Flics et Gilets Jaunes.

Souvenons-nous des slogans des années 60 et 70 lorsque nous, les étudiants, traitions les CRS de SS. Est-ce moins choquant que de vous appeler « les barbares » ? Non. Il fut un temps où vous étiez « gardiens de la paix ».

Flics et Gilets Jaunes.

 

L'état dans lequel se trouve la fonction publique est révélateur d'une société. La grève des urgences dans les hôpitaux ou le malaise du corps enseignant ne sont ni plus ni moins que des signes inquiétants de souffrances morales, psychiques et physiques de toute la fonction publique. Les fonctionnaires de police n'échappent pas à ce malaise. Hiérarchiser ces souffrances est pour ma part inconcevable. Le policier est un fonctionnaire comme les autres. Qu'est ce qui le rendrait meilleur qu'une infirmière s'occupant d'un malade en fin de vie, qu'une institutrice transmettant le savoir à un enfant de primaire ou qu'un pompier sauvant la vie d'un adolescent ? Rien, si ce n'est qu'un égoïsme corporatiste. Tout fonctionnaire a en effet un rôle important à jouer dans une société normalement constituée. Voilà que 27000 fonctionnaires de police défilent dans les rues de Paris pour dire leur malaise. En ce moment, tout est de la faute des Gilets Jaunes, comme par exemple le déficit budgétaire, le trou de la sécu qui ne se résorbe pas assez vite et donc le malaise de la police nationale. Je voudrais rappeler que la police regroupe plus de 300 métiers différents et que tous ne sont pas affectés par ce malaise. Les fonctionnaires les plus atteints appartiennent à la police du quotidien. Pour incarner leur malaise, la police parle de manque de reconnaissance, de matériels obsolètes, de locaux indignes, d'heures impayées, d'un week-end sur six avec sa famille et ainsi de suite. La liste est longue de leurs griefs. Il est bon de rappeler que depuis plus d'un siècle ces mêmes motifs de mécontentements ont déjà été évoqués. Ce n'est donc pas, malheureusement, des critiques nouvelles.

Leur situation s'est néanmoins détériorée depuis les années 2000. La gestion des foules qui avant cette date était reconnue dans le monde entier s'est dégradée. On a vu l'apparition des fameux robots-cops, mi soldat mi policier. Quoi de mieux pour inspirer la confiance ! Ensuite Sarko a développé la politique du chiffre. Tiens, bizarrement on retrouve cela dans les hôpitaux : faire du chiffre. Rassurez-vous bon peuple de France, avec la start-up nation de Jupiter, cette idéologie libérale s'est encore amplifiée pour le grand malheur de notre société. La police à partir de cette idéologie du chiffre a abandonné son rôle de prévention pour le répressif. On a délaissé la police de proximité arguant de son inutilité. La police s'est peu à peu coupée des populations les plus fragiles, par exemple des quartiers. Pour retrouver sa « dignité perdue », elle parle aujourd'hui du retour impératif de l'autorité seule garante d'une paix sociale. En réalité, elle veut imposer son autoritarisme sur toute la société, ce qui, si on n'y prend pas garde, conduit au totalitarisme des années de plomb en Italie et, osons dire le mot, au fascisme de Franco.

Elle parle aussi sans en apporter la preuve du laxisme de la justice. Et là les bras m'en tombent. Ce n'est ni plus ni moins que de la désinformation. Depuis les années 2000, la population carcérale n'a cessé d'augmenter. Il n'y a qu'à vérifier. Les chiffres sont têtus. À titre d'exemple, l'année où dans les prisons le taux d'occupation a été le plus haut sous Sarko est inférieur au taux d'occupation le plus faible sous Hollande. Voilà la réalité. Tout le reste n'est qu'enfumage et mensonge. En outre, est-ce que la réponse pénale est une bonne solution ? À voir ce qui se passe avec le cannabis, on peut largement en douter. La répression n'a jamais été une bonne solution sauf pour des dictatures mais ces régimes n'ont pas mes faveurs. Au contraire, il faut privilégier la prévention ce que des syndicats comme Alliance, proche d'une droite dure pour ne pas dire plus, refuse. Pour eux, le casque à pointe, la matraque, le gaz et les arrestations arbitraires sont les clefs de voûte de la justice. Pinochet et Pétain ont donc encore quelques apôtres.

D'autres problèmes sont à évoquer comme le salaire. Il est bon de signaler que ce problème n'est pas spécifique à la police mais bien général à la fonction publique. Le deuxième problème est celui des affectations. En général, les jeunes recrues sont dirigées vers des zones sensibles alors que les flics expérimentés se retrouvent pépères dans des quartiers moins soumis au stress. Ceci se retrouve encore dans l'enseignement où les jeunes professeurs inexpérimentés font face dans des quartiers défavorisés à des classes plutôt agitées. Les mutations sont pour les uns et les autres difficiles à obtenir. On voit bien que nous avons à faire une question dépassant le cadre de la police.

Ensuite parlons un peu d'amour qui est une pomme de discorde entre la police et une partie de la population. L'amour, pour qu'il soit partagé, demande un respect mutuel. Lorsque en guise de roses, la police sort son gourdin, je vois mal le manifestant lui déclarer sa flamme. Non. La politique du robot-cop et du tout répressif a quelques limites. Ce désamour ne date pas d'hier. Il est même une constante dans l'histoire. Souvenons-nous des slogans des années 60 et 70 lorsque nous, les étudiants, traitions les CRS de SS. Est-ce moins choquant que de vous appeler « les barbares » ? Non. Il fut un temps où vous étiez « gardiens de la paix ». Aujourd'hui, face au Gilet Jaune, vous êtes des forces de l'ordre. Pour nous Gilets Jaunes, la nuance est énorme, gigantesque, abyssale. Je suis l'un d'eux et j'en suis fier. Vous nous avez gazés, amputés, éborgnés, matraqués. Étaient-ce vos ordres ou vos penchants ? Est-ce légitime toute cette violence contre le peuple ? Non. Vous avez aussi le droit de refuser des ordres contraires à la morale. Le livre de Hannah Arendt sur le procès Eichmann peut vous aider à comprendre comment l'obéissance à des ordres injustes peut amener une société à l'arbitraire puis à la dictature.

Cependant votre malaise est réel. Il ne vient pas de nous mais de vos supérieurs qui dans leurs bureaux se foutent pas mal de savoir si vous êtes lessivés, fatigués, usés de tant d'heures de présence dont une bonne partie non-payées. Vous êtes les esclaves consentants d'un pouvoir qui ne vous respecte pas et vous matraquez le peuple dont vous êtes issus. Malheureusement depuis Charly Hebdo, vous avez coupé ce lien qui vous unissait à lui. Vous êtes devenus serviles, aveugles sauvages, barbares. Vous ne respectez plus l'enfant dans sa poussette, vous poussez la manifestantes âgée sur le bitume, vous visez la vieille dame qui ferme ses volets... Le pire dans tout cela est l'IGPN qui, loin de mener des enquêtes rapides, se montre par sa lenteur très partiale à votre encontre. Comment voulez-vous donc restaurer votre « honorabilité » si les brebis galeuses qui vous nuisent, restent chez vous ? Comment ?

Je demande donc de la sévérité pour tous les actes contraires à l'éthique et la déontologie de votre métier. Je demande l'arrêt des voltigeurs. Je demande le retour des matricules sur les uniformes. Je demande l'arrêt de l'utilisation des LBD et des gaz. Je demande le retour d'une police de proximité. Je demande la démission de Castaner, de Nunès et du préfet de police de Paris. Je demande l'humanisation de votre métier. Peut-être alors que le nombre de suicides sera moindre ? Peut-être alors que les françaises et le français auront une autre image de sa police. Il tient à vous et à vous seul de retisser les liens qui se sont distendus. Ressaisissez-vous. Retrouvez votre humanité.

 

Spartacus 2022

 

 

 

 

 

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