Le fantôme de Jupiter - Chapitre 13 -

 

Le fantôme de Jupiter

Chapitre 13

« Toute forme de mépris, si elle intervient

en politique, prépare ou installe le fascisme »

 

Albert Camus

( L'homme révolté – 1951 )

 

XIII. Les retrouvailles

Il s'arrêta à l'aplomb du caniveau comme elle le lui avait si souvent répété lorsqu'elle l'emmenait à l'école. Ils échangèrent de loin de légers sourires embarrassés. Et puis elle traversa la rue sans se méfier des voitures qui, dans la fièvre du petit matin, roulaient un peu trop vite. Percutée, elle se retrouva au sol. La voiture stoppa un peu plus loin. Il y eut un moment de stupéfaction où les bras ballants et la tête lourde, Thierry se statufia. Elle ne bougeait plus. Le véhicule, après un bref moment d'attente, redémarra sous les yeux étonnés de badauds incrédules. Sans attendre, Thierry se précipita auprès de sa mère qui dans son petit manteau de laine de couleur crème semblait bien pâle. Elle rouvrit les yeux, assez pour lui faire comprendre de ne pas s'inquiéter. La foule s'agglutinait autour d'eux. Une passante signala qu'elle venait d'appeler les services d'urgences. Une autre ayant reconnu Mme Keryhuel, s'accroupit près d'elle et lui prit la main.

  • Il faut prévenir mon mari, lui dit-elle. Il va s'inquiéter.

  • Je m'en occupe, répondit la femme.

  • Je vais le faire, réagit Thierry. Je suis son fils.

Aussitôt il attrapa son portable et composa le numéro qui depuis vingt ans restait inscrit dans sa mémoire. Ce lien indéfectible à l'image d'un cordon ombilical jamais tranché le hantait bien souvent, lorsque seul, il cherchait un sens à sa vie, un sens au désamour. À quarante ans et après vingt ans de silence, la haine couplée à une ambition démesurée, ne pouvaient suffire. Il devait y avoir autre chose. Une voix se fit entendre. Il reconnut l'intonation rauque de son père,

  • Allô, Allô...

Sa gorge se noua. Faiblement, il ânonna quelques mots,

  • C'est moi papa. Maman vient d'avoir un accident. Je suis avec elle.

Son père déconcerté dans un premier temps par cet appel insensé réagit d'une manière étrange,

  • Jérôme !

  • Papa, c'est moi, Thierry. Tu m'entends. Thierry.

  • Thierry... Ah, oui Thierry... Mais où es-tu ? Et qu'est-ce qui est arrivé à ta mère ?

Peur. Peur pour sa mère. Peur pour lui-même. Trop de peurs qui enserrent la raison de préjugés, d'ignorances, de frayeurs infondées. Peur de cet ogre qui se prétendait son père. Un ogre à la voix rauque, aux mains immenses, aux yeux enflammés et aux idées impétueuses. Un ogre habillé de rouge qui reposa sa question...

  • Qu'est-ce qui est arrivé à ta mère ?

Thierry se releva, s'éloigna de quelques mètres et, rejetant les habits trop étriqués de son enfance, précisa calmement,

  • Nous sommes Place de la Poterie. J'avais rendez-vous ce matin avec maman. En voulant traverser, une voiture l'a heurtée. On attend le SAMU qui doit l'emmener aux urgences. Ne t'inquiète pas.

  • Quel hôpital ? demanda Robert Keryhuel. Quel hôpital ?

  • Je ne sais pas encore mais je te rappelle le plus vite possible. Papa... je suis désolé.

Indéchiffrable, nébuleuse, inexplicable, telle est la peur qui peut durer un jour, quelques années ou toute une vie. Mille détours sont souvent nécessaires pour y mettre fin. Ce matin, la peur s'effaça.

  • Je suis désolé papa. Je ne voulais pas cela. Je... Je... Comment te dire... Je vous aime.

  • Je le sais Thierry. Va avec ta mère et appelle moi aussitôt que vous êtes arrivés.

  • Oui... Oui papa.

Il s'agenouilla auprès de sa mère toujours allongée sur le bitume. Elle grelottait. D'emblée, il retira son pardessus bleu anthracite qu'il posa sur son corps. Le SAMU arriva dans la minute qui suivit accompagné d'une fourgonnette de gendarmerie. Aussitôt Odette fut prise en charge, mise dans une coquille, recouverte d'une couverture et montée dans le véhicule d'assistance médicale. Il reprit son pardessus. Pendant ce temps, un militaire recueillait les premières déclarations des passants ayant assisté à la scène. Malheureusement dans la confusion aucun témoins n'avait pu relever l'immatriculation de la berline qui, pour certains individus était rouge foncé, pour d'autres marron, une imprécision visuelle scrupuleusement notée. Thierry s'assit auprès de sa mère rejoint par un des gendarmes auquel il déclina son identité et ses attributions ministérielles espérant ainsi amener à une plus grande considération. Le brigadier de gendarmerie enregistra ces informations comme il l'aurait fait pour n'importe quel citoyen puis redescendit du véhicule qui, toute sirène hurlante, prit la direction de l'hôpital. Contrarié du peu de considération dégagée par le militaire, il sortit son portable et contacta le sous-préfet espérant de sa part une aide précieuse. L'intéressé, après un bref moment d'hésitation, promit d'agir dans la mesure de ses possibilités. Soulagé, il embrassa sa mère qui se demanda dans quel monde vivait son fils, elle qui n'avait jamais réclamé ou sollicité l'aide d'un pouvoir supérieur, fut-il syndical. Elle tut sa gêne au contraire de son fils qui, satisfait de son appel, lui assura que le coupable serait rapidement appréhendé. Elle sourit tout en lui prenant la main. Thierry lui parla alors de sa vie qu'il disait épuisante mais extraordinaire, de ses connaissances qu'il déclarait tout à la fois influentes, intelligentes et généreuses, de son avenir qu'il voyait prometteur. Elle l'écoutait parler. Ce n'était plus l'enfant qui bâtissait un palace avec trois bouts de bois, qui rêvait de cités perdues dans un bras mort du Blavet, qui bataillait contre une armée de démons venus de terres lointaines. Il était différent ; plus ambitieux, plus matérialiste et moins spontané. Ce n'était pas seulement son habit qu'elle trouvait singulier. Il y avait aussi son âme toute entière qu'elle ne reconnaissait plus. Néanmoins l'amour était là, immuable, absolu et indulgent. Sa main se raidit lorsque sa pensée alla vers Robert. Il n'aurait sûrement pas la même bienveillance à l'égard d'un fils qu'il avait renié. Elle se mit à pleurer. Thierry attribua ces pleurs à la douleur. Il y avait douleur mais pas n'importe quelle douleur. Une douleur morale, profonde que l'on masque par un sourire contrit, un regard tendre, un baiser aimant. Arrivés aux urgences, Thierry rappela Robert qui un quart d'heure plus tard se présentait à l'entrée du service. Il avait durement vieilli ce père tant honni ; les épaules basses, le cheveu blanc, un visage livide marqué de profondes rides et surtout cette démarche tout à la fois lourde et incertaine de vieilles personnes usées trop vite et trop tôt par le temps, le travail, les épreuves, par la vie elle-même. Un frisson de remords parcourut son corps car cette haine honteuse voyait son reflet se perdre dans cette déchéance humaine qu'est la vieillesse. Il ravala sa salive ne sachant quel mot ou quelle phrase pouvaient réparer cette noire et inutile colère. Que dire... Robert, loin de toutes idées ombrageuses à son égard, effaça d'une simple parole vingt ans d'incompréhension,

  • Tu m'as beaucoup manqué, dit-il simplement.

Il est certain que quelques années plus tôt et sans la mort de Jérôme leur rencontre aurait été houleuse.

  • Où est ta mère ? ajouta-t-il.

  • On lui fait une radio.

Ensemble, ils s'assirent dans le couloir. Thierry ferma les yeux et retint quelques larmes. Sa peur s'était dissipée. Ne restait qu'une voix forte qui de l'enfance lui résonnait encore. Robert le questionna ensuite sur sa vie parisienne, ses amours, ses joies, son travail. Par prudence, il préféra ne pas évoquer ses engagements politiques. Il connaissait l'extrême ressentiment voire la détestation qu'avait Robert pour les sociaux-démocrates, ennemis du peuple, prêts à pactiser avec le capital. Ces renégats de la classe ouvrière avaient selon lui poussé nombre de camarades déçus par une politique de compromission vers une droite nationaliste et raciste, une droite fascisante. À son grand étonnement, Robert évoqua sa candidature aux législatives à venir. Subitement, il se sentit pris au piège ne sachant que dire sans que ne surgissent les fantômes vociférants du passé. Mais non, Robert restait calme, étrangement calme, impassible comme épuisé par des luttes inutiles... Toutefois, Thierry se garda de mentionner le rôle actif de son beau-père dans ses choix. La seule gêne restait la mort de Jérôme. Sur cette disparition, ni le père, ni le frère n'osèrent la moindre allusion. Le mot même de mort restait tabou, imprononçable. Il était là, présent au-dessus d'eux. Douloureux mais silencieux. Odette réapparut une demi-heure plus tard accompagnée d'un radiologue qui se voulait rassurant. En effet, il ne diagnostiqua qu'une légère commotion ainsi qu'une contusion au niveau du cou nécessitant durant deux semaines le port d'une minerve. Tranquillisés, ils l'embrassèrent lorsque le téléphone de Thierry sonna. Au bout du fil, Karl Le Pogam le ramenait à la réalité. Il demanda en premier lieu des nouvelles de sa mère puis rapidement persuada Thierry d'utiliser cet accident comme un outil stratégique de communication. Rien n'était plus porteur qu'un banal fait divers transformé par une habile campagne de presse en un dramatique accident de la circulation sur une personne vulnérable avec, circonstance aggravante, un délit de fuite. Le peuple aimait de telles histoires, de cette violence quotidienne qui envahissait les rues, touchait les plus faibles et jetait en pâture une jeunesse coupable... Thierry prétexta une fausse raison pour couper court à cet appel qui le dérangeait promettant de rappeler avant la fin de la journée.

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