Le fantôme de Jupiter - Chapitre 12 -

 

Le fantôme de Jupiter

 

Chapitre 12

« Toute forme de mépris, si elle intervient

en politique, prépare ou installe le fascisme »

 

Albert Camus

( L'homme révolté – 1951 )

XII. Rompre le silence

Emmitouflé dans son loden vert amande, l'homme montait la rue Christiani au pied de la butte Montmartre. Au niveau du numéro 18, il s'arrêta et sonna trois petits coups secs sur l'interphone. Une voix de femme se fit aussitôt entendre. « Je vous écoute » dit-elle. L'homme se pencha et d'un ton neutre lui répondit « Janus ». Il était 21 heures et la lourde porte de l'immeuble Haussmannien s'ouvrit. Il monta rapidement au deuxième étage par le monumental escalier de gauche. Sur le palier, une jeune femme souriante l'attendait. « Vous êtes le dernier, entrez ». Il s'engouffra dans l'appartement, retira son loden qu'il mit sur un cintre et pénétra dans le salon. Une dizaine de personnes assises autour d'une table discutait déjà. Il prit l'une des deux chaises restées vides. D'un hochement de tête il salua face à lui Gauthier Léouville puis Karl Le Pogam placé à sa droite. À côté de lui, il crut reconnaître un ancien banquier aperçu précédemment lorsqu'il travaillait encore avec au ministère des finances. Tous avaient devant eux une pochette parme estampillée des deux lettres majuscules EM. Lorsque Karl Le Pogam en responsable de séance donna le signal, toutes les personnes ouvrirent leur dossier. Ainsi débuta la première soirée du comité de liaison du mouvement En Marche pour la présidentielle. Monsieur Arnaud ne s'était pas trompé, les ralliements depuis la démission du ministre des finances, autant de la société civile qu'économique ainsi que du monde politique, de gauche ou du centre, se faisaient de manière lente et cependant continuelle d'où un certain agacement des partis traditionnels. Devant chaque personne se trouvait en outre une petite écritoire avec le nom et la fonction de chaque participant. Son cher Gauthier se trouvait être ainsi le responsable communication du candidat et investi lui-même aux législatives sous l'étiquette PS. Quant à lui, il bénéficiait du titre grandement séduisant de conseiller politique sur les questions régaliennes de justice et de sécurité. L'équipe se mettait en ordre de bataille pour une victoire qui depuis le renoncement du président au renouvellement de son mandat, s'avérait moins compliquée que prévue. Après un tour de table de présentation, les discussions portèrent sur les relations internationales avec le cas particulier de l'Allemagne. À cet effet, Karl Le Pogam devait rencontrer très prochainement les responsables du SPD. La soirée se termina à 23 heures 30 précises après avoir programmé la prochaine réunion dont le thème serait « Comment casser les codes de la vieille politique ? ». Thierry reprit son loden et attendit le départ de Le Pogam pour lui emboîter le pas. Dans l'escalier, il sollicita son aide,

  • Pourriez-vous me déposer chez moi ? C'est sur votre chemin, n'est-ce pas ?

Le Pogam qui rentrait chez lui non loin du Parc des Princes à Boulogne-Billancourt, accepta volontiers. Il le remercia. Ce n'est qu'arrivés sur le périphérique qu'il posa enfin les questions qui le taraudaient depuis au moins une dizaine de jours.

  • Qui a décidé de mettre mon épouse coordinatrice du collectif « Les Femmes avec Macron » ? Vous savez très bien qu'elle n'y connaît rien en politique. Cela ne l'a jamais intéressé. Jamais.

  • Ce n'est pas moi. J'y étais même opposé. C'est votre beau-père. Il est très convaincant, si vous voyez ce que je veux dire. Je m'attendais aussi à votre réaction. Essayez de la dissuader.

  • J'ai bien tenté mais rien à faire. Aujourd'hui, elle se croit indispensable.

  • Alors je ne peux rien faire à moins qu'elle ne fasse une erreur. On ne sait jamais.

  • Il y a aussi des rumeurs qui circulent comme quoi le bureau politique du PS trouverait quelques avantages à nos investitures alors que nous sommes dans l'équipe Macron. Là où vous êtes placé, vous devez savoir quelque chose?

  • Je pense que tout le monde y trouve son compte. Le PS sait qu'il va perdre alors il se garde bien de prendre officiellement position. Quant à Macron, il a besoin malgré ce qu'il dit de compétences et on les trouve aussi à gauche. Vous restez donc, quoi que vous en pensiez, de possibles vainqueurs étiquetés socialistes. Il n'y en aura pas beaucoup en juin. Le PS qui joue un peu sa survie, vous ménagera. Ne vous inquiétez pas, on ne coupe pas les jeunes pousses prometteuses.

Thierry qui depuis quelques mois peaufinait son discours politique répliqua sans attendre,

  • Le parti fait à mon avis un pari assez dangereux car Macron et ses députés peuvent être aussi bien être les sauveurs que les fossoyeur du PS et croyez moi, ce n'est pas de la politique fiction. Quant aux compétences, je parlerai plutôt d'alibi.

  • Peut-être mais tout à un prix. Votre avenir, aussi.

Thierry se contenta de cette dernière réponse autant par prudence que par méfiance. Le Pogam sentit ce léger malaise mais par retenue adopta lui aussi une attitude stoïque. Juste avant de sortir porte d'Auteuil, il questionna son passager,

  • Vous allez toujours à Lorient ce vendredi ? Demanda-t-il.

  • Oui. Je vais à Groix avec le député Guillard pour l'inauguration de la maison des services. Il y aura la presse.

  • Vous apprenez assez vite...

  • En effet...

  • Vous le saluerez de ma part.

  • Je n'y manquerais pas.

 

L'inauguration se déroula avec tout le tralala républicain ordinaire : longs discours ennuyeux, poignées de mains humides, petits toasts sucrés-salés, mousseux à l'étiquette aussi racoleuse qu'un programme électoral et sourires pixelisés des différents intervenants.

Le soir, il retourna à son hôtel où il avait réservé par pure superstition la même chambre. Il dîna au restaurant puis regarda sur LCP une émission sur les trusts pharmaceutiques. Demain, il irait à Hennebont plein de doutes revoir sa maman. Elle l'attendait vers les dix heures place de la Poterie. Depuis des mois, il n'en finissait pas d'hésiter. Il prenait son clavier, composait les premiers chiffres puis s'arrêtait, tétanisé par la honte indicible qui prenait possession de son âme. Aujourd'hui on lui demandait d'être avec le peuple, d'être au parlement la voix incontestable du peuple, lui qui durant vingt ans s'était, croyait-il, affranchi de son milieu social. Renouer avec sa famille c'était reconnaître ses illusions, reconnaître implicitement son appartenance au peuple des forges de Lochrist. Le séjour aux Bahamas avait été paradisiaque avec néanmoins deux ou trois disputes entre Valérie et sa fille. Durant l'une d'elles fatigué de ces discussions interminables, il prit son téléphone et appela sans défaillir la métropole. Il était onze heures à Nassau et seize heures en France, l'heure à laquelle Robert Keryhuel retrouvait ses amis de l'amicale des anciens de la sidérurgie. La sonnerie résonna plusieurs fois sans que personne ne décroche. Soulagé, il s'apprêtait à renoncer lorsqu'une voix rompit le silence,

  • Allô.

  • Allô, maman...

  • Non. Vous voulez sûrement parler à Madame Keryhuel ?

  • Oui, s'il vous plaît.

  • Attendez, je vais la chercher.

Il entendit des pas sur le carrelage puis des paroles lointaines. Des murmures. L'attente s'éternisait laissant à sa conscience le choix du renoncement lorsque une petite voix étranglée mit fin au doute qui le tiraillait,

  • Allô, Thierry, c'est toi... Thierry...

  • Oui, maman.

  • Thierry, mon chéri... Je... Je suis contente de t'entendre. Tout va bien ? Il ne t'est rien arrivé ?

  • Non, il ne m'est rien arrivé. Ne t'inquiète pas. Je... Comment te dire. Je dois venir à Lorient. On peut se voir... J'aimerais te voir...

  • Bien sûr. Tu viens quand ? Cette semaine... la semaine prochaine ?

  • Maman ! Pas si tôt. Je pense en novembre. Novembre...

  • Novembre ! Bien sûr... novembre. On ne bouge pas avec ton père.

  • Maman, j'aimerais te voir seule. C'est mieux pour l'instant.

  • Si tu veux, mon chéri.

  • Maman, je... je...

Les mots ne sortaient plus car après vingt ans d'une haine cuite et recuite, les paroles les plus simples n'avaient aucun sens. Il y eut donc un grand silence que Thierry finalement brisa,

  • Je te rappelle bientôt maman, bientôt. Je te le promets.

Puis il raccrocha soulagé d'avoir vaincu son appréhension. Ce n'est qu'à son retour en France qu'il rappela sa mère. La conversation fut alors plus facile.

 

Le taxi l'arrêta à sa demande juste après le pont Jehanne la Flamme. Il emprunta d'un pas lent le Quai du Pont-Neuf longeant le Blavet. En quelques minutes il se trouva Place de la Poterie. Elle était là, juste de l'autre côté, enveloppée dans son éternel petit manteau de laine de couleur crème.

 

 

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