Porte-parole, représentant, référent ou rien : un choix difficile.

Les Gilets Jaunes ne sont ni un parti, ni une association mais la réunion de citoyennes et de citoyens ne supportant plus une démocratie à bout de souffle. Quelle forme de gouvernance veulent-ils pour demain, reste un mystère et un choix difficile. Et comme disait mon grand-père de Tizi-Ouzou, « Tu as droit d'être en colère mais nous n'avons pas le droit de rester fâché ». Amitiés Fraternelles

Porte-parole, représentant, référent ou rien : un choix difficile.

La démocratie est un long chemin qui peut prendre différents visages selon les époques et les pays. À ce titre, la gouvernance Athénienne selon Solon n'a rien de comparable à notre république et pourtant les deux régimes représentent bien deux formes de démocratie républicaine. Nous avons opté en France, suite à la révolution de 1789, pour une démocratie représentative. La raison est fort simple car si les nobles se méfiaient viscéralement du tiers-état, les bourgeois avaient à l'encontre des gueux et des manants la même défiance. Alors pensez bien que laisser les clés du pouvoir à un peuple d'incultes et d'illettrés capable de tous les excès leur était insupportable. Il fallait dans ce cas élire des députés supposés plus sages et plus aptes à exercer le pouvoir. Bien sûr, les femmes qui représentaient la moitié du peuple étaient exclues de cette démocratie façon ancien régime. Le patriarcat vivait encore de belles heures. Ce n'est qu'en 1944 que cette imperfection démocratique fut corrigée. Depuis lors, la Ve république se traîne dans son incapacité à écouter le peuple, à entendre ses revendications, à respecter ses choix. Pourquoi cela ? La réponse est fort simple, nos députés deviennent les serviteurs du pouvoir politique et donc des partis qui eux-mêmes sont serviles au pouvoir économique. On ferme la boucle. La messe est dite. Le peuple devient dès lors un être immature soumis aux caprices et aux volontés du club très fermé des riches et des ultra-riches. Pour remédier à cela, il nous faut trouver une autre forme de démocratie capable, non pas d'imposer les volontés des plus forts, mais de respecter les minorités, formule chère à Victor Hugo. La démocratie participative permet cela. Ainsi, dans nombre d'ONG et d'associations, la base militante a choisi cette forme d'expression garantissant le plus grand respect des décisions prises en totale concertation. En France, avec un système représentatif malade de son obstination à plaire aux puissances financières, la désillusion devient croissante entraînant un nombre d'électeurs à bouder les urnes. Tout était donc en place pour l'expression d'une colère sociale et l'apparition des Gilets Jaunes.

Les Gilets Jaunes ne sont ni un parti, ni une ONG, ni une association mais la réunion, parfois dans un collectif, de citoyennes et de citoyens ne supportant plus une démocratie à bout de souffle. Ce mouvement est hétéroclite, coloré, bigarré, pacifiste. On y rencontre de temps à autre, ne nous voilons pas la face, des personnes prônant des idées subversives, au bord de la légalité mais là encore rien de catastrophique si l'on sait rester vigilants à toutes formes d'extrémisme. L'absence de chef, au grand dam du gouvernement malgré quelques figures emblématiques, a permis au mouvement de ne pas être récupéré. Soyons fier de cela. Durant ce premier hiver et autour des braseros, les gens se parlaient. Ils échangeaient, communiquaient. Ils prenaient enfin conscience qu'ils n'étaient plus les seuls à vivre au quotidien des situations économiques difficiles. Les rond-points ont créé ainsi au fil des jours une dynamique démocratique nouvelle sur un modèle participatif. Tout le monde avait le droit à la parole. Ceux d'en haut ont alors pris peur car si le peuple commençait à comprendre les injustices qu'il subissait, il se pourrait très bien qu'il décide un jour de les chasser du pouvoir. Néanmoins, quelques porte-paroles aux ambitions inavouées ont trouvé à se vendre aux plus offrants, l'appât du gain sûrement et une aubaine pour le pouvoir. Jupiter, après une période de frayeur, décida de détruire peu à peu le mouvement. Pour cela, il usa durant de longs mois de la violence policière et judiciaire et cela dans un silence médiatique consternant. Chassés des rond-points, les GJ se sont alors structurés et organisés. Il y eut des AG, des ADA, des réunions régionales où furent désigné par vote, généralement à main levée, des porte-paroles ou des référents censés représenter soit un rond-point, soit une ville, soit un collectif. La démocratie participative prenait tout son sens. Mais la nature humaine étant ce qu'elle est, les ambitions de certains ou de certaines ont pris le pas sur l'écoute et la bienveillance. Parler plus fort que son voisin, l'invectiver dans des amphithéâtres bondés, le menacer devinrent pour ces personnes aux ego surdimensionnés le seul moyen d'exister véritablement. De tels comportements répétés x fois ont provoqué chez certains GJ plus pacifiques une totale exaspération avec de facto un retrait du mouvement. Nos rangs se sont lentement réduits. La colère n'est donc jamais une bonne conseillère, surtout en public, si l'on souhaite rassembler le plus grand nombre.

Les rapports de force ont aussi joué contre nous. Dans toutes les villes, si plusieurs rond-points existaient, il n'était pas rare que des divergences les opposaient mais derrière ces oppositions, là encore, des ego démesurés qui n'ont jamais appris la politique du compromis. Pire encore, ils sont passés d'un rond-point à un autre semant derrière eux zizanie et discorde. Pour remédier à cela, la solution la plus facile semblait être la suppression des référents. Tout le monde au même niveau et pas une tête qui dépasse sinon on ratiboise le récalcitrant. Cela me rappelle les heures sombres du stalinisme où, un soi-disant collectif qui se prétend démocratique, tue la parole de celui qui ose émettre une parole contraire à la doxa. « La tyrannie par le nombre », voilà le chemin prétendument démocratique que certains vantent aujourd'hui avec innocence. Et puis n'oublions pas qu'il y a toujours, qu'on le veuille ou non, des petites mains qui agissent dans l'ombre pour orienter le choix du plus grand nombre. La démocratie participative ce n'est pas cela. Elle se doit d'être transparente et d’œuvrer au grand jour sans avoir peur d'afficher ses débats. De quoi aurions nous peur ? De la Vérité ! Et si un référent n'est pas un chef et, ne le sera jamais, il reste néanmoins une personne modérée capable de retenue, de conciliation, de prudence. Il doit savoir écouter s'il souhaite être écouté à son tour. Il doit prendre le temps de la réflexion. Il ne doit jamais offenser, ni injurier. Il se doit d'être impartial et neutre. Et, qu'il soit jeune ou vieux, n'y change rien. La peur du chef est pourtant légitime car, dans une société où le pouvoir renvoie au statut social, il n'est pas rare que celui à qui l'on donne un peu de pouvoir, devienne à son tour arrogant et insolent. Que faire donc ? Faire confiance et arrêter les petites mesquineries, arrêter les accusations gratuites. Et surtout, savoir pardonner ce qui n'est pas facile j'en conviens car, à part peut-être avoir été une balance chez les flics, tout est pardonnable. Tout.

Dans quelques jours, nous allons souffler notre première bougie. En tant que Gilet Jaune, je souhaite que ceux qui nous avons laissés sur le bord du chemin pour ces faits, nous rejoignent. Je souhaite que l'on retrouve notre cohésion et cette force qui fût la notre le 17 novembre. Je souhaite que tous les Gilets Jaunes soient unis dans leur diversité, avec ou sans référents, avec ou sans représentants. Je souhaite que nous soyons pluriels et que si nous avons des colères qui nous rongent encore, que cette colère nous la retournions vers ce pouvoir injuste et arbitraire contraire aux intérêts du peuple français. Alors que tu sois du rond-point alpha ou du rond-point bêta, oublions nos différends. Et comme disait mon grand-père de Tizi-Ouzou, « Tu as droit d'être en colère mais nous n'avons pas le droit de rester fâché ».

À mon ami Arthur et à tous mes amis Gilets Jaunes de France et de Navarre.

Spartacus 2022

 

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