Le fantôme de Jupiter - Chapitre 6 -

Dans les coulisses du monde de la politique tout est permit. Il suffit de raconter une histoire, d'écrire une story-telling.

 

 

Le fantôme de Jupiter

Chapitre VI

« Toute forme de mépris, si elle intervient

en politique, prépare ou installe le fascisme »

 

Albert Camus  ( L'homme révolté – 1951 )

 

VI. Loulou Le Gal

Le jet décolla à huit heures trente de Vélizy-Villacoublay pour atterrir une heure plus tard à Plœmeur. Le ministre séjournerait trois jours dans son ancien fief accompagné par son équipe dont Thierry qui finalisait le contrat avec les Kurdes d'Irak laissant seuls les kurdes de Syrie face aux Turcs. L'avion survola rapidement le Blavet où enfant il avait guerroyé contre des bandes de pillards débarqués de leur trois mâts, combattu des monstres hideux sortis de l'eau, conquis un immense royaume fait d'ajoncs et de genets, sauvé quelques naufragés voués à la noyade. De temps à autre, son grand-père amateur de pêche en eau douce, l'emmenait titiller le gardon ou l'anguille. Il leur arrivait si la chance les accompagnait de ramener après une infinie persévérance un bar venu se perdre dans des eaux moins profondes. Jérôme était toujours présent. Il regardait son grand frère avec toute l'admiration et l'envie que donnent deux ou trois années de plus. Ce temps de l'innocence était désormais loin, annihilé par la disgrâce qu’octroie le regard sur un quotidien de labeur et de luttes incessantes. Thierry rangea ses documents, capuchonna son stylo, remit sa ceinture et ferma les yeux pour ne plus voir le passé. Son petit frère n'avait rien compris, rien vu. La famille idéale ce n'était pas cela, pas cette continuelle et incessante bataille contre les autres, contre les patrons, contre la souffrance le poing levé. La famille idéale se trouvait bien au-delà de cet horizon. Loin, plus loin.

 

Après le retour à Saint Léger, et les jours qui suivirent, personne ne fit allusion à ce banquet du Lyon's Club, ni la presse et encore moins leur entourage immédiat. Cela n'avait jamais existé. Monsieur Arnaud qui bénéficia d'une discussion privée avec la ministre ne fut pas plus loquace. Gauthier et Thierry adoptèrent donc la même attitude, celle de l'omerta ce qui semblait convenir à tout le monde. Nous étions dans le off, le non-dit, le non-vu. L'avion atterrit à l'heure prévue. La première réunion devait avoir lieu à la maison de retraite de Caudan où l'on inaugurait tout à la fois la nouvelle cuisine et l'extension de logements pour une dizaine de résidents supplémentaires. La France vieillissait, il fallait construire de nouvelles places pour la génération du baby-boom. Au pied de la passerelle deux voitures aux vitres teintées et deux motards de la gendarmerie attendaient. Durant le transport, le ministre le félicita sur certains changements effectués durant la quinzaine écoulée. Son opticien lui procura des lunettes moins tape-à-l’œil et son tailleur des costumes plus ordinaires entre le bleu anthracite et le noir indigo. Il s'adaptait positivement. Valérie commençait à observer avec intérêt cette métamorphose ayant pourtant ressenti lorsqu'il adopta un style capillaire traditionnel quelques regrets. En effet, ses vigoureux caprices d'Amazone s'en trouvaient contrariés. Le ministre, après cette observation inattendue, lui remit le dossier de presse pour les trois jours à venir. Il s'y trouvait, chose consacrée dans ce genre de déplacement, un rappel succinct des quatre ou cinq idées à invoquer fortement lors des différentes interviews avec les médias. En bon énarque, une lecture en diagonale de ce story-telling lui apprit que si l'ennemi a un visage, il s'appelle frondeur ; que la cohésion sociale est un enjeu capital pour le chef de l'état ; que la lutte contre les inégalités est une priorité gouvernementale ; que le meilleur rempart contre l'extrémisme se trouve à Matignon... Un empilement de slogans que pourrait revendiquer n'importe quel politicien de droite comme de gauche qui, rabâchés du matin au soir, veulent faire illusion. Certaines formules lui étaient si familières que les yeux fermés, il revoyait tel ou tel ministre les répéter devant un miroir pour le jour J être prêt à les régurgiter avec dans la voix d'indéniables trémolos de sincérité. Et ce moment venu, leurs vaines promesses devenaient force de loi. Arrivés à l'EHPAD, un attroupement d'une centaine de personnes les attendait. Il y avait les pour et les contre, ceux qui banderoles au-dessus de leur tête fustigeaient l'action du gouvernement réclamant travail et justice sociale, et les autres très minoritaires en nombre qui tentaient d'encourager les réformes en cours. Dans le hall, le maire accompagné de cinq conseillers et de la directrice du CCAS leur offrit un accueil des plus chaleureux. La visite commença par les nouveaux logements pour se poursuivre par la cuisine où régnait une atmosphère des plus fébriles. Le chef, vêtu pour la circonstance d'une veste blanche immaculée, présenta les deux membres de son équipe dont une femme qui évita soigneusement le ministre. Passées les explications sur le manger-main, le coupé et le mixé, toute la troupe sourire aux lèvres se rendit dans la salle à manger où attendaient les résidents les moins grabataires. Ni impatients, ni enchantés, certains le corps disgracié et le regard absent somnolaient dans leur fauteuil, d'autres le visage las et le dos fléchi sous le poids des ans levaient à peine les yeux. Ce n'était pas une cérémonie ordinaire ni même une corvée, tout juste une sinécure d'apparat avant le rituel repas de midi. Le ministre en bon communicant serra quelques mains, embrassa une vieille dame lorsqu'un vieil homme, octogénaire sûrement, s'adressa ouvertement à Thierry. Il parlait en breton d'une voix posée et faible mais le ton ne laissait aucun doute sur sa capacité intellectuelle tant ses yeux pétillaient de malice. L'une des aides-soignantes s'approcha de lui,

  • Monsieur Le Gal, que voulez-vous ?

L'homme, malgré une invalidité due à son grand âge, essaya de se relever. Il poussa doucement la jeune femme de sa main tremblante et continua à s'adresser avec Thierry.

  • Connaissez-vous cet homme ? demanda le ministre surpris.

  • Oui, Monsieur le Ministre C'est mon grand-père, Monsieur. Mon grand-père.

Le ministre, ravi par cette incroyable aubaine discuta avec une journaliste puis, prenant Thierry par le bras, le contraint poliment à poser à droite du vieil homme tandis qu'il se mettait à gauche. La journaliste immortalisa le moment qui, à n'en pas douter, allait faire la une de la page Bretagne du quotidien régional. Le story-telling s'accommode fort bien d'un peu de mélo surtout si quelques rides peuvent rosir un bulletin de vote. La mémoire du pêcheur d'anguilles ne s'encombrait pas de telles probabilités électorales. Elle ressuscitait le passé de moments indicibles. L'enfant était près de lui, les bras de chemise remontés jusqu'aux coudes et le pantalon, comme bien souvent, déchiré au niveau des genoux. Ce soir, nul besoin de somnifères ou de tranquillisants pour apaiser une arthrite déformante, seuls les souvenirs réveillés pour un temps berceront jusqu'au petit matin une si longue absence. Thierry se pencha alors sur son grand-père et l'embrassa. De toutes ses forces l'homme s'accrocha à lui laissant tomber sa veste. Avant de desserrer son étreinte, il lui murmura,

  • Ton frère est mort. Le petit Jérôme est mort.

  • Je sais grand-père.

Le ministre entendit les paroles du nonagénaire mais se tut. Thierry se releva et promit devant l'assemblée ébahie de revenir. L'aide-soignante dans un geste affectif lui remis sur les épaules son gilet tout en le rassurant,

  • Loulou, votre petit-fils va revenir. Il vous l'a promis.

Louis Le Gal laissa couler quelques larmes, le regard vif toujours porté vers l'enfant devenu un homme.

 

Lorsque la visite prit fin, le ministre interrogea Thierry sur son frère lequel n'avait jamais été évoqué dans la moindre conversation depuis son entrée dans la haute administration. Pour ses collègues, son mutisme touchant ses proches s'apparentait à de l'embarras lié de toute évidence à une origine modeste, facilement compréhensible. Avait-il même une famille, se questionnait de temps à autre Valérie. A leur mariage, aucun parent ou ami n'étaient venus de Bretagne. Pour seul témoin, il avait pris un camarade de promotion aussi disert qu'un mollusque bivalve, aussi plaisant qu'un crapaud buffle. Entre Thierry Le Gal et Jérôme Quémener, le lien paraissait donc peu évident exceptée la consonance bretonne de leur patronyme. Pour justifier ce silence pour le moins inhabituel, il évoqua le remariage de sa mère après le décès de son père survenu juste après sa naissance. Pour le ministre, cette révélation enrichissait le story-telling. Pour Thierry, elle ranimait des douleurs enfouies. Une heure plus tard, tout était apparemment oublié.

 

De retour dans son fief de Lorient, le ministre devait présider en début d'après-midi une réunion entre les différents dignitaires de sa majorité ; premier fédéral du Morbihan et secrétaires de sections ; élus municipaux et départementaux afin de voir quelle serait la meilleure stratégie pour les prochaines campagnes électorales. Thierry y assistait en tant que simple observateur car la raison de sa présence devait rester confidentielle. Le ministre commença par galvaniser les troupes en justifiant les actions courageuses menées depuis le début du quinquennat. Le message n'était qu'une banale répétition grandeur nature de textes mis bout à bout dont Gauthier, en tant que conseiller média, avait choisi la trame. D'ici un an, la prose serait affinée, et selon les courbes et les pourcentages, enrichie ou tronquée de nouvelles vérités. Thierry, circonspect sur la loyauté désintéressée de son collègue vis à vis de Valérie, appréciait néanmoins son esprit de synthèse bureaucratique, pur produit de la novlangue hexagonale. Devant le chef vénéré, l'assistance écoutait pieusement, laissant à l'intelligence prodigieuse des français, l'espoir d'une rémission électorale toujours possible. En conclusion de cette réunion, le secrétaire de la section d'Auray, un homme d'une fatuité frisant la muflerie tant verbale que physique, lui proposa sur les recommandations du premier fédéral de l'emmener incognito à une soirée-débat organisée par le député frondeur. Enfin, il allait voir son futur adversaire, le Judas du Blavet selon les termes de son guide soir.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.