Ma chère Hannah, ils sont devenus serviles.

Dès 1930, le fascisme avait creusé son lit pour des années de malheur. Dès les années 1960, le monde porté vers le capitalisme allait quant à lui vers une mort certaine. Serons-nous plus aveugles que nos grand-parents ou ferons-nous preuves de plus d'intelligence? J'en doute...

Ma chère Hannah, ils sont devenus serviles.

 

Ma chère Hannah, je t'écris de France mais j'aurais pu le faire d'Allemagne, d'Italie ou d'Angleterre. Oui, Hannah, notre Europe toute entière est méconnaissable. Elle te ferait peur tant son amnésie la rend, si ne n'est détestable, tout au moins antipathique à qui veut bien se souvenir de ce qu'elle était dans les années 1930. Notre génération l'a condamnée seulement quelques années après la fin de la dernière guerre, disons dès les années 60. La faute en revient à notre volonté insatiable de domination. Il ne s'agit plus réellement de colonialisme territorial mais plutôt d'impérialisme économique à l'échelle de la planète toute entière. Voilà donc notre dilemme ; manger ou être manger, vivre ou survivre. Que tu sois blanc, jaune ou noir n'a aucune importance et ce malgré ce que l'on peut en penser. Il faut seulement être né du bon côté de la frontière ou alors posséder une fortune en millions de dollars. L'illusion est totale et suicidaire. Les hommes ont ainsi dressé entre eux des barbelés, des murs, des fossés à la manière des camps de sinistres mémoires. Pourtant dès le début des années 1930, des hommes et des femmes nous ont prévenu des dangers du fascisme. Je citerai mon ami André Suarès dont le livre « Vue sur l'Europe » aurait dû éveiller les consciences. Il n'en fut rien. Les gouvernements de l'époque ont préféré fermer les yeux par lâcheté. Nous vivons en réalité dans un monde virtuel où, à la manière d'un gigantesque monopoly, chacun tente de profiter de la faiblesse des autres. On passe des alliances, on signe des traités, on accepte des contrats nous garantissant des avantages certains vis à vis de nos concurrents. Tout cela se fait soi-disant au nom des peuples alors que la réalité est tout autre. Les peuples ont depuis longtemps perdu leur pouvoir de décision au profit de multinationales exerçant leurs activités de prédation sur les cinq continents. Les peuples se prosternent devant leurs idoles de président. Le vote est fictif, orienté, manipulé. Le vote est devenu en fait un piège à con dont les urnes ne sont que des pochettes surprises dont on sort à chaque élection le meilleur candidat capable de représenter les intérêts du grand capital ou des grands financiers. Le refus d'accorder le RIC en France est le plus bel exemple de cet affront fait au peuple.

Le plus dramatique dans cette suprématie du capital sur l'homme reste la catastrophe à venir. Oui, Hannah, prend un siège et attend encore quelques dizaine d'années et il en sera fini de notre triste humanité. Nous allons gaiement vers le précipice et ce malgré les avertissements que nous lancent de nombreux scientifiques et ONG qui sont les enfants d'adoption d'André Suarès. Je n'en fais pas une liste, cela est dorénavant inutile. Ce qui m'attriste le plus reste l'inaction de millions de citoyens qui persistent à croire en un système économique qui les rendrait heureux alors qu'il est simplement suicidaire. Demain, ils continueront à pousser leur caddy ou iront acheter le dernier smartphone sans se poser la moindre question de leur empreinte écologique. Ils sont lobotomisés. Nous sommes en réalité tous des lapins avides de biens de consommation tétanisés dans les faisceaux lumineux de notre propre disparition. Elle est là, imminente, certaine et personne ne bouge, personne. Rappelles-toi Hannah, l'Allemagne nazie a connu le même phénomène de passivité ; les uns par pure obéissance, les autres par sidération, les derniers par devoir. Oui, Hannah, par devoir et c'est là où l'histoire rejoint le présent. Nous allons d'un pas tranquille dans la chambre à gaz du réchauffement climatique et que ce gaz soit du carbone ou du zyklon ne change rien à notre affaire car si le fabriquant diffère, la fin sera identique ;une mort par asphyxie. Nous sommes des morts vivants par inertie et lâcheté, des zombies décérébrés qui vont sacrifier les générations futures.

Je suis Gilet Jaune, de gauche, écologiste, humaniste mais que puis-je faire seul ? Levez-vous frères humains, révoltez-vous, ne soyez plus serviles. Que Jupiter tombe enfin. Qu'il chute de son piédestal où l'a placé les maîtres de la finance. Nous n'avons pas besoin d'eux pour changer notre destin, pour croire qu'un autre monde soit possible. Sortons des faisceaux lumineux qui nous maintiennent en esclavage. Il faut en finir avec les GAFAM et les BigPharma, avec les pétrodollars et tous les pollueurs qui détruisent plus qu'ils ne créent de beautés. Notre survie dépend finalement de leur mort. Hannah, les hommes de 1930 ou de 2020 sont les mêmes. Qu'ils se nomment Krupp, Siemens, Thyssen, Bayer ou qu'ils se cachent derrière des marques comme Apple, Microsoft ou Facebook, leur cupidité restent comparables. Ils en veulent toujours plus en prenant soin de mettre en avant le progrès social ou la science. Ce ne sont que des miroirs aux alouettes et rien d'autres. Le plus incroyable Hannah reste avec quelle facilité des millions de citoyens se sont laissés dupés par des discours promettant monts et merveilles. Et ce n'est pas faute d'avoir été averti sur leurs mensonges.

Tous ces présidents qu'ils se nomment Bolsonaro, Trump, Orban ou Macron ont fait fureur auprès d'une majorité de leurs concitoyens. Fureur, le mot est approprié, parfaitement approprié tant leur discours, à l'image d'un fou allemand mort à Berlin, se veut en rupture total avec ce qui les a précédés. Ils sont comme ils se présente eux-mêmes, des présidents d'un monde nouveau ouvert pour mille ans. Pour ce monde nouveau, il faut des moutons, des millions de moutons prêts à bêler. Ils n'auront jamais mille ans devant eux car ce monde de plus en plus zyklonisé et déshumanisé va disparaître avant un siècle. Nous allons simplement sécher au soleil par manque d'eau avec dans nos mains un bel e-phone dernier cri. Hannah, ce que tu as dit, ce que tu as pensé, ce que tu as écrit n'a servi à rien. Les moutons sont toujours là, dociles et serviles, muets et aveugles. Ils obéissent par habitude et vont mourir avec l'innocence du condamné comme meurt l'agneau sacrifié pour l'Aïd. Amen. Le fascisme revient Hannah avec les mêmes promesses, les mêmes mensonges et, chose plus inquiétante, les mêmes moutons. Tout est donc en place pour que l'histoire se répète ou bégaye une fois encore. Mais comme la catastrophe s'annonce planétaire, il n'y aura que peu de survivants qui iront tels des mendiants cherchés refuge dans des zones reculées, protégées de notre folie destructrice. Nous retournerons à l'état d'animal, nus et sans richesses autre que celle d'aimer son prochain. Il n'y aura ni caddy, ni smartphone et heureusement, aucun président. Rien que nous, les hommes et les femmes du troisième millénaire. Alors vieux et fatigué, usé d'avoir trop parlé, trop lutté, j'irai vers toi Hannah, ma sœur, ma cousine, j'irai vers toi et ton paradis d'où l'on se repose enfin. J'ai besoin de silence.

 

Spartacus 2022

 

A lire :

André Suarès « Vue sur l'Europe » paru dans Les cahiers Rouges aux Editions Grasset et aussi du même auteur et à titre personnel « Le bouclier du Zodiaque » dont je conseille particulièrement la lecture.

Hannah Arendt « Les origines du totalitarisme »

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