Le fantôme de Jupiter - Chapitre 9 -

Quand Thierry revoit dans un EHPAD son grand-père Louis et rencontre pour la première Victor., le fils de Claire.

 

Le fantôme de Jupiter

Chapitre 9

« Toute forme de mépris, si elle intervient

en politique, prépare ou installe le fascisme »

Albert Camus

( L'homme révolté – 1951 )

 

IX. Victor, le pirate

Au petit jour, un affreux mal de crâne assombrit son réveil et la cause ne pouvait en être ni le Château Haut-Brion ni le silence exigé sur ce dîner clandestin. Avant de rejoindre son ministre de tutelle, il avala deux aspirines puis téléphona à l'EHPAD pour prévenir de sa visite en fin d'après-midi. Sa journée de travail commença par une réunion en vidéo-conférence avec des cadres dirigeants de multi-nationales européennes liées à l'armement et aux engagements français dans ses guerres contre le terrorisme islamiste. Il se savait au cœur des résolutions ministérielles. Un sentiment de puissance l'envahit. Sa migraine disparut tandis que son taux de dopamine augmentait. Durant près de deux heures, il discuta d'égal à égal réclamant avec zèle des conditions financières plus souples ou exigeant des standards techniques moins rigides. L'adrénaline devenait son seul carburant. Il se savait reconnu, nommé, renommé, craint ou honni. Il était, non pas le serviteur obligé de la république ni même son bras armé mais un membre initié de cette élite dirigeante qui, en gestionnaire patrimonial de la France, savait mieux que n'importe quel citoyen où le monde devait aller. Il jouissait ainsi d'un pouvoir discrétionnaire, en savourait les basses flatteries et les reniements. Midi sonna. Il ferma ses dossiers et rejoignit le ministre pour un brunch en comité restreint. Toute allusion au dîner de la veille fut sciemment évitée. Le ministre, entre un zakouski et deux samoussas au curry, entérina d'un simple paraphe le choix définitif des nouveaux fusils d'assaut de l'armée française, précisa les dates de son séjour sur le Charles de Gaule en novembre 2017 et acta la venue à Paris d'un haut fonctionnaire libyen. Fier du travail accompli, le ministre le félicita chaleureusement. Cette bénédiction enjôleuse valida définitivement les décisions prises et accrut un peu plus son taux d'hormones. Informé en outre qu'il ne rentrerait pas sur Paris pour rendre visite à son grand-père, le ministre lui témoigna sa totale compréhension. En retour, il le remercia de sa bienveillance.

 

À seize heures trente, Thierry franchissait pour la deuxième fois le hall d'entrée du Clos Bellevue. Il y allait comme on va au confessionnal, l'âme lourde des noirceurs du passé pour espérer en sortir lavé de ses désordres. Entre deux étages, il retira rapidement sa cravate, déboutonna son col de chemise bien trop serré et respira aussi lentement qu'il le put. Le courage se domptait entre inspirations et expirations, entre un grand-père disgracié par l'âge et le cadavre d'un frère oublié à l'entrée d'un cimetière. Il frappa et, sans attendre une réponse, poussa la porte. Louis Le Gal, immobile sur son fauteuil, fixait par la fenêtre de son balcon l'ennui interminable d'une journée ordinaire. Le vieil homme se retourna et délicatement posa sur son visage émacié un sourire bienveillant. L'espace d'un instant, l'Ankou suspendait son imminence. Devant l'affection toujours intacte du nonagénaire, Thierry hésitait. De l'euphorie d'un énarque dopé aux éloges de son ministre, il passait au désarroi d'un jeune enfant coupable d'un trop long silence. Le passé se figeait. Il flanchait. Louis continua à sourire facilitant un premier pas puis un second. En quelques enjambées, il posait ses mains sur les épaules fragiles de son grand-père et renouait ainsi avec son enfance sur les bords du Blavet. Louis parla le premier

  • Je savais que tu reviendrais. Je le savais.

La voix était balbutiante et faible, presque inaudible. Thierry se pencha pour mieux l'entendre. Le vieil homme répéta ce qu'il venait de dire et ajouta,

  • Personne voulait me croire. Ni Claire, ni ta maman. Ton père est malheureux. Tu devrais lui parler. Tu devrais... Il t'attend...

Pour ne pas ajouter à la vieillesse des peines inutiles, Thierry se sentit obligé de rassurer son aïeul.

  • J'irai voir maman. Je te le promets.

Et puis sans aucune justification autre que la déraison, Louis Le Gal oubliant son petit-fils engagea un dialogue invisible avec l'ombre intemporelle de son enfance. Il se mit à la quérir avant de la distinguer dans les limbes de sa démence,

  • Maman, viens me chercher... Maman... Maman... Viens me chercher.

Visionnaire ou sénescent, il tendit ses avant-bras vers un bonheur perdu. La plainte devint de plus en plus répétitive et mordante. Thierry, tétanisé par cette attitude illogique liée à la vieillesse, ravala sa salive. Dans son milieu d'adoption où un tel comportement était dissimulé par peur de l'anormalité, rien ne disposait à un geste d'apaisement. À cette névrose bourgeoise de la déchéance physique s'ajoutait en guise de cuirasse, la bienséance sociale, dont Valérie en pédagogue avertie lui avait apprit consciencieusement les codes et les usages et tout le tralala des soirées mondaines. Désarmé moralement et incapable d'agir, il prit peur et préféra à l'action la fuite. Un pas en arrière, puis un second et enfin la main sur la poignée qui vient vous délivrer de l'embarras et des appels incessants d'un vieillard halluciné. Il ouvrit la porte lorsque devant lui apparut Claire,

  • Bonjour Thierry, dit-elle d'une voix neutre sans s'émouvoir outre mesure de sa présence.

  • Bon... bonjour, je ne savais pas que tu viendrais, concéda-t-il l'air désorienté par cette soudaine apparition.

  • Je viens souvent voir ton grand-père, surtout depuis la mort de ton frère. Tu te souviens, tu avais un frère.

Elle gardait malgré sa douleur une intonation mesurée, déconcertante.

  • Tu m'excuseras mais je dois partir. J'ai un rendez-vous qui m'attend.

Dans le logement, face à la fenêtre, Louis Le Gal continuait inlassablement à soliloquer. Claire dévisagea fixement Thierry avant de lui demander sur un ton toujours aussi glacial et monocorde,

  • Qu'est ce qui te fait peur ? Tu es tout blanc... Ce n'est pas moi, j'espère. Ton grand-père peut-être. De temps en temps, il perd la tête. Il est vieux.

  • Non, je n'ai pas peur. Pourquoi aurais-je peur ? Hein... Pourquoi.

  • Ton frère avait peur. Oui, peur de mourir. Et il est mort.

Il essaya d'avancer, de se sortir d'une situation pénible. Immobile sans être provocante, Claire empêchait sa fuite. Il hésita encore lorsque arriva un jeune homme d'une vingtaine d'années, grand, profil aquilin et les cheveux tenus par un catogan.

  • Je te présente ton oncle, indiqua Claire en levant les yeux vers son fils.

Thierry, de plus en plus déstabilisé, tendit une main au jeune homme qui, refusant cette civilité, lui adressa un laconique bonjour. La sécheresse de ce premier contact continua à l'ébranler un peu plus. Nerveux, il tenta de forcer le passage ce qui conduisit Claire à se pousser. Thierry enfin libéré descendit rapidement les deux étages. Arrivé dans le hall, il s'arrêta et respira profondément. Quand il crut avoir repris son souffle, arriva dans son dos le jeune homme. Celui-ci d'un ton sec l'apostropha,

  • Mon père vous aimait. Moi non. Vous me dégoûtez...

Thierry essaya de se justifier mais aucun manuel scolaire ou magistère donnant droit à un diplôme ne peut suppléer au manque d'empathie. Il resta figé. Son neveu, loin d'avoir assouvi sa colère, reprit sa condamnation,

  • Qu'est-ce que vous venez faire ici ? Vous avez abandonné ma mère, ma grand-mère, mon père... Vous êtes un lâche, un pauvre type. Personne n'a besoin de vous. Partez.

Les yeux du jeune homme, rouges de colère, témoignaient de sa profonde animosité. Claire haletante arriva enfin et tenta d'apaiser son fils,

  • Victor, arrête... Je t'en prie. Arrête. Remonte.

Sur ces mots, l'infortuné supplicié redressa la tête et regarda ce jeune homme plein de colère. Il avait face à lui, l'adolescent qu'il fut il y a bien longtemps, et à sa grande surprise ce jeune exalté portait le prénom d'un père qu'il n'avait pas connu, Victor Le Gal, le fils de Louis. Était-ce vraiment une coïncidence ? Il en doutait.

  • Tu t'appelles Victor, s'inquiéta-t-il.

  • Oui. Et alors. Qu'est-ce que cela peut vous faire ?

Lentement il tourna son regard vers Claire qui se pinça nerveusement les lèvres.

  • Quel âge a-t-il ? demanda-t-il.

Claire resta muette car cette question subodorait une précision pénible. Une seconde fois, elle tenta de raisonner son fils.

  • Victor remonte. Je t'en prie, remonte. Il faut que je te parle.

Thierry fixa le jeune homme tout prêt à lui pardonner son agressivité. Cependant, sans un mot, il recula et s'enfuit. Il se souvenait de leurs jeux d'enfant sur les rives du Blavet où il était Victor le pirate, une jambe de bois et un œil de verre. Victor, un prénom dont il aurait voulu gratifier son enfant si... si... Se pouvait-il que cet enfant soit ce jeune homme plein de ressentiments? Se pouvait-il que Claire lui ait caché la vérité ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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