Le fantôme de Jupiter - Chapitre 4 -

IV. Coaching

 

De nouveau les cartons remplis de dossiers, de chemises et de classeurs s'amoncelaient dans le bureau. Leur nombre augmentait depuis quelques années, ce qui loin de déplaire à Thierry, marquait son ascension pour le moins quantitative dans l'administration ministérielle. De la justice à la défense en passant par l'économie, cela lui paraissait le cursus idéal d'un homme du sérail. Et qui sait, l'année prochaine député avant de devenir ministre, celui que l'on consulte, que l'on exalte. Certains cartons un peu à l'écart se voyaient estampillés d'un beau cachet rouge sang où figuraient les mots « confidentiel défense », de quoi entretenir les suspicions au sujet d'une république qui se veut irréprochable. Jean-Claude, sans s'attacher à ces détails de l'histoire, chargeait sur son chariot les paquets soigneusement étiquetés, direction rue Saint Dominique au ministère de la défense, tout près du Palais Bourbon. Pendant une journée, on le laisserait tranquille, de quoi prendre ses marques pour ensuite renouer avec une vie tous azimuts, un jour ici, un jour là, demain ailleurs sans savoir à quelle heure on termine sa folle journée. Le programme s'annonçait selon la secrétaire des plus chargés puisqu'il devait sur quatre semaines accompagner le ministre en région, préparer le dossier sur la formation des soldats kurdes d'Irak, finaliser le contrat de vente de missiles à la Jordanie, et plus important encore, rencontrer un coach spécialement dévolu aux futurs candidats à la députation. Le parti gouvernemental ne s'avouait pas totalement vaincu et comme le phénix, Thierry et les autres candidats toujours invisibles, constituaient les surgeons de la renaissance. Le président y veillait, le secrétaire national y pourvoyait. Tous des énarques et hauts fonctionnaires. Tous habitués à obéir aux ordres comme de bons petits soldats dont on aurait durant les études extirpés de leur conscience les notions de culpabilité et de responsabilité pour les remplacer par docilité, soumission, servilité... Jean-Claude une fois le travail accompli, vint le prévenir de son départ. Thierry passa saluer ses collègues avec lesquels les relations avaient été très courtoises. La plupart, silencieusement l'enviait pour avoir quitté le bateau du ministre de l'économie avant un naufrage annoncé. A leurs yeux, ses chances de réussite étaient nulles, malgré tout on faisait semblant d'y croire. Il était jeune, dynamique, se voulait moderne et anti-système, enchantait la fringante quinquagénaire, charmait la septuagénaire toujours désirable et mieux encore flattait l'intrépide trentenaire. Cependant, son ambition se heurtait aux systèmes des partis, des courants, des motions et des coalitions. Il était trop et pas assez, un mélange surréaliste de Rastignac et de Don Quichotte comme nombre de journalistes aimaient à le présenter. Monsieur Arnaud, en homme de bon sens, avait averti son gendre de garder ses distances avec cet ovni médiatique qui disparaîtrait aussi vite qu'il était apparu. Selon lui, la France n'avait pas besoin d'un messie mais d'un César. D'ici trois semaines dans sa résidence de Saint Léger-en-Yvelines, il s'efforcerait à lui prodiguer les mêmes conseils de prudence et de fermeté. Jean-Claude démarra la voiture. Assis à l'arrière, il repensait encore à la soudaine et voluptueuse tendresse de Valérie. Elle maniait ainsi avec un égal talent le brûlant pique-feu de l'érotisme que le froid et tranchant glaive de la rancœur. Cette oscillation incessante entre la séduction et la détestation amena son premier époux à arracher le divorce laissant sa fille dans une permanente insécurité affective. La musique devint au fil des ans son unique refuge. Cette semaine s'annonçait sereine et pleine de nouveautés. Le soir après avoir quitté le ministère, il rentra par le bus ce qu'il ne faisait plus depuis des années. Ses nouveaux collègues, dont l'un issu de la promotion Valmy, l'accueillirent chaleureusement lui demandant chose étrange des nouvelles de son beau-père. Quinze jours plus tard, il remit une première esquisse de son travail. Sa vision administrative du droit international sur le dossier kurde impressionna le chef de cabinet qui y voyait le prolongement direct de la politique française au moyen-orient adoubée par les États-Unis. Il fallait conseiller les combattants du Kurdistan irakien sans froisser ni le pouvoir chiite à Bagdad ni celui d'Ankara, sunnite et conservateur . Cela demandait une très grande diplomatie. Thierry s'y montra particulièrement doué. Il avait l'étoffe d'un grand serviteur de l'état selon les propos appuyés de son supérieur. Lorsqu'arriva la journée de formation dédiée aux futurs candidats non encore déclarés de la législative à venir, il dut selon un rituel non-écrit propre aux groupes ésotériques de garder secret cette journée très spéciale. La réussite d'un tel arrangement en dépendait mais aussi la survie politique du premier secrétaire. Si pour quelques raisons que ce soit les médias s'en faisaient l'écho, les dénégations suivraient laissant place immédiatement aux sanctions sous forme de mutations ou de radiations. La palette en ce domaine s'avérait large et arbitraire souvent injuste et pourtant nécessaire pour asseoir un pouvoir nouvellement élu ou pire, sûr de son fait. Le coach appartenait aux cercles restreint du parti, un homme des plus affables et d'une discrétion à faire pâlir d'envie un moine chartreux. La salle réunit une vingtaine de personnes avec une parité pour le moins étonnante. Tout le monde se tenait en cercle quand arriva le dernier candidat attendu, son collègue de la promotion Valmy. Qui des deux fut le plus surpris sembla impossible à définir. Ils se saluèrent et alors commença la séance de coaching. Chacun ouvrit le petit fascicule placé devant lui où se trouvait les informations essentielles de la circonscription de parachutage tant sur le plan économique, social, administratif que relationnel ou associatif. Le premier chapitre relatait les attitudes à adopter vis à vis des futurs électeurs. Il y avait l'attitude ouvrière, la plus rare car le monde ouvrier votait de moins en moins socialiste. L'attitude des quartiers bobos et des mocassins à glands, la plus ambiguë pour des gens de gauche mais basique pour des énarques Celle des artisans et petits patrons ou encore la plus familière, celle des employés. Tout un panel de codes à apprendre pour se donner le maximum de chance. Á l'ère de l'internet et du mobile, une telle observation vestimentaire ou corporelle devenait le B.A.-BA du futur candidat, son bréviaire tout-terrain aussi bien sur les petits marchés du dimanche matin que sur les paliers des cages d'ascenseur d'immeubles à rénover. Pour la grande majorité des impétrants, une évidence s'imposait dans une profonde et inévitable remise à niveau sociale de leur garde-robe vers des choix moins clinquants abandonnant pour un temps leurs foulards en soie et leurs belles écharpes en cachemire. Le deuxième chapitre énumérait le travail accompli durant la mandature présidentielle et le progrès social espéré pour les années futures. Il y avait des statistiques invraisemblables, nationales ou locales, sous forme de tableaux hachurés et commentés, de camemberts multicolores, de pyramides géométriques et asymétriques, de bâtonnets et de carottes, de courbes homographiques qui se croisent, s'envolent ou s'inversent parfois... L'INSEE, l'INED, le CREDOC, le DESL et consœurs voyaient enfin l'utilité de leurs nombreux travaux, si ce n'est dans le domaine de l'efficacité au moins sur le plan intellectuel. En effet, tous sans exception appréciaient d'avoir ces informations sans se préoccuper néanmoins des vies qui se cachaient soit derrière une virgule, un zéro point quelque chose, une pondération ou une tranche de la population. Il y a malheureusement des tranches de vies anonymes, des fins de mois difficiles, des pâtes que l'on mange midi et soir à la petite cuillère pour accroître le nombre de bouchées, des pots de confitures que l'on racle jusqu'à la dernière petite once de provende... Il y a la misère sous forme de chiffres qui ne rend pas le sourire aux enfants, qui ne paie pas le loyer mais par contre autorise tous les beaux et longs discours lénifiants depuis une tribune officielle ou devant les micros et caméras. La promotion Cyrano et Valmy, face à face, commentaient certaines données, disséquaient d'autres, expliquaient une tendance, justifiaient une courbe. Le troisième chapitre établissait les priorités du parti sans pour autant définir un programme clair et précis car il fallait rester dans le nébuleux incantatoire, la prudence l'exigeait, l'expérience désastreuse des quatre dernières années davantage. En fin de journée, une collation fut offerte aux vingt stagiaires et à leur coach. Le secrétaire du parti, tout sourire, s'invita. Il serra des mains avec toute l'obséquiosité qu'autorise l'exercice du pouvoir sur les inféodés.

 

Ce samedi matin, Valérie s'étirait mollement dans le lit. Béatrice devant son bol de lait chaud répétait mentalement sa partition. Elle se sentait bientôt prête pour son audition. Thierry sur le balcon contemplait l'hippodrome en attendant le départ prévu pour dix heures si tout allait bien, à onze heures plus probablement. Valérie démarra donc son véhicule, un gros SUV made Japan, vers dix heures quarante cinq, direction Saint Léger. Elle ne laissait que rarement d'autres personnes se mettre au volant de son bolide. Lorsqu'elle consentait à ce privilège, c'était toujours pour une question d'alcool rarement pour de la fatigue. Son père avait acheté sa résidence secondaire dans la vallée de Chevreuse suite à la revente de sa société d'import-export basée à Rotterdam. Il en gardait par paternalisme dix pour cent qu'il promit de léguer à sa petite fille. La mort attendrait, les actionnaires néerlandais avec elle. Arrivés devant la propriété, Valérie à deux reprises utilisa son klaxon ce qui provoqua l'ouverture du portail. Monsieur Arnaud les attendait sur le perron. A ses côtés, sourire aux lèvres, son collègue de la promotion Valmy leur fit signe de la main. Thierry ne s'attendait pas à le voir précisément ici. Amicalement, il le salua de la tête. Sortie de la voiture la première, Valérie s'empressa d'aller enlacer comme un très vieil ami l'inattendu visiteur. Béatrice, visiblement ennuyée par cette présence soupira. La sympathie que Thierry avait éprouvée à l'égard de son condisciple disparut aussitôt. Il se sentait trompé ou abusé autant par l'ardeur inexpliquée de son épouse que par la désinvolture amicale de son collègue. Il préféra se taire ignorant dans l'immédiat les relations qui les unissaient. Et à son tour, cachant son humeur sombre, il se dirigea vers Gauthier Léouville de Saint-Marc.

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