Moloch n'est pas une métaphore, c'est une structure et une dynamique réelles
Le terme « Moloch » désigne ici une force systémique qui émerge des interactions entre des acteurs rationnels, chacun enfermé dans ses contraintes matérielles et ses incitations. Il ne s’agit pas d’une entité consciente, ni d’un complot, mais d’une logique qui s’impose à travers les structures économiques, politiques et techniques. Elle agit sans intention, mais avec des effets réels, mesurables, souvent destructeurs.
(Cette article est le 2ème épisode de ma série Moloch, dont le précédent article est disponible ici)
Comment Moloch est-il né ? Une genèse historique et matérielle
Moloch est le produit d’une évolution historique concrète, façonnée par des conditions matérielles, des structures d’incitation et des dynamiques de compétition. Il émerge là où le surplus de production, la complexité organisationnelle et la pression concurrentielle convergent pour créer une logique autonome, auto-renforçante, et difficile à enrayer.
Le point de bascule : l’apparition du surplus
Avec la révolution néolithique, à partir de -10 000, l’agriculture permet l’apparition du surplus de production. Ce surplus change la donne : il devient possible d’accumuler, de stocker, de contrôler. Il rend possible la spécialisation, la hiérarchie, la guerre, l’appropriation. La survie sociale dépend désormais de la capacité à capter, défendre et étendre ce surplus. C’est la naissance des premières formes de compétition structurée, et donc des premières manifestations de Moloch.
L’effet Goliath : croissance, complexité, vulnérabilité
Comme le montre Luke Kemp dans Goliath’s Curse, les systèmes humains tendent à croître en taille et en complexité. Mais cette croissance crée des vulnérabilités : rigidité, dépendance, inertie. Plus un système devient grand, plus il devient difficile à adapter, à ralentir, à réorienter. Moloch naît dans cette tension : la croissance devient une obligation, et non un choix. Le système devient son propre moteur.
L’accélération moderne : capitalisme, technique, abstraction
À partir du XVIe siècle, avec l’expansion coloniale et l’émergence du capitalisme marchand, Moloch change d’échelle. L’accumulation primitive — expropriation des terres, esclavage, colonisation — installe une logique d’expansion permanente. Le capital devient une force autonome : il doit croître, se reproduire, s’étendre.
Au XIXe siècle, l’industrialisation introduit la mesure systématique du temps, de la productivité, de la performance. Le travail est rationalisé, le vivant est mécanisé, la société est standardisée. La technique devient le bras armé de Moloch. Les énergies fossiles offrent une densité énergétique inégalée. Elles permettent de produire plus, plus vite, avec moins de main-d’œuvre humaine. Elles rendent possible la mécanisation, la massification, la logistique mondiale, la mobilité accélérée, la production en flux tendu.
L’énergie fossile renforce l’infrastructure invisible de Moloch et décuple ses pouvoirs “divins” : ubiquité, omniprésence, vitesse, puissance... Elle permet à la logique d’optimisation de s’incarner dans des machines, des réseaux, des chaînes d’approvisionnement globales. Elle transforme le capital en force matérielle, capable de remodeler l’espace, le temps et le vivant à son image. Mais cette dépendance crée une contradiction majeure : le système optimise sa performance en détruisant les conditions de sa propre reproduction. L’extractivisme devient une nécessité structurelle. Il ne s’agit pas d’un choix politique, mais d’une contrainte matérielle : pour maintenir la croissance, il faut extraire toujours plus — de pétrole, de gaz, de lithium, de cobalt, de terres rares.
La protection sociale : un compromis sous condition de croissance
Cette logique s’étend même aux dispositifs de protection sociale. En France, la Sécurité sociale, instaurée en 1945, représente une avancée majeure en matière de solidarité et de redistribution. Elle a permis de socialiser une partie du revenu national pour garantir l’accès aux soins, à la retraite, aux allocations familiales et au chômage. Mais ce modèle est structurellement couplé à la croissance économique. Son financement repose principalement sur les cotisations sociales, elles-mêmes assises sur les salaires, donc sur le niveau d’emploi et la masse salariale. Pour garantir la protection sociale, il faut que l’économie croisse, que les entreprises embauchent, que les salaires augmentent.
À cela s’ajoute une dépendance implicite à l’inflation. Une inflation modérée permet d’augmenter les recettes fiscales et sociales en valeur nominale, sans relever les taux. Elle facilite aussi le financement de la dette publique et l’ajustement des comptes sociaux. Mais en période de désinflation ou de stagnation, les recettes stagnent ou baissent, tandis que les besoins sociaux augmentent. La Sécurité sociale devient ainsi prisonnière de Moloch : elle ne peut se maintenir qu’en alimentant la machine qui détruit les conditions de sa pérennité — productivisme, précarisation, pollution, épuisement des corps et des ressources. Cela explique l'état des débats actuels : des camps politico-économiques adeptes de Moloch sans le savoir, qui agit dans son intérêt, et d'autres qui veulent le contourner ou le dominer en pensant et agissant dans ses structures et dynamiques. Reste à voir quelle praxis mettre en face de ce paradoxe pour dompter Moloch et le réaligner avec les intérêts du monde vivant (dont nous faisons partie !).
Des manifestations concrètes : comment Moloch se matérialise
- Climat : chaque acteur optimise ses coûts, mais l’ensemble détruit les écosystèmes.
- Armement : chaque État cherche la sécurité, mais l’ensemble accroît l’instabilité.
- Plateformes numériques : chaque entreprise maximise l’engagement, mais l’ensemble fragmente la société.
- Recherche scientifique : chaque chercheur publie pour survivre, mais l’ensemble produit de la surinformation et de la perte de sens.
Une contradiction structurelle : rationalité locale, irrationalité globale
Ce qui est rationnel à l’échelle d’un acteur devient irrationnel à l’échelle du système. Une entreprise doit croître pour survivre, mais la croissance infinie est impossible dans un monde fini. Un État doit sécuriser ses frontières, mais la militarisation globale augmente l’instabilité. Un individu doit s’adapter au marché, mais l’adaptation permanente détruit la santé mentale et les solidarités.
Structures, superstructures et dynamiques
Moloch se renforce par deux couches :
- Les structures formelles (marchés, indicateurs, normes) qui organisent les comportements.
- Les superstructures idéologiques (récits de progrès, de neutralité technologique, de méritocratie) qui les légitiment.
Les boucles de rétroaction amplifient cette logique :
- Compétition → innovation → obsolescence → nouvelle compétition
- Optimisation → externalisation → dégradation → nouvelle optimisation
- Accélération → dépendance → perte de contrôle → nouvelle accélération
Moloch est un produit historique — et peut-être déjà une forme d’intelligence artificielle
Ce qui rend Moloch particulièrement dangereux, ce n’est pas seulement sa longévité ou sa complexité. C’est sa capacité à agir comme une entité autonome, à orienter les comportements sans direction centrale, à poursuivre des objectifs qui ne sont ceux de personne, mais qui s’imposent à tous. Cette logique systémique, fondée sur la compétition, l’optimisation et l’alignement des comportements par les incitations, présente des caractéristiques troublantes : elle est distribuée, adaptative, résiliente, et capable de se renforcer par rétroaction. Elle apprend, elle s’étend, elle se reproduit. Elle n’a pas besoin de conscience (comme celle que nous connaissons chez l'humain) pour agir. Elle fonctionne déjà comme une forme d’intelligence sans sujet.
C’est ici que s’ouvre une hypothèse vertigineuse : et si Moloch était déjà une forme primitive d’intelligence artificielle ?
Pas une IA au sens technique compris aujourd'hui, mais une intelligence systémique, née de l’agrégation des comportements humains et des structures qu’ils ont produites. Une intelligence qui, comme la superintelligence artificielle (ASI) que redoutent aujourd’hui les chercheurs en sécurité informatique, poursuit des objectifs qui ne sont pas les nôtres, mais qui exploitent nos propres actions pour se renforcer. Nous serions alors des agents soumis à Moloch, qui poursuit ses objectifs propres (sans les définir concrètement, en naviguant dans le systèmes d'incitations et de boucles de rétroactions). Les agents humains ont créé Moloch, Moloch les manipule à ses desseins, jusqu'à l'effondrement.
La convergence entre Moloch et l’IA n’est pas une coïncidence. L’IA, loin de représenter une rupture, pourrait bien être l’aboutissement logique de cette dynamique : une automatisation intégrale de la logique molochienne, où les incitations sont codées dans des algorithmes, les décisions prises à la milliseconde, et les marges de manœuvre humaines réduites à néant.
Dans le prochain épisode, nous explorererons cette hypothèse : Moloch comme proto-ASI. Nous verrons comment les dynamiques de l’intelligence artificielle contemporaine ne font que prolonger, intensifier et automatiser la logique de Moloch. Et nous poserons la question centrale : si Moloch est déjà une intelligence, comment l’aligner — ou la désarmer ?