Le fantôme de Jupiter - Chapitre 14 -

Le fantôme de Jupiter

 

Chapitre – 14 -

« Toute forme de mépris, si elle intervient

en politique, prépare ou installe le fascisme »

 

Albert Camus

( L'homme révolté – 1951 )

XIV. Le renoncement

L'ingérence inappropriée de Le Pogam en une telle circonstance accentua une antipathie jusque-là retenue. En outre, elle mettait en avant le rôle obscur et pesant de son beau-père. Bientôt cette mascarade dissimulant des ambitions complexes, dont il se savait être l'instrument politique, trouverait son issue. À cette fin, ne voulant plus être un figurant docile de cette vague Macron-mania devenue insupportable, il avait en toute discrétion préparé un courrier annonçant son refus d'être un énième candidat à la députation sous une bannière pour le moins incertaine et équivoque. Rose, bleue, verte, peut-être pourpre ou violette, seule la couleur pouvait être définie. Ce refus épistolaire entraînerait de facto, il en était certain, son retrait de toute fonction au sein du groupe Janus et son éloignement définitif du microcosme politicien. Cette intrusion malséante précipita donc sa décision.

Son téléphone se remit à vibrer sans qu'il y réponde. Au contraire, il se saisit du fauteuil qu'apportait un infirmier et invita sa mère à s'y installer. Tous les trois traversèrent le couloir encombré des urgences puis se rendirent à l'accueil pour les quelques formalités à régler. Sortis, Robert resta muet laissant à Odette le soin de combler vingt ans de silence. Les mots étaient posés, calmes, mûrement réfléchis car répétés des centaines, des milliers de fois. Aucun grief, aucun reproche. On venait à peine de se quitter. On avait rangé les courses dans la grande armoire, balayé soigneusement le salon, sorti le chat dans le jardin et fermé les fenêtres aux lourds rideaux de cretonne agrémentés de motifs floraux et champêtres. Que pouvait-on dire d'autre ? Rien. On pardonnait ce qui ne pouvait pas être changé. On pardonnait pour mieux se rapprocher. Arrivés à la voiture, Robert installa Odette tandis que Thierry ramenait le fauteuil. Au retour, il consulta son portable où plusieurs appels sans message émanaient de Le Pogam. Son antipathie, à hauteur de cette obstination, grandissait. Robert laissa son fils place de la Poterie qui promit de venir leur rendre visite dans l'après-midi. Odette l'embrassa longuement. Elle le serra comme on prend un nouveau-né, avec délicatesse et émerveillement. Avec tendresse. Quand la voiture disparut, Thierry sentit son corps se vider, son âme s'éparpiller. Ce vertige dura de longues minutes. Sa colère s'était évanouie, non par un miracle extraordinaire imputable au Saint du jour mais uniquement par lassitude de trop d'absence. Ce chemin là ne menait qu'au vide comblé inévitablement par le désir du paraître. Libéré de son fardeau, il alla s'installer devant une table d'un bistrot quelconque. Il commanda un expresso et décida d'envoyer rapidement, en réponse des appels reçus, le courrier annonçant son renoncement à la députation. La première personne concernée était Le Pogam, la seconde son cher ami Gauthier. Lorsque il eut fini ces deux envois, une sonnerie l'avertit d'un nouveau message qui, sans l'étonner vraiment, provenait de Monsieur Arnaud. Celui-ci manifestait une vive inquiétude, cependant son impatience viscérale à avoir sans retard des nouvelles provoqua chez Thierry un certain plaisir. Les rôles s'inversaient. Il commanda un autre expresso et demanda au jeune serveur le journal. Monsieur Arnaud pouvait bien attendre. Après avoir survolé les pages internationales et françaises, il s'intéressa particulièrement aux informations régionales et locales. Page après page, un léger désordre traversa son esprit en retrouvant les noms de villes et de villages rappelant d'anciens événements sciemment effacés de sa mémoire. Le passé défiait le présent, le jalousait de tant d'oublis. Lentement, il replia le journal et décida d'appeler son très cher ami Gauthier qui ne mit que très peu de temps à décrocher. En bon apôtre, ses premières paroles confirmèrent une vague intuition.

  • À quoi tu joues ? Je viens d'avoir Le Pogam. Tout le monde s'inquiète. Et puis ton beau-père est dans un état... tu peux pas savoir. Il faut que tu te ressaisisses.

  • Je vais très bien, ne t'inquiète pas pour moi mais je ne serai pas candidat. Ma décision est définitive.

  • Tu gâches la chance de ta vie. Ton beau-père a cru en toi. Il s'est battu pour cela.

  • Justement, je ne suis plus une marionnette.

  • Tu as le chic pour refuser les opportunités qui se présentent. C'est la deuxième fois.

  • Quelle deuxième fois ? Qu'est-ce que tu veux dire ?

  • Ne fais pas l'ignorant... Rappelle-toi, tu as rejeté l'offre d'être membre des Young Leaders.

  • Enfin cette vieille histoire refait surface. Elle te reste au travers de la gorge, n'est ce pas ! On en reparlera plus tard, ne t'inquiète pas.

  • T'es con.

En effet, quelques années auparavant, la French American Foundation avait choisi Thierry pour devenir membre de cette caste composée d'une élite de sur-diplômés dans des domaines directement liés au pouvoir qu'il soit de bâbord ou de tribord. Gauthier avait vainement espéré rejoindre cette aristocratie du soft power qui comptait comme membres influents le président Hollande et l'un de ses challengers, son ancien ministre de l'économie, l'ambitieux Emmanuel Macron dont le but inavoué était d'américanisé, si ce n'est l'Europe, au moins la France. Ce monde était méconnu et concentré, élitiste et oligarchique, pragmatique et libéral. Une confrérie de classe basée sur la finance, le business, l'ordre, le profit et le leadership de personnalités à fort potentiel dont visiblement Gauthier ne faisait pas parti.

  • Oui, je suis con. Et alors... La vie de ma mère est plus important que ma carrière ou un quelconque titre.

  • Je ne te crois pas.

  • Si. Je suis fatigué par vos histoires.

  • Et ta mère, comment va-t-elle ?

  • Mieux. À demain.

  • Je...

Et il coupa son téléphone. En quelques mois, la situation s'était grandement éclaircie. Pour la plupart des politologues en cette fin d'automne, la droite arrogante et fière reviendrait au pouvoir. La gauche quant à elle, désabusée et penaude, rentrerait en opposition. L'alternance s'annonçait donc inévitable et rendait vaines toutes ces tromperies et manigances de cour, ces baisemains et courbettes qui jour après jour entérinaient une victoire triomphale. Alors participer à un combat pour lequel initialement il n'avait aucune appétence, le laissait indifférent, à moins de satisfaire l'ambition personnelle de son beau-père, ce qu'il refusait à présent.

 

Odette était assise devant la grande table nue de la salle à manger. Derrière elle, l'imposant buffet breton hérité de ses grands-parents occupait la moitié d'un pan de mur. Sur son côté gauche, d'innombrables photos de famille posées sur un guéridon de bois clair témoignaient, et ce malgré les aléas de la vie, du lien indéfectible entre le passé et le présent. Dans un grand cadre vernissé, Thierry reconnut le visage émacié de son frère disparu. À l'intérieur de ce cadre, le médaillon d'un jeune enfant au sourire innocent, laissait entrevoir une filiation bien au-delà des liens du sang. Robert lui tendit une chaise et l'invita à s'asseoir. Les gestes des uns et des autres étaient maladroits. Durant une heure, Thierry raconta sa vie à Paris préférant parler des dons musicaux de Béatrice que des intransigeances autoritaires de Valérie. Il évita d'autre part de détailler les affaires commerciales, trop souvent à la limite de la légalité de son beau-père, évoquant à son encontre une réussite méritoire. Robert, peu sensible aux éloges vertueux, fit semblant de le croire. Au bout d'une heure et par petits touches, il tenta d'aiguillonner sa mère sur son amour de jeunesse. Par prudence, elle préféra ne rien dire. Au moment de les quitter, il osa une dernière tentative,

  • Et Claire, comment va-t-elle ?

  • Bien. Répondit Odette. Elle est en pleins préparatifs pour son départ en l’Égypte.

  • En Égypte ! Elle part avec qui ?

  • Toute seule. On lui a proposé un poste au Caire comme professeur dans un lycée français. Elle a décidé d'accepter. Elle doit y rester un an, peut-être deux. Elle ne sait pas encore.

  • C'est bien, dit-il d'un ton laconique. Oui, c'est bien. Et son fils ?

  • Victor, il continue ses études. Il prépare une maîtrise de lettres. Il est doué.

Robert, resté un peu en arrière, s'avança et tout naturellement proposa,

  • Si tu es là la semaine prochaine, tu pourrais le voir, il vient dîner chez nous.

  • Je... je ne peux pas. J'ai... Non, je ne peux pas. J'aurais bien aimé mais c'est impossible.

  • Comme tu veux, rétorqua Robert qui paraissait ennuyé.

  • Une autre fois, qui sait. Une autre fois.

Les deux hommes se donnèrent longuement l'accolade devant Odette qui délicatement essuya une larme. La vivacité verbale de son mari avait laissé place à une sobriété qu'elle ne lui connaissait pas. Thierry pour sa part, retrouvait une famille sans qu'il soit question ni de fautes, ni de pardon. On s'était simplement retrouvé, ouvert les fenêtres, sorti le chat et balayé le salon de toutes les poussières du passé.

 

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