Le fantôme de Jupiter - Chapitre 11 -

Le fantôme de Jupiter

Chapitre 11

« Toute forme de mépris, si elle intervient

en politique, prépare ou installe le fascisme »

 

Albert Camus

( L'homme révolté – 1951 )

XI. Victor Hugo

 

Peu de monde dans le wagon de première classe du TGV de neuf heures vingt deux, direct pour Paris. La tête lourde, il cherchait sa réservation. Son siège enfin trouvé, il se laissa choir de tout son poids, ferma les yeux et soupira longuement. Depuis bien des années, il n'avait pas eu à vivre un week-end aussi chargés émotionnellement. Soulagé, il rouvrit les yeux et vit une grosse femme s'asseoir face à lui. Entre deux âges, les lèvres vermeilles et les joues empourprées, elle lui sourit aimablement avant de sortir d'une petite mallette en cuir posée sur ses genoux un magazine dont il reconnut rapidement la première page grise et rouge de Détective. Durant son enfance, il arrivait parfois qu'un de ses camarades un peu plus affranchi que les autres le subtilisait à ses parents et l'offrait en trophée à sa bande de copains. Bien à l'écart, ils dévoraient incrédules les nombreux articles relatant des histoires où le sexe, le sang, le meurtre et toutes les déviances humaines quelles soient réelles ou imaginaires, étaient largement évoquées. Ces lectures n'étaient rien d'autre qu'un condensé des perversions du monde des adultes et aussi une source extraordinaire de phantasmes pour de jeunes esprits à une époque où la transgression s'évaluait en dehors de l'internet. Thierry, surpris un jour par sa grand-mère Adèle, lui promit de ne plus participer à ses réunions clandestines. Horrifiée mais soulagée, la vieille dame avait préféré se taire. C'était leur petit secret qu'elle garda jusqu'à sa mort, l'année ayant précédé son départ pour Paris. La porteuse de pierreries et de bijoux et, après un dernier sourire contrit, reprit sa lecture. Ici un meurtre à la strychnine sur un unijambiste fildefériste, l'article suivant narrait un viol en réunion, plus loin encore deux prostituées mineures qui découpèrent leur proxénète et le firent voyager de gare en gare en valise à roulette. Il y avait de belles histoires, certaines corsées, d'autres fantastiques, quelques unes répugnantes à souhait. Et le plus graves, des journalistes pour les révéler à un public curieux, amateur licencieux de sensations fortes. La vérité, rien que la vérité à s'en pourlécher les babines. Thierry ferma les yeux. Il attendait l'instant où sa volonté de savoir surmonterait son appréhension. Une demi-heure après le départ, il prit enfin l'enveloppe du fond de sa poche et l'ouvrit lentement. Il en sortit trois documents dont un extrait de naissance de la mairie d'Hennebont et un acte de mariage. Il les parcourut une première fois puis les relut très attentivement. Il réfléchit, compta les mois et les semaines, remua la tête et se frotta nerveusement le front du bout des doigts. À la fin, une évidence s'imposait ; Victor Keryhuel ne pouvait être que son fils et non le fils de son frère. Malgré tout, il ne ressentit pas colère envers son amour de jeunesse ou d'amertume contre lui même, seulement une profonde mélancolie pour son frère et une immense inquiétude pour son neveu et assurément son fils.

 

Paris et sa cohue, Paris et son stress. Paris... Paris... Une ville mortifère pour noyer ses doutes et faire grandir ses ambitions. Une ville pour s'oublier et oublier les autres. Paris et ses élites, ses manigances et ses traquenards. Ses combines politiciennes. Ses prétentions d'énarques. Le doute l'assaillit un peu plus lorsque, le pied posé sur le quai, il sentit le quotidien reprendre son droit. Il sentit Paris et ses odeurs, Paris et sa frénésie incessante. Les gens qui courent à droite et à gauche, qui se bousculent, s'ignorent, s'indiffèrent. Il sentit la grande vacuité de sa vie se jeter dans l'arène du pouvoir et du carriérisme. Il sentit l'ordre, la pollution et le bitume. Il sortit de Montparnasse et alla directement prendre un verre au premier troquet qu'il trouva. Il s'installa à la terrasse et regarda cette foule qui comme des centaines de petites fourmis silencieuses, le regard absent, traversait les rues à marche forcée. Ce n'était pas le Luxembourg et sa belle musique, ses arbres et ses grands espaces. Il y avait la pauvreté de ce couple de SDF poussant sur une vieille carriole les fantômes de leur vie, ceux d'avant la descente aux enfers. Il y avait cette femme rom assise sur le trottoir tenant un enfant inerte dans les bras, une petite pancarte quémandant une pièce. Il y avait aussi l'indifférence des autres, de tous les autres qui résignés fixaient égoïstement leurs pieds pour ne pas voir, ne pas ressentir, ne pas éprouver. Ne pas simplement se laisser happer par la misère ordinaire. Il se leva, fit une vingtaine de mètres et, tel un automate, mit un billet de vingt euros dans une coupelle translucide aussi fatiguée que le regard blême du jeune enfant. Sans attendre quoi que ce soit, par honte peut-être d'un geste qu'il ne parvenait pas à s'expliquer lui-même, il se retourna et alla reprendre sa place. Par lassitude, il ferma les yeux. Il aurait voulu que tout s'arrêtât là, à cet instant où l'intolérable le glaçait d'effroi. Il n'était rien, ou plutôt, il redevenait le petit garçon du Blavet, le petit-fils de Louis et d'Adèle Le Gal, insouciant, joyeux et parfois jaloux malheureux de son petit frère. Cinq minutes plus tard, il s'engouffrait dans le métro en direction Porte d'Auteuil. Ce soir, comme tous les soirs devant une télé que plus personne ne cautionne, il dînera en écoutant Valérie lui parler pour la énième fois de leurs prochaines vacances aux Bahamas. Par habitude, il hochera la tête. Témoin sans être dupe, Béatrice rêvera de musique, de concerts et de son audition à la maîtrise de Radio-France. Elle atteignait l'âge où s'émanciper n'est plus une délicate génuflexion de respect. Au contraire, s'émanciper se conjugue avec conflits, affrontements, batailles, tous ces mots qui finissent par desserrer les liens, par libérer de la piété familiale. Quand il ouvrit la porte et à son grand étonnement, son beau-père assis dans un fauteuil, buvait un digestif. Sans attendre, il posa son verre et, se dirigeant vers lui, ouvrit les bras pour l'accueillir comme le fils prodigue. Cette attitude insolite chez un homme avare de démonstrations affectives chiffonna Thierry. Il jeta son sac et accepta, malgré une certaine réticence, l'accolade offerte. Après deux ou trois tapes sur l'épaule et un profond soupir de contentement, Monsieur Arnaud l'entraîna dans le salon. Commença alors un long discours sur son week-end dont visiblement il connaissait de nombreux détails, particulièrement celui bien arrosé de l'après match. Il y voyait les prémices de relations amicales fondées sur des intérêts communs dont tôt ou tard il tirerait bénéfices en ajoutant avec une pointe de fierté que c'est ainsi qu'il avait construit sa fortune. Il faut savoir s'entourer, ajouta-t-il et ne pas avoir trop de scrupules. Il se tut un bref instant, chercha dans le regard de son gendre une approbation silencieuse puis continua soulagé de n'y lire aucune objection.

  • Thierry, je t'ai toujours considéré comme mon fils... Valérie est heureuse. Béatrice te considère un peu comme son père. Et, vous ne manquez de rien... Ce qui me ferait plaisir aujourd'hui, serait de te voir député et pourquoi pas ministre un jour. Je ferai tout pour cela. Tu es jeune, ambitieux et très capable. Il n'y a qu'à voir ceux qui nous gouvernent, ils n'ont pas ton intelligence, cette rapidité d'analyse...

Monsieur Arnaud continua son monologue une dizaine de minutes. À la fin, Thierry le remercia de sa confiance tout en cherchant qui du sous-préfet ou du député s'étaient laissés entortiller, corrompre qui sait, par son beau-père dans un jeu de poker-menteur. Cette possibilité lui rappela son premier cours de droit constitutionnel à son entrée à l'ENA dispensé par Monsieur Bernard professeur à Science Po qui, en pédagogue averti, ponctuait assez souvent son enseignement de citations d'auteurs français ou russes. La première d'entre elles, « Le problème de la politique, c'est que l'on préfère la consigne à la conscience » venait de Victor Hugo et pouvait s'épingler telle une rosette à l'un des deux acteurs de cette grisante soirée, voire aux deux peut-être. Valérie, le visage radieux, vint interrompre son questionnement. Elle s'accrocha au bras de son mari et l'embrassa dans le cou sous le regard serein de son père. Son retour avait probablement maquillé de tendresse une affection de plus en plus vacillante. Thierry s'en accommoda et à son tour embrassa son épouse qui proposa d'aller chercher Béatrice chez l'une de ses amies de l'école de musique non loin de leur domicile. Sur le chemin de retour, l'adolescente peu diserte jusqu'à-là, interrogea Thierry sur le possible déménagement de toute la famille vers la Bretagne. Ce départ l'inquiétait. Sa mère, d'un ton sec, interrompit l'échange en précisant qu'une adolescente suit ses parents en toutes circonstances et cela sans causer le moindre problème. Cette injonction fit réagir Béatrice qui se mit à ronchonner vivement tout en accélérant son pas. Valérie, peu encline à supporter la révolte inattendue de sa fille, se porta à sa hauteur et tenta de la raisonner. Commença alors une vive dispute. Loin de se formaliser, Monsieur Arnaud resté en arrière avec son gendre s'adressa à lui,

  • Cela fait quelques jours que Béatrice s'oppose à sa mère. C'est une adolescente, rien de très grave. Si tu as la chance d'être député, ce que je souhaite, Béatrice aura de nouveaux amis, un nouveau collège... une nouvelle vie en sorte. À cet âge, on oublie vite. Et la Bretagne est une belle région. Ce n'est pas à toi que je vais l'apprendre.

Thierry opina de la tête cependant il ne put s'empêcher d'émettre une idée,

  • Vous devez savoir qu'un député passe autant de temps à l'assemblée que dans sa circonscription. Alors si Valérie veut rester vivre à Paris, je ne m'y opposerai pas. C'est aussi une solution.

  • Je ne crois pas à cette idée. En effet, les électeurs sont très sensibles à certains sujets comme la famille, surtout en province... Ce n'est pas le seul mais celui-ci a son importance.

Monsieur Arnaud ralentit sa marche, fouilla rapidement dans sa poche et en sortit un paquet de bonbons de réglisse à la menthe. D'une voix faussement traînante comme pour mieux se faire comprendre, il ajouta,

  • Ah, oui, j'allais encore oublier ; Macron recherche des collaborateurs très pointus sur certains sujets. Pour l'instant cela reste confidentiel, tu me comprends, mais après ton investiture comme candidat PS et en fonction de certains paramètres, tu pourrais le retrouver, disons... en novembre. Tu ne seras pas le seul car d'autres figures emblématiques du PS franchiront le pas. Ils y seront obligés si ces gens veulent garder leurs prébendes. Fais moi confiance, tu es dans le bon wagon.

Ces paroles n'avaient rien d'anodines, au contraire. Monsieur Arnaud ouvrit finalement son paquet et demanda,

  • Veux-tu un réglisse. C'est très bon pour la toux...

En arrivant chez eux, Béatrice gagna rapidement sa chambre suivit de sa mère. La rébellion de l'adolescente loin de s'éteindre progressait. Dans le salon Monsieur Arnaud se servit un petit cognac puis remercia son gendre pour son écoute et sa très grande discrétion quant à leurs affaires. Une demi-heure plus tard il le quittait non sans avoir salué sa fille et sa petite fille toujours en grande discussion. Le soir le repas fut rapide et silencieux. Froid.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.