Pouvoir Jupitérien et Média ; une collusion inacceptable.

Comment s'imaginer que les médias soient indépendantes, transparentes et offrent aux citoyens une pluralité journalistique digne de notre démocratie si les grandes fortunes en sont les principaux actionnaires.

Pouvoir Jupitérien et Média ; une collusion inacceptable.

 

Auditeur inconditionnel de France-Inter, j'ai longtemps apprécié le ton frondeur qui s'y diffusait et ce malgré quelques chroniqueurs et journalistes plus proches de la bourgeoisie réactionnaire comme Dominique Ceux ou Léa Salamé que de la vision sociale et solidaire souhaitée par le CNR au sortir de la guerre. J'en profite pour dire ma peine à la disparition d'un de mes chroniqueurs fétiches, Bernard Maris, dont les commentaires économiques assez décapants sur cette même antenne me réconfortaient sur la nature humaine. Il me manque. La crise des Gilets Jaunes a singulièrement changé la donne et ce n'est pas la présence d'humoristes gauchistes à l'image d'un Guillaume Meurice qui va améliorer mon point de vue en la matière. En effet, bien avant l'arrivée de Jupiter aux commandes de l'état, les principaux médias privés se sont empressés de diffuser uniquement la bonne parole d'un monde libéral où l'essentiel des acteurs socio-économiques à être encensés comme étant les pièces maîtresses du « progrès » sont les entreprises (multinationales de préférence), les banques et les bourses ; l'ensemble chapeauté comme il se doit par les grandes fortunes. Ceci a donné la « politique de l'offre » par Hollande ou « sauvons les banques » avec Sarko. Comment dès lors s'imaginer que ces médias soient indépendantes, transparentes et offrent aux citoyens une pluralité journalistique digne de notre démocratie si ces grandes fortunes en sont les principaux actionnaires. Je m'excuse pour Guillaume, Charline, Sofia, François et de quelques autres humoristes du service public mais ils servent de caution à ce pouvoir. L'élection de Jupiter avec son omniprésence à la une de nombreux magasines « people » par exemple, en a fourni une preuve éclatante et assez consternante vu de l'étranger. Sa devise depuis lors n'a pas changé d'un iota « Je pense donc tu suis ».

 

La crise que nous vivons aujourd'hui est abordée non sur un plan combinant différents éléments ; politiques, sociaux, économiques... et donc holistique comme le ferait un bon journaliste mais sur un plan strictement idéologique réduisant cette situation à une opposition entre les progressistes et les « ringards », ceux qui osent résister au nouveau monde. Jupiter aimerait nous faire croire que les « ringards » sont des Gilets Jaunes illettrés parfois nationalistes qui ont la violence comme seul argument à opposer à leur supposée « intelligence ». Absolument faux car il serait utile dans ce cas de relire Max Weber. Ainsi pour porter cette parole purement dogmatique du capitalisme financier, Jupiter utilise les plus dévoués serviteurs de ses riches amis, les porte-flingues du journalisme ; les rédac-chefs. Je parle de journalistes alors qu'il ne s'agit en réalité que de polémistes ou de communicants plus aptes à servir la soupe au pouvoir ou à faire le buzz qu'à étudier dans les détails les raisons d'une crise profonde. En disant cela, je pense aux débats des « Informés » tous les soirs de la semaines à 20 heures sur France-Info où ces journalistes ressassent sans arrêt les mêmes logorrhées sur la crise des Gilets Jaunes, sur le chômage, sur les assistés, sur les retraites et ce besoin de réformer la société pour plus de compétitivité, plus de spéculation et surtout moins de social. Leur parole est à mon goût strictement performative à l'image du curé qui affirme marier un couple pour l'éternité au nom de dieu sans pour autant l'avoir rencontrer un seul minute. Le vrai professionnel étudie, analyse, décortique une situation, la chiffre, la mesure, la quantifie, la pèse et la soupèse et va parfois à la rencontre de la misère. Dans ce panier de pseudo-informés plus prompt à manier l'invective contre le peuple d'en-bas qu'à réfléchir posément c'est à dire sans une idéologie purement monétaire, je voudrais citer au risque de me voir accuser de médisant ; Sophie de Menton, Judith Vintro, Virginie Le Gay ou encore Frank Tapiro dont le seul hémisphère qu'il possède est assurément de droite et bien de droite. Leur discours sur la compétitivité tout azimut ou les gains de productivité ne laissent aucune place à l'indulgence, au dévouement, à la gratuité, au don de soi... des qualités qui honorent l'homme ou la femme soucieux du bien-être général. D'autre part, on y invite plus souvent des chefs d'entreprise pro-macron tel Éric Delanoy que l'ouvrier qui vient de se faire licencier, le CSP+++ que le smicard ce qui n'est pas représentatif de l'ensemble de la population française. Ce manque de représentativité se rencontre aussi au parlement avec un nombre d'élus par classe sociale inversement proportionnel à leur représentation démographique.

 

À l'opposé de ces personnes allaitées aux mamelles du profit maximum et sans contraintes, je voudrais remercier d'autres personnes comme Mathieu Niango ou Caroline Mécary qui par leurs propos mesurés pénétrés de générosité me font un peu moins regretter la disparition de Tonton Bernard. Merci à eux pour leur altruisme et leur humanité. Il y a aussi d'autres journalistes dont je ne partage pas les idées mais qui par leurs propos réfléchis me donnent espoir sur la profession. Je citerai dans ce registre François Ernenwein que je salue chaleureusement moi qui suis un mécréant patenté. La liste ne serait pas complète si je ne faisais pas référence à des journalistes qui honorent leur profession comme Élise Lucet ou ceux travaillant pour « Secrets d'info » sur France-Inter. Merci pour leur courage et leur dévotion

 

Je voudrais maintenant m'étendre sur le fait que depuis au moins une bonne décennie, le nombre de communicants dans les médias ne cesse d'augmenter alors que le nombre de journalistes expérimentés devient plus rare. Un communicant n'informe pas sur la réalité d'un fait mais il tente d'interpréter un fait pour mieux vendre un produit. Ce produit peut être un homme politique, un parti ou une entreprise, parfois même une idée. Jacques Ségéla était un expert en la matière et le père putatif de tous ces tartuffes du verbe et de l'image. Travestir la réalité devient pour eux la seule exigence qui motive une ambition et garantit un salaire, salaire avec lequel ils peuvent gaiement se payer une Rollex. On peut même affirmer sans trop d'erreurs que la distinction entre ces communicants fréquentant les cercles du pouvoir et des lobbyistes rémunérés par des intérêts privés type multinationales comme cela se voit à Bruxelles s'avèrent difficiles. Il serait donc dommageable pour notre société que perdure cette situation car elle fausse le débat démocratique en offrant aux plus riches les moyens de leurs ambitions hégémoniques en influençant les hautes sphères de l'état.

 

Il y a aussi la solution du black-out, celui qui consiste tout bonnement à ne pas parler ou montrer des manifestations hostiles au pouvoir. Dans ce méli-mélo de silence médiatique citons les actions nationales de péages gratuits des GJ dont on ne trouve que peu de traces ou la présence pacifique sur le Tour de France des GJ avec pancartes, banderoles, marquages au sol absolument invisible sur les écrans. À croire que les cameramans furent frappés d'un mal étrange dénommé « l'hépatite binoculaire», maladie dont souffre beaucoup de médias de pays maniant plus facilement le gourdin que le coton tige... Il y a aussi toutes les luttes quotidiennes dans les services publics dont on évite de parler comme les plus de 200 services d'urgences en grève, les fermetures annoncés de plusieurs trésoreries ou encore la situation catastrophique dans les EHPAD suivi de sanctions pour le personnel médical qui ose parler... Là-dessus, c'est « Radio Paris », tout va bien Madame la Marquise...

 

Vous pouvez me rétorquer que jamais un journaliste français digne de ce nom ne se laisserait corrompre ou pire colporterait un mensonge. Oui, peut-être... Alors me revient en mémoire cette vielle histoire sur Guernica que je peux répéter à l'infini. En effet, en 1937 un journal tricolore accusait les Républicains espagnols d'être les auteurs de ce crime. La seule vérité est que Franco aidé de l'aviation nazi fut l'unique responsable de ces faits odieux. Ce journal hexagonal s'appelait le Figaro. Aujourd'hui peu de médias sont encore indépendants. Comment dès lors échapper à ce matraquage continuel des informations savamment orientées pour tromper les citoyennes et citoyens de ce pays. On ne cesse de présenter la Russie et son pouvoir comme totalitaire. Certes je le crois mais qu'en est-il de la France ? Sommes nous meilleurs que les Russes ou bien n'avons nous pas les yeux assez ouverts pour regarder en face notre réalité ? On dénonce sans complaisance les atteintes à manifester à Hong-Kong, en Algérie, au Soudan. On voudrait voir dans tous ces pays la démocratie s'installer mais cela ne sera possible sans des médias totalement libres. Et voilà que le bât blesse quand en même temps notre pays voit ces médias indépendants du pouvoir empêchés ou entravés par des procédures judiciaires, lorsque ses journalistes sont convoqués par la police, lorsque le pouvoir exige de connaître les sources des journalistes, lorsque on tente de les perquisitionner, lorsqu'une loi protège les entreprises contre des enquêtes (Loi n° 2018-670 du 30 juillet 2018 relative à la protection du secret des affaires)... Voilà notre démocratie en danger par un arsenal juridique ou par l'intimidation... Alors évitons de nous ériger en défenseur intransigeant de la liberté d'expression si cette liberté fondamentale est soumise au pouvoir d'appréciation d'un juge dont on devine sans mal qu'au-dessus de lui règne Jupiter et son monde, la macronie.

 

Voilà pourquoi aujourd'hui j'écoute de moins en moins la matinale de France-Inter. Voilà pourquoi la démocratie est en danger. Voilà pourquoi je suis fier d'être Gilet Jaune.

 

Spartacus 2022

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