La lutte contre les discriminations est l'affaire de tous !

Par Carine Bloch, membre du Comité Scientifique du think tank Sport et Citoyenneté, animatrice de l’émission Vivons Sport sur Cause Commune (93.1 FM à Paris en Ile-de-France sur causecommune.fm), consultante-formatrice, présidente-fondatrice de la commission sport de la Licra (1998-2013).

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Deux événements ont agité, à juste titre, ces dernières semaines les commentateurs du football français. Le plus récent est la réaction du capitaine amiénois, Prince Gouano, le 12 avril, suite à des cris de singe de la part d’un pseudo-supporter dijonnais, en championnat de Ligue 1. Il a demandé et obtenu l’arrêt du match. Ses déclarations ont frappé les esprits. C’est arrivé à peine plus de deux semaines après une intervention beaucoup moins inspirée de la présidente de la Ligue de Football Professionnel, Nathalie Boy de la Tour, le jour-même où elle avait signé une convention avec la Licra (Ligue Internationale Contre le Racisme). Elle banalisait les propos homophobes dans les stades en expliquant qu’ils faisaient « partie du folklore » et a paru désemparée lors de ses précisions données pour tenter de se rattraper le lendemain (« la sanction, pourquoi pas, mais quel type de sanction ? »).

C’est l’occasion de faire quelques rappels à froid, de redonner quelques repères.

Le sport n’a pas de valeurs intrinsèques. Il peut être utilisé pour le pire, comme le meilleur : tout dépend de celui qui l’utilise, de son intention, des moyens choisis. Le sport est révélateur des phénomènes de société. C’est une caisse de résonnance. Cela s’est vérifié lors des événements cités. Il a un impact important, souvent sous-estimé. D’où la nécessité de chercher à utiliser au mieux tout son potentiel d’apport en termes de cohésion sociale, d’inclusion, de réinsertion, de santé, de développement durable,… et de le protéger des déviances. C’est d’autant plus vrai pour le football, sport le plus populaire, où il y a une mixité sociale et intergénérationnelle importante.

Par ailleurs, cela va de soi, mais apparemment cela va mieux en le disant, il n’y a pas de hiérarchie dans ce que l’on appelle, faute de mieux, « les discriminations » : racisme, antisémitisme, homophobie, sexisme… 

Une fois ces constats exposés, au-delà des « y’a qu’à faut qu’on » des « mais que peut-on y faire », quelles pourraient être les pistes de travail ? Comme le défend le think tank Sport et Citoyenneté, il faut avoir une approche globale.

Il convient ainsi tout d’abord de tenir compte des avancées : ces problèmes ne sont pas nouveaux, les protestations de circonstances non plus. Il y a des actes récurrents en France. Il y en a encore plus dans de nombreux pays. Certains sont plus retentissants, parce qu’une attitude exemplaire ou des drames en permet(tent) la médiatisation. Des associations ont fait un travail de fond, avec des chercheurs, mené des partenariats avec le mouvement sportif, les pouvoirs publics, des entreprises, des sportifs de haut niveau. A titre d’exemple, le Ministère des Sports a publié en 2004 la première édition de son Guide juridique, sur la prévention et la lutte contre les incivilités, les violences et les discriminations dans le sport, réédité depuis plusieurs fois. Même s’il y a toujours des problèmes, il y a donc eu des avancées incontestables. Mais, chaque fois que la vigilance baisse, des pas en arrière sont inévitables.

Il faut également bien identifier les maux. Depuis longtemps, le football a intéressé les extrémistes : pour la propagande, pour l’enrôlement de jeunes malléables. Des extrémistes agissent ainsi dans les tribunes.

Par ailleurs, chaque fois que la parole et les actes racistes, antisémites, homophobes sont décomplexés dans la société, cela rejaillit dans les stades, avec un effet de groupe et un anonymat ressenti qui rend l’expression exacerbée, désinhibée. Dans le sondage IPSOS réalisé avec la Licra en partenariat avec l’UCPF (Union des Clubs Professionnels de Football) en 2009, 10 % des personnes très intéressées par le football disaient avoir été auteurs d’actes racistes dans un stade.

Mais le plus important est de comprendre que la lutte contre les discriminations dans le sport, et en particulier dans le football, est l’affaire de tous. Le capitaine de l’équipe d’Amiens a eu une attitude exemplaire. Bravo. En amont, comme en aval des incidents, il faut rappeler que tout le monde a un rôle à jouer : des protocoles existent, des guides de bonnes pratiques. Cela concerne l’ensemble des acteurs du football professionnel (clubs, Ligue, arbitres), des pouvoirs publics, de la société civile.

La réglementation sportive doit être également appliquée : elle prévoit des sanctions à l’encontre des auteurs, mais aussi pour les clubs qui ne « joueraient pas le jeu » (jusqu’au retrait de points). L’arsenal législatif a été étoffé, à plusieurs reprises depuis 1984, permettant des sanctions contre les auteurs, voire des associations et groupements de fait de supporters. Dans certains sports, le règlement doit être encore complété.

Ce qui compte, c’est la dynamique, la volonté, l’état d’esprit sur la durée. C’est ce qui doit être mesuré pour les personnes morales sur le plan réglementaire et judiciaire. C’est ce qui doit prévaloir en amont. Plutôt que d’agir par peur du gendarme, chercher à défendre les valeurs attribuées de façon automatique au sport. Ces valeurs qui peuvent avoir une puissance si forte dans le sport et par le sport, si et seulement si l’on se donne la peine de les défendre, de les partager, avec toute la pédagogie, le courage, la constance, la détermination, la sincérité, nécessaires.

Des T-shirts avec de beaux slogans, c’est bien mais l’on peut faire beaucoup mieux. Faire des campagnes de communication avec le mouvement sportif, les pouvoirs publics, voire les sponsors, c’est en revanche utile ; si cela porte sur des messages d’information, d’éducation civique au sens large, pour accompagner une action de fond sans complicité ni complaisance avec des groupes de « pseudo-supporters ».  Il faut sensibiliser les jeunes joueurs, le grand public, défendre et protéger les victimes, mais aussi former l’ensemble des acteurs à cette question.

Car le football, s’il est bien protégé, peut tant nous apporter. Ce fut le cas l’été dernier avec nos champions du monde. Cela devrait l’être avec la Coupe du Monde féminine, organisée en France, cet été.

Rappelons aux politiques qu’il s’agit alors d’utiliser le levier des formidables parcours de nos championnes et champions, sans l’instrumentaliser. Rappelons aussi qu’au-delà des personnes morales, de nos représentants politiques, des joueurs professionnels, chacun d’entre nous a un rôle à jouer, un travail à faire pour combattre ses propres préjugés, pour être un vrai supporter ou une vraie supportrice, soutenir comme il se doit son équipe favorite, et ainsi célébrer et profiter pleinement de ce partage inégalable que permet le football.

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