avait pas reconnu, à peine jeté un regard. Thierry écouta donc la question qui s'adressait directement au député frondeur,

  • Ne pensez-vous pas que voter la motion de censure contre le gouvernement fait le jeu du Front National.

Cette question souleva rapidement quelques huées d'indignations. Cette allusion qui consistait en effet pour certains militants PS à faire de ces opposants des fachos voire des fascistes, n'était pas nouvelle. Le député resta de marbre rétorquant simplement que le fascisme se nourrit de tous les renoncements, ajoutant que le meilleur rempart demeure la fidélité à ses convictions issues en droite ligne des combats du Front Populaire. Claire s'éloigna, redescendit les marches et tendit le micro à un autre participant. Le débat se poursuivit jusqu'à l'heure prévue. Pour sortir incognito, Thierry se noya dans la foule. Ayant atteint la rue où stationnait la voiture, une main ferme se posa sur son épaule. Il sursauta. Se retournant sèchement, il reconnut son coach. Il affichait la même mine glaciale qu'au premier jour.

  • Vous ai-je fait peur ?

  • Non, je pensais à autre chose. Mais... que faites-vous ici ?

  • Je suis venu observer votre adversaire. Il est toujours utile de connaître celui contre qui on se bat, de voir ses tics, ses manies. Vous l'avez trouvé comment ?

  • Difficile à dire... Si vous voulez, on en reparle un autre jour. Il est tard.

  • Pourquoi pas demain !

  • Demain ?

  • Personne vous a prévenu... Je pensais... Nous dînons à vingt heures avec le député de Lorient, Léonard Guillard. Vous verrez, un jeune homme très bien qui a su faire lui aussi les bons choix.

Confusément, cette présence ne lui sembla pas accidentelle mais plutôt le fruit d'un acte délibéré. On voulait le tester, sonder sûrement ses réactions ou éprouver sa sagacité. Il resta stoïque et, sans montrer la moindre confusion verbale ou physique, répondit,

  • Alors à demain. Bonne fin de soirée.

  • Également.

De cet homme de plus en plus présent, il ne savait que peu de choses à part son nom, une fonction au sein du parti, sa relation ambiguë avec son beau-père et d'autres petits détails assez superficiels. L'homme gardait sa part d'ombre. Pendant quelques secondes, Claire s'était évanouie de ses pensées. Elle y revint non sans une certaine culpabilité, sentiment inavouable qu'il croyait avoir chassé le jour où les dernières lettres de leurs correspondances partirent en fumée. C'était une semaine avant son mariage. Il les avait précieusement gardées dans une petite boîte métallique de galettes bretonnes sans savoir pourquoi mais les avait brûlées par crainte qu'un jour Valérie ne les découvre. C'est ainsi que durant les deux premiers mois de son départ précipité pour Paris, Claire lui écrivait une lettre par semaine, parfois deux. Elle le suppliait de ne pas laisser ses parents sans nouvelles, qu'ils s'inquiétaient, se torturaient inutilement, qu'ils l'aimaient toujours. Thierry au contraire la priait de venir le rejoindre ajoutant que sa vie d'avant n'avait été que pauvreté et indigence tant morale qu'intellectuelle. Sa tirade favorite déniait tout rôle paternaliste à un père de substitution. Les mots étaient si violents contre sa famille que construire une vie sur une telle rancœur aboutirait tôt ou tard à un échec. Claire refusa donc de le rejoindre. Dans sa dernière lettre, elle lui demandait simplement d'oublier leur histoire, qu'elle en aimait un autre. Thierry se plongea dans ses études et lentement se détacha de sa famille pour devenir un haut fonctionnaire d'état rationnel et pragmatique.

 

Le lendemain, au petit déjeuner, l'article à la gloire du ministre de la défense occupait un demi feuillet recto. Au verso telle une réponse à cette belle inauguration, une controverse financière et syndicale venait noircir le tableau. Elle venait d'agriculteurs venus réclamer les aides promises suite aux crises à répétitions du lait, du porc et du poulet breton. Le ministre interrogé sur ce point précis de la politique régionale précisait brièvement que les fonds européens, structurels et conjoncturels en cours de déblocage à Bruxelles, seraient très prochainement disponibles. Thierry s'amusa de cette précision temporelle qui ne signifiait rien de moins que la dialectique bien huilée des uns qui requéraient la patience suicidaire des autres. Remonté dans sa chambre, il rechercha des informations sur ce jeune député à l'avenir prometteur. Les journalistes le présentaient sous les traits d'un catéchumène appliquant à la lettre les directives reçues du ministre. Cette subordination volontaire lui avait valu une progression spectaculaire le faisant passer en quelques années d'attaché parlementaire lambda à député membre de la commission défense du parlement. Il voyageait de part le monde, fréquentait des militaires de hauts rangs, signait des rapports très confidentiels et surtout, développait un réseau silencieux d'amis, de confidents, d'affidés. Les photos le présentaient toujours tiré à quatre épingles dans des costumes manifestement griffés de couturiers parisiens. Thierry décida de faire un tour en ville dans l'après-midi et de voir si sa garde-robe pouvait être améliorée.

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