Le stade de football comme espace politique

Par David Ranc (Membre du comité scientifique de Sport et Citoyenneté, Professeur assistant en études européennes à l'ESSCA Ecole de Management et Membre du consortium FREE) et Başak Alpan (Professeur assistant en politiques européennes et sciences politiques à l'Université technique du Moyen –Orient d’Ankara et membre du consortium FREE).

 

Les stades deviennent-ils des espaces politiques ? Les supporters sont-ils de plus en plus politisés ? La question peut sembler d’actualité.

Dans un passé très récent, les ultras ont été à la pointe des soulèvements politiques, par exemple à Gezi (Turquie) ou dans les stades du Moyen-Orient, au cours des soi-disant « printemps arabes ». Ailleurs, les incidents racistes ou xénophobes sont signalés en hausse. Un match entre la Serbie et l'Albanie a été interrompu en raison de l'irruption d'un drapeau politique (celui de la « Grande Albanie ») dans le stade. Dans d'autres parties de l'Europe, les supporteurs sont soupçonnés de protester davantage, en réponse à de nouvelles menaces contre leur vision du football : changement de propriétaire (surtout si le club est vendu à des investisseurs étrangers), commercialisation croissante du jeu (billets et abonnements plus coûteux, maillots redessinés chaque année, changement de logo ou même de nom, déménagement vers des villes lointaines, etc...).

Mais cette situation est-elle exacte ? N’est-il pas possible d’affirmer que les stades de football sont en réalité moins politisés qu’ils ne l’ont été par le passé ?

La vérité dépend du point de vue que l’on choisi. En Turquie, les stades sont sans doute plus politisés qu’il y a quelques années. De même, l'incident entre l'Albanie et la Serbie a peu de précédents dans l'histoire très récente. Mais dans ces deux cas, le facteur le plus important reste le contexte, qui est lui très politisé et qui envahit le stade (une situation qu’a connu la Yougoslavie avant qu’elle n’explose).

Or, en Europe occidentale, la plupart du temps le récit ne pourrait pas être plus contrasté. Après des décennies pendant lesquelles la plupart des stades de football ont servi à fournir du loisir aux masses, le stade est devenu plus politisé pendant les années 1970-80, avec le développement des mouvements ultras en Europe du Sud et hooligans et casuals en Europe du Nord. Entre le massacre du Heysel (1985) et l'arrêt Bosman (1995), les clubs anglais et (plus tard) européens ont renforcé leurs politiques de surveillance et de répression, débarrassant leurs stades de toute personne qui pourrait être la cause d’incidents. Dans les pays du Big 5 européen (Allemagne, Espagne, France, Italie et Royaume-Uni), les stades sont désormais des espaces commerciaux, plutôt politiques. Et c’est ce qui génère un minimum de mécontentement.

Ce mécontentement peut-il être qualifié de « politisation » ? Peut-être. Toutefois, le mot prend un sens différent ici plutôt qu’ailleurs. Existe-t-il vraiment des points communs entre d’un côté les ultras qui se battent pour plus de liberté dans un pays où un président autoritaire menace la démocratie et, de l’autre, une classe moyenne qui veut simplement obtenir des billets moins chers ?

Les stades n’ont-ils pas toujours été des espaces politiques ? Peuvent-ils être autre chose alors qu’ils rassemblent des milliers de personnes de différentes origines, croyance et catégories socio- économiques, dont les demandes reflètent la société dans laquelle ils vivent et les problèmes auxquels cette société est confrontée ? Les masses du football doivent être prises au sérieux, non seulement en tant que supporters et consommateurs, mais aussi en tant que citoyens qui se trouvent dans un espace où un large éventail d'opinions et de demandes peut être articulé.

 

Article extrait de la revue n°29 du think tank sport et Citoyenneté « Recherche sur le football en Europe », en partenariat avec FREE.

www.sportetcitoyennete.com

www.free-project.eu

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.