Le fantôme de Jupiter - Chapitre 10 -

Aux plus hauts niveaux de l'état, la collusion avec les hommes politiques est parfois bien plus qu'une faiblesse, c'est une lâcheté inadmissible.

 

Le fantôme de Jupiter

Chapitre 10

« Toute forme de mépris, si elle intervient

en politique, prépare ou installe le fascisme »

Albert Camus  ( L'homme révolté – 1951 )

 

 

X. Soyons fiers de nos talents

De cours magistraux en enseignements dogmatiques, les futurs énarques sous les auspices sans voix de Sully ou de Colbert accumulent un maximum de connaissances théoriques. Thierry s'en félicitait. Il n'y avait plus de gauche, plus de droite, ni même de citoyens mais des administrés. Les colères de son père putatif stigmatisant l'état devenaient obsolètes, idiotes, imbéciles. Il n'y avait plus de vocations mais des plans de carrière avec moins de subjectivité ou de compréhension remplacées avantageusement par des normes. Il y avait moins d'hésitations ou d'incertitudes mais des codes, des chiffres, des lois. Des statistiques. Et surtout, il y avait au zénith de ce cursus doctrinal un sentiment d'infaillibilité organique qui excluait le doute. Thierry s'était parfaitement habitué à l'abstraction clinique des pourcentages ou des taux ne voyant derrière un graphique ni visage, ni peine, ni douleur. Ni misère. Et voilà que Claire par son mutisme distillait ce fameux sentiment de suspicion, honni à l'ENA, qui tel un virus était capable de condamner au déséquilibre tout un système de pensées bien huilé. N'en pouvant plus, il appela le sous-préfet et lui demanda, comme un service personnel, une faveur. Le représentant de l'état avec le souci de la discrétion accepta, lui promettant une réponse très rapide, peut-être dans la soirée. Soulagé, il rentra à l'hôtel et s'empressa de préparer pour le lendemain son retour sur Paris. Au cours du repas, pris de bonne heure, son téléphone bipa. Le jeune député, prétextant des places offertes par un équipementier sportif, l'invitait pour un match de foot entre les Merlus et l'OM. La rencontre ayant lieu à 21 heures, il viendrait le chercher directement à son hôtel. Thierry le remercia ne sachant comment décliner l'invitation. Dubitatif sur cette soudaine sympathie, il finit son repas et alla l'attendre dans le hall.

 

Arrivés au stade, les deux hommes passèrent sans difficultés les contrôles de sécurité facilités par la position VIP du jeune député. Celui-ci serra d'innombrables mains, embrassa d'élégantes et agréables personnes puis entraîna Thierry vers la tribune officielle où il continua d'afficher la même courtoisie. Placés derrière de grandes baies vitrées, ils parvenaient à entendre le speaker haranguer un public qui selon les déclarations faites au micro pour tel joueur ou tel sponsor rugissait à pleins poumons. Plus bas et à la droite de la tribune officielle, le groupe des ultras revêtus de leurs maillots publicitaires et de leurs écharpes oranges et noires se montrait les plus impétueux. Accompagnés de leur grosse caisse et d'un mégaphone, leurs bronca enflammées transpiraient la démesure d'une horde d'exaltés. Il y avait de la folie, de l'impétuosité, du militantisme sportif pour de l'endoctrinement social. Thierry dont c'était la première expérience footballistique regardait cela avec effroi et consternation au contraire du député qui voyait dans cette démonstration communautaire un simple antalgique au désœuvrement et à l'insoumission. Avant que l'arbitre ne siffle le début de la rencontre, Thierry aperçut le sous-préfet qui s'installa sur la travée supérieure à la leur. Après les salutations d'usage, le sous-préfet lui tendit une enveloppe en ajoutant simplement, « voilà ce que vous m'avez demandé ». D'un ton laconique, il le remercia avant de se retourner vers la pelouse où le match venait de commencer. À la mi-temps, le député et le sous-préfet décidèrent de se réunir autour d'un dernier verre. Thierry se sentant l'obligé du fonctionnaire, ne put pour la seconde fois de la journée décliner l'invitation. C'est ainsi que les trois hommes se retrouvèrent passé vingt trois heures dans un bar bondé du centre ville où nombre de tifosi braillards décortiquaient le match qui s'était soldé par une victoire étriquée des locaux. Dans ce brouhaha éthylique, le trio sous la conduite du député se dirigea vers le fond de la salle, là où on parvenait tant bien que mal à s'entendre. À leur tour, les deux hommes se remémorèrent les phases essentielles de jeu ; une défense centrale efficace, les arrêts improbables du gardien, la solidarité à toute épreuve du milieu de terrain et surtout les dribbles chaloupés de l'attaquant ivoirien auteur d'un but et d'une passe décisive. C'était un beau match gagné par une équipe, qui mise parfois en difficulté, devenait de plus en plus performante. Le député insista sur le rôle de l'entraîneur. En effet depuis son arrivée, il avait su remobiliser ses troupes et adapter un modèle de jeu porté vers l'offensive. Le sous-préfet, lorsque le jeune parlementaire glorifia ce renouveau de l'esprit d'équipe, acquiesça à son tour de plusieurs hochements de tête. Il y avait dans les paroles du député, au delà du sport, une affirmation dont la connotation politique ne faisait aucun doute. C'est à ce moment qu'emporté par l'euphorie de la victoire sur le pré et, de quelques demis pressions sur le zinc, que Léonard Guillard proposa un toast aux combats politiques à venir mais surtout aux succès inévitables qui en découleraient. Il leva son verre et dit,

  • Soyons fiers de nos idées, de nos projets... Soyons fiers de nos talents. Trinquons...

Avant que le sous-préfet ne puisse ajouter un mot, le député dans un geste désordonné laissa tomber son verre. Sans affecter la moindre gêne, il commanda un autre bock puis deux autres pour finir par un double whisky ce que désapprouva son ami de la préfectorale. Il était tard, il fallait rentrer. Après un moment de flottement Thierry, n'ayant à son actif qu'un demi, proposa de raccompagner chez lui le bouillant et chancelant représentant du peuple. Ce geste ne témoignait d'aucune bonté particulière, d'aucune gratitude ou d'amitié, uniquement du besoin de mieux cerner ce qui reliait son ancien ministre de tutelle à ce jeune Rastignac qui tel un perroquet ivre de fatuité répétait les paroles pompeuses du ministre Macron, possible candidat à la législature suprême. Sur le chemin du retour, Léonard Guillard à peine dégrisé proposa une visite nocturne de son fief. Il était chez lui connaissant chaque quartier, des plus pauvres aux plus riches, des plus populaires aux plus bourgeois qu'ils soient bourgeois bohèmes ou bourgeois cathos. Devant le port de plaisance, il demanda d'arrêter la voiture. Il voulait marcher. Sous le ciel étoilé, entre l'illusion des fidélités et des certitudes vacillantes, les tabous s'effondrent d'eux mêmes. En grand sachem de la politique et l'esprit toujours obscurci, Léonard Guillard se laissa aller à quelques singulières confidences,

  • Je n'ai pas envie de perdre ma circonscription. C'est un peu mon gagne pain. Toi, tu as la chance d'avoir une situation en or. Si tu n'es pas élu, tu retourneras à l'anonymat feutré de ton ministère. Vendre du vent est plus dangereux, dangereux certes et pourtant plus grisant.

Thierry sentit confusément que l'alcool aidant, le temps des confidences approchait. Il aiguillonna son ami d'un soir,

  • Et Macron, tu en penses quoi ?

  • Je l'ai rencontré plusieurs fois, c'est un type bien. Il bénéficie en outre d'une bonne image auprès des milieux économiques. C'est important pour asseoir notre crédibilité. Et puis n'oublions pas, il appartient à notre génération. Surtout, il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. S'il gagne, ce qui est fortement possible, nous serons les premiers à en tirer les bénéfices. S'il perd, on pourra évoquer l'erreur de jeunesse et attendre le tour suivant. Cinq ans, c'est vite passé.

  • Et le ministre de la défense ?

  • Le Drian ! Il fera comme tout le monde. S'il sent que François est perdu, ce qui est fort probable, il jouera sa carte maîtresse, celle de la région. Pour Valls ou Macron... il ne sait toujours pas lequel des deux il soutiendra même si Macron a sa préférence.

  • Pourquoi Macron ?

  • Valls est plus radical. Et en plus, il lui faut des gens entièrement soumis à sa cause. Ce n'est pas un rassembleur. Pour ma part, je le trouve dangereux.

  • Et toi, qu'est ce que tu vas faire d'ici là ?

  • Moi... Je vais continuer à serrer des mains ou couper des rubans. Et si j'ai un conseil à te donner, il faut maintenant te montrer, être présent sur le terrain. Les gens doivent te voir, t'identifier. C'est le b.a.ba de notre job. Et si tu arrives à être élu, je te vois très bien intégrer la commission des lois. Les questions régaliennes, c'est ton sujet, n'est ce pas !

  • Merci pour le conseil. Mais, comment peux-tu être certain de mes compétences ?

  • La question a été évoquée lors d'une réunion de travail qu'organisait Le Pogam à Versailles avec des décideurs institutionnels. À cette occasion, il avait invité Érik Orsenna, l'académicien et l'un de ses amis proches, Monsieur Arnaud.

  • Monsieur Arnaud ! Un homme d'un certain âge, grand, sec, et avec un léger chuintement dans la voix.

  • Tout à fait. C'est lui qui nous a parlé de toi. Tu le connais donc !

Thierry hésitait à répondre,

  • Hum... Aujourd'hui, je ne sais plus. Disons... que je croyais le connaître. C'est mon beau-père.

  • Ah, ton beau-père !!!

  • Oui, mon beau-père.

Le mystère s'épaississait envers Monsieur Arnaud qui, farouche opposant aux idées socialistes, fréquentait des hommes de gauche ou tout au moins se revendiquant de gauche. Ainsi, tout était dans la nuance entre un académicien mondain actant pour une politique sociale libérale et un démagogue libéral préconisant quelques mesures de natures sociétales ou sociales. Il y avait de l'ambiguïté, de la trahison et quelques heures de sommeil à rattraper. Tard dans la nuit, fatigué, Thierry s'allongea et s'endormit aussitôt.

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