Le Fantôme de Jupiter - Chapitre II -

Deuxième chapitre du "Fantôme de Jupiter"

 

II. Cyrano de Bergerac

Le soleil en ce début d'après-midi d'avril inondait les allées du parc où, d'innombrables promeneurs aimaient à flâner en s'arrêtant de temps à autre pour admirer le splendide kiosque à musique. Le printemps s'annonçait radieux. Sous les frondaisons ou le long des allées, les centaines de chaises mises gracieusement à disposition des visiteurs, trouvaient facilement preneurs. Il y avait des touristes de toutes origines, appareils photos en bandoulière. Il y avait aussi de jeunes amoureux rêvant aux jours d'après, des plus âgés ayant empaquetés leurs ultimes illusions de papiers mâchés et quelques étudiants révisant leur examen de fin d'études. L'endroit respirait une quiétude prudente où le temps s'immobilisait doucement entre de grandes statues gréco-romaines et des bustes en bronze d'aristocrates d'avant la guillotine. Plus loin, un immense bassin géométrique reflétait la luxueuse façade des représentants issus du peuple. On ne courait pas, on ne criait pas, on chuchotait à peine. Pour assurer cette tranquillité immuable, des agents d'état doctement vêtus parcouraient en tous sens le royal jardin veillant avec rigueur à la douceur sénatoriale. Plus haut, sous les dorures empourprées de la république, on récrivait pour le bien commun des textes en seconde lecture.

 

Une chorale d'enfants dans un silence contrit, commençait à s'installer sous la partie gauche du kiosque à musique. Du côté droit, plusieurs rangées de chaises vides voyaient arriver avec une identique déférence à l'égard de cet auguste endroit, de jeunes musiciens dont les plus vieux ne dépassaient guère douze ans. Leurs parents endimanchés, parfumés et apprêtés plaçaient leurs précieuses progénitures, réajustaient si nécessaire un serre-tête à fleur ou un pull vichy puis redescendaient pleinement satisfaits les admirer comme des trésors d'intelligence et de fidélité à leurs indéfectibles valeurs familiales. Un monde clos où chacun avait une place à tenir, les enfants jouaient et les adultes orchestraient. On préservait ainsi son atavisme social fait de parfums enivrants et de fanfreluches, de postures mondaines et de belles parures mais plus encore de dévotion à l'ordre établi qui ne souffrait d'aucune trahison. Thierry arriva pratiquement le dernier, accompagné d'une adolescente tenant contre elle son étui à violon. Il monta sur l'estrade, plaça la musicienne devant un pupitre et redescendit rejoindre les autres parents qu'il salua très courtoisement. Thierry, de belle stature, portait de petites lunettes rondes de chez Dior, un pantalon beige en lin, de légers mocassins bicolores et un polo vert clair au col relevé estampillé d'un très fameux reptile amphibien adepte des balles jaunes. En outre, il arborait depuis quelques semaines une barbe de trois jours qu'il entretenait aussi soigneusement que sa belle chevelure mi-longue. Il serra quelques mains qui se tendaient, plaisanta aussi avec un jeune papa aux allures de business man aguerri. Le monde semblait immobile, rassurant et généreux pour des gens visiblement hors du besoin. Lorsque tous les instruments furent accordés et que les jeunes choristes dans un silence respectueux s'immobilisèrent devant le chef d'orchestre, celui-ci commença à battre la mesure donnant à sa virtuosité rythmique toute son incertitude auditive. Il y avait quelques imprécisions harmoniques, quelques rondes diésées ou altérées, des blanches transformées en noires et des noires passées à trépas. Les parents, loin de ces dissonances inévitables, ne voyaient que leurs chères petites têtes blondes irréprochables dont l'avenir ne se jouerait en aucune mesure sous ce kiosque de divertissement ; la musique comme l'aube d'une première communion n'était qu'un passage obligé, rien de plus, rien de moins. Il y aurait ensuite les plus prestigieux des lycées parisiens comme Louis Le Grand, Condorcet ou Henri IV. Et de cette réussite fièrement programmée, se dessinait une avenue rectiligne vers les Grandes Écoles aussi belles et aussi clinquantes que l'avenue Montaigne. Cela ne souffrait aucun doute. Ainsi commençait la vie sous les meilleurs auspices, dans l’insouciance. L'insouciance, l'insouciance.

 

Thierry n'avait pas suivi ce cursus idéal d'un enfant né sous une bonne étoile, une cuillère d'argent dans la bouche, ce qui justifie pour une certaine élite dominante tout ou partie des inégalités, tant matérielles qu'intellectuelles. Ceci est faux, illusoire, trompeur pour une démocratie laïque. Les étoiles ne mythifient aucune naissance fut-elle d'essence royale ou supposée divine. Pourtant, être sorti majeur de la promotion Cyrano de Bergerac de l'ENA en 1999 lui conférait aux yeux de ses nouveaux condisciples et amis un statut spécial, presque un alibi en or, pour lui comme pour ces privilégiés de naissances. Il était le résultat de la promotion sociale, l'ombre filandreuse s'il en était, des hussards noirs de la république. Ce succès n'était rien d'autre que le fruit de sa propre volonté, de sa détermination sans faille à grimper les échelons de la société française. Il voulait atteindre ce Graal imaginaire de la réussite sociale pleine et entière, être en haut, tout en haut et de ce piédestal prendre sa revanche sur lui-même, sur son père, sa mère, son petit frère et sur ses cousins de Quimper et de Pont-Scorff. Montrer enfin à tous ces ignorants bretons que la médiocrité n'est pas une fatalité. Il arrangea sa chevelure, remit de l'ordre à sa tenue et se souvint des déclarations, certes mal comprises à l'époque, que le ministre de l'économie avait prononcé à l'encontre des salariés des abattoirs GAD. Bien sûr tous les bretons ne sont pas des illettrés mais l'illettrisme est une réalité française et bretonne. En tant que conseiller spécial du ministre de l'économie, détaché du ministère de la justice, il approuvait de tels discours qui énonçaient des évidences comme le ferait un simple procureur. Le ministre s'excusa publiquement de cette audace en terre bretonne ce qui contenta partiellement les employés de GAD avec en tête le représentant FO, ancien camarade syndicaliste de son père. Thierry aimait cette vie parisienne, aimait visiter le Louvre ou se promener au Luxembourg. Ce qu'il appréciait en premier lieu, s'exprimait dans les honneurs qu'offre l'état-nation à ses hauts fonctionnaires de droite comme de gauche. Il n'avait qu'à se présenter devant une porte close et l'huissier, dans une muette déférence républicaine, ouvrait aussitôt la porte. Il y avait aussi ces belles voitures dont on rêve toute une vie mais que l'on ne peut s'offrir. Ces voitures, il en possédait l'usage sans en avoir le coût. Il en possédait l'image et le confort comme une illusion de pouvoir. Il y avait aussi ces raouts au champagne et petits toasts servis à toutes heures du jour et de la nuit pour la visite d'une usine, l'inauguration d'un lycée ou d'une foire agricole... ou bien l'inverse. Il y avait encore ces motards qui vous ouvrent la route. Vous n'êtes plus seul au monde. Vous êtes un personnage d'état, aujourd'hui à bâbord et demain à tribord si nécessaire. Il y avait bien évidemment ce petit morceau de tissu tricolore mis à l’œilleton de sa veste pour une décoration nationale reçue un 14 juillet en présence de sportifs, de journalistes et autres serviteurs ou affidés du pouvoir. Ce jour là, le salon d'honneur du palais présidentiel recevait le gratin du tout Paris, ceux qui font la une des magazines people et des réseaux sociaux. Ils ne sont ni plus intelligents ni plus bêtes que les autres, ils sont simplement exposés en simples cobayes sur de belles couvertures. Ils servent à vendre du rêve et du papier. Et parfois, ils servent des causes qui les dépassent.

 

Thierry, entre deux intermèdes musicaux, sortit de sa poche cette lettre à entête qu'il relut une fois de plus. Cette réunion en fin d'après-midi au siège de la rue Solférino en présence vraisemblable du premier secrétaire s'annonçait compliquée en ces moments où, son jeune mentor voyait ses partisans s'écarter prudemment. Ces jeux politiques ne l'intéressaient donc pas. Ils s'avéraient en outre très dangereux car choisir un camp plutôt qu'un autre consistait à jouer à la roulette russe. Les rancœurs au sein des cadres dirigeants sont tenaces voire permanentes. Il n'avait qu'à se souvenir de Mitterrand et Rocard ou bien Chirac et Balladur. Dans ces deux cas, malheur au vaincu et à leurs soutiens. Tous, sauf de rares exceptions, passent à la moulinette de l'histoire. Il n'en restera qu'un. Il fallait absolument faire le bon choix ou bien ruser, minauder, plaire sans déplaire et éviter le placard. A dix sept heures, la manifestation organisée par l'école de musique rue Vaugirard, prit fin. La jeune violoniste redescendit de l'estrade et, dans un moment irréfléchi, sauta dans les bras de Thierry qui, pris au dépourvu, condamna une telle attitude. L'enfant grimaça. Elle devait apprendre la retenue, élément essentiel d'une bonne éducation. Une demi-heure plus tard, il remettait l'enfant à la gouvernante qui devait rester jusqu'au retour de sa maman, peu avant dix huit heures. Il alla flâner le long de la seine, entre le musée d'Orsay et l'Assemblée Nationale puis revint sur ses pas, traversa le fleuve et se rendit aux Tuileries où il se mit à penser. Cela faisait plus d'une semaine que son jeune frère avait rejoint l'au-delà. Une semaine à se taire, à ne rien dire, ni à son épouse, ni à ses amis, ni à ses collaborateurs. Cela n'aurait rien changé. Il était mort. La nouvelle lui était parvenue par la presse et le journal télévisé. Presque vingt ans à ne plus voir les siens. Lui aussi était déjà mort depuis bien longtemps. Le silence avait duré quelques jours puis un mois, et un autre mois. Ainsi, mois après mois, année après année, les liens s'étaient distendus pour se rompre définitivement. Il ne se souvenait plus de la couleur du ciel au dessus du Blavet ni de la raison de cette mésentente. Son père peut-être, la famille probablement. La honte sûrement. Une honte qui vous colle à la peau, qui silencieusement vous incommode et vous condamne à la rupture. Cette famille de prolétaires lui faisait honte. La pauvreté lui faisait honte. Il voulait être riche, ne plus avoir à compter l'argent à la fin du mois, ne plus sentir la sueur de son père ou entendre les éternelles protestations contre les patrons. Sa mère lui faisait honte et de cette honte Thierry se sentait malheureusement coupable. Seul son jeune frère avait grâce à ses yeux, pas assez néanmoins pour se rendre aux funérailles et lui témoigner son amour fraternel. Il était l'heure maintenant d'aller rue Solférino et d'oublier le passé. Devant l'entrée, il rencontra un cadre du parti responsable des élections, qui le voyant lui lança amicalement,

  • Alors Monsieur le futur député du Morbihan....

Le passé revenait à grand pas.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.