Le sport à l’épreuve des naturalisations. Le Qatar : cas isolé ou vraie tendance ?

Par Maxime Leblanc (Responsable des affaires européennes) & Nicolas Torchin (Chargé de mission) de Sport et Citoyenneté

 

Alors que la France du handball célèbre fièrement un cinquième titre mondial historique, plusieurs questions extra-sportives entourent encore cette 24ème édition du Championnat du monde de handball masculin. La problématique de la naturalisation des joueurs occupe une place de choix parmi ces questionnements sportifs, techniques et éthiques, dont les médias se sont fait (timidement) l’écho.

 

Les politiques de naturalisations sportives : l’aboutissement d’un processus.

 

Si la performance purement sportive de l’équipe du Qatar est incontestable, c’est bien la notion de sélection nationale qui est questionnée. Peut-on encore appeler « équipe nationale » une équipe dont seuls 3 des 16 joueurs la composant sont nés sur le sol national ? Claude Onesta, sélectionneur de l’équipe de France depuis 2001, considère cette tendance à la naturalisation aussi excessive que négative pour le sport. « Ce n’est pas le message à envoyer », résume-t-il. Cette équipe du Qatar est en effet l’aboutissement d’une dynamique plus globale que le chercheur Pascal Gillon appelait (déjà) en 2007 « les politiques de naturalisations sportives du Qatar et de Bahreïn », politiques procédant d’un « détournement de l’éthique sportive » selon lui.[1].

 

Il ne s’agit cependant pas d’accabler le handball ou le Qatar. D’une part parce que ce phénomène ne se réduit pas au seul handball ; le XV de France de rugby n’a pas hésité à faire appel au Sud-Africain Rory Kockott et au Néo-Zélandais Uini Atonio en octobre dernier. Et d’autre part parce que le Qatar n’a finalement fait que s’engouffrer dans une brèche permise par les règlements internationaux et exploitée déjà auparavant, comme lors des JO de Londres (2012) où la Grande-Bretagne alignait une équipe de handball composée de seulement 8 joueurs nés sur le sol britannique. L’Espagne a également une certaine tradition de la naturalisation dans son équipe nationale de handball depuis les années 1990 et la chute de l’URSS - l’exemple le plus marquant restant celui de Talent Dujshebaev, élu meilleur joueur du monde en 1994 et 1996, et naturalisé espagnol en 1995 après avoir porté le maillot de l’URSS et de la Russie.

 

Quelles règles dans les autres sports ?

 

Les autres sports majeurs, dont le football, ont posé les termes du débat depuis plusieurs années. Les statuts de la Fifa exigent qu’un joueur n’évolue que pour une seule et unique sélection nationale. A ces exceptions près que la règle ne tient pas compte des matches amicaux et ne s’applique que pour les sélections « A ». Par ailleurs, la FIFA a introduit en 2004 de nouvelles mesures restrictives. Le joueur doit ainsi prouver un « lien clair » avec son nouveau pays en y ayant vécu pendant au moins deux ans ou en ayant des parents ou grands-parents qui y sont nés.

 

Le rugby s’est également doté de règles plus strictes que le handball, avec toutefois une flexibilité certaine. Le cas du rugby est cependant révélateur du développement des naturalisations excessives. La récente révision des statuts de l’IRB allège encore un peu plus un cadre déjà fragile en permettant, techniquement, aux joueurs de changer de nationalité en passant par le rugby à 7 notamment.

 

Le handball a quant à lui démontré pendant ce mondial l’extrême souplesse de ses règlements relatifs à la naturalisation. Le pays d’origine de l’athlète n’est pas un critère, la seule condition étant que le joueur naturalisé n’ait pas joué pour une autre nation durant les trois dernières années.

 

Pour le basket enfin, la FIBA est au contraire relativement stricte sur cette question. Ainsi, une équipe nationale n’a le droit d’aligner en compétition qu’un seul joueur naturalisé après 16 ans.

 

Un danger à long terme ?

 

Les sports ne sont donc pas tous égaux face à ce phénomène en expansion. Il est d’ailleurs assez peu probable que le Qatar se construise une équipe de football sur le même modèle que le handball pour la Coupe du Monde 2022. Outre la compétitivité du handball mondial, cette tendance pousse à s’interroger sur les conséquences d’une telle pratique.

 

Deux risques sont souvent mis en avant par les acteurs du milieu du sport :

  • Un affaiblissement sportif sur le long terme : encourager la naturalisation de joueurs étrangers se fait au détriment d’investissements dans les structures sportives et la formation des jeunes.
  • Un affaiblissement du « potentiel social » d’une sélection nationale : les équipes nationales restent un vecteur fort pour le récit et l’imaginaire collectif national, autant qu’un moyen d’identification et de fierté. Privilégier la naturalisation, c’est aller à contre-sens de ce potentiel.

 

Permettre de manager une équipe nationale comme un club de stars nie donc toute viabilité à long terme et affaiblira au final l’intérêt du public. Même des binationaux comme les footballeurs Damien Perquis et Ludovic Obraniak (franco-polonais) sont aujourd’hui plus tolérés que véritablement acceptés par les supporters de l’équipe nationale de Pologne. C’est donc bien à terme le sport qui est menacé par cette dynamique. Les Professeurs Bayle et Mercier considèrent d’ailleurs les « changements rapides de nationalités » comme l’une des principales atteintes à l’éthique sportive[2].

 

Ainsi, malgré les règlements techniques parfois permissifs, il semble de la responsabilité éthique des fédérations d’avoir une vision à long terme de leur sport, de s’interroger sur les valeurs défendues et l’équité de leurs compétitions.

Certaines fédérations ont d’ailleurs commencé à travailler sur ces questions. L’IRB affirme être « consciente des dérives possibles » et a proposé d’instituer un Comité de régulation en charge d’éviter les pratiques abusives. Le CIO, garant des valeurs sportives, s’est lui emparé de la question depuis longtemps, notamment dans le cadre des naturalisations pré-JO. Cette question est jugée cruciale au point que ce sont les membres de la Commission exécutive (son gouvernement) qui examinent puis acceptent ou rejettent les demandes de participation d’athlètes naturalisés[3]. Si le sport ne doit pas avoir peur des évolutions et des innovations, il ne doit surtout pas oublier ce qu’il représente.

 


[1] Gillon Pascal, « Passeports de complaisance et éthique du sport », Finance & Bien Commun, 2007/1 No 26, p. 105-110.

[2] Bayle Emmanuel & Mercier Samuel, « Sport et éthique: enjeux et outil pour le marketing sportif », Cahier du FARGO n°1080901 (Université de Bourgogne).

[3] Par exemple, cas d’une demande d’un sportif d’un pays A s’entraînant sur le territoire national d’un pays B et désirant concourir pour le pays B aux JO à venir?

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