Messi et le FC Barcelone sont dans un bateau. L’industrie du football regarde

Révélée par le quotidien El Mundo, repris dans le monde entier, la rémunération de Lionel Messi donne le vertige: 555 millions d'euros. Pourquoi de telles rémunérations? Explications d'Alexandre Diallo, membre du comité scientifique de Sport et Citoyenneté

Lionel Messi Lionel Messi
Révélée par le quotidien El Mundo, repris dans le monde entier, la rémunération de Lionel Messi donne le vertige : 555 millions d’euros (ou, pour être précis, 555 237 619 euros bruts). Signé en novembre 2017 et portant sur la période 2017-2021, le contrat entre le club (le FC Barcelone) et son joueur-vedette (Messi) est ainsi le plus onéreux de l’histoire du sport. Ladite somme comprend le salaire fixe du joueur, mais aussi « des droits à l’image, d’une série de primes de plusieurs millions, inédites jusqu’à présent, de frais divers et de toutes sortes de revenus variables en fonction de différents objectifs ».

Publiée chaque année dans le cadre d’enquêtes annuelles (France Football, Forbes…) consacrées aux salaires des stars du sport (et du football), les rémunérations des sportifs les mieux payés s’expliquent par trois raisons principales :

Premièrement, l’identité du club permet de repérer tant en France qu’à l’étranger les joueurs les mieux payés. Si l’on examine le groupe des joueurs les mieux payés dans le monde. 30 % des joueurs les mieux dans le monde entre 1999 et 2019 jouent dans les deux clubs espagnols les plus riches (et ayant connu le plus de succès dans les compétitions européennes) : le Real Madrid  et le FC Barcelone. Si on ajoute les trois autres clubs les plus riches dans le monde (Manchester United, Bayern Munich et Juventus Turin), la proportion de joueurs passe à 53 %.

Une deuxième explication, plus académique, a trait à l’augmentation importante de toutes les composantes des rémunérations. Les meilleurs joueurs bénéficient ainsi de plusieurs sources de revenus — payés par leur club (salaire ; prime) et par des entreprises exploitant leurs images (revenus publicitaires) — dont l’augmentation témoigne de l’existence d’avantages cumulatifs (Merton, 1968) ainsi que du rôle des médias dans la création d’un effet superstar (Frank et Cook, 1995 ; Lucifora et Simmons, 2003).

La troisième explication est la plus populaire. Elle est souvent le fait de supporters et présidents de club. On pourrait la résumer par la formule économique suivante : « l’offre et la demande ». Dans sa version simpliste, cela revient à dire que les revenus de Messi (ou de Ronaldo, Neymar) s’expliquent par le fait que c’est le meilleur et les clubs se battent pour l’avoir. Deux solutions : soit le club veut garder son joueur , il va alors renégocier à la hausse le contrat de celui-ci ; soit le club veut acheter un joueur, il va tenter de le convaincre par un projet économico-sportif dans lequel le salaire (et la/les primes) jouent un rôle important. Dans la formule améliorée, il s’agit de dire « la star gagne cette somme, car elle génère beaucoup d’argent ». Est fait référence à des éléments sportifs (compétitions remportées ou classement) et à des éléments purement économiques (ventes de maillots, de produits dérivés par les clubs ou de produits par des marques exploitant l’image du joueur). En 2001, le cabinet de conseil Estin & Co trouvait ainsi que l’impact de Zinedine Zidane sur le chiffre d’affaires du Real Madrid évalué, ex ante, entre 42 et 54,5 millions d’euros par saison entre 2001 et 2006. La rentabilité annuelle du milieu offensif s’évalue entre 6 et 18,5 millions d’euros.

Messi satisfait aux trois explications. Il joue dans l’un des clubs les plus riches et les plus prestigieux. Il bénéficie de nombreux sponsors. Enfin, il est depuis le début de sa carrière unanimement reconnu comme étant l’un-si ce n’est le — meilleur joueur de football. Les récentes déclarations des candidats à la présidence du FC Barcelone (Laporta, Font) reprennent d’ailleurs peu ou prou ces éléments.

Le débat aurait pu déboucher sur une impasse : « oui c’est bien, non c’est pas bien ». Reste que la crise économique traversée par le football, liée pour partie à la pandémie, en menaçant/diminuant les sources habituelles de revenus (ticketing, vente de maillots, loges, droits de télévision…) montre les limites de ces explications. En 2021, clubs et stars (et autres joueurs professionnels) incarnent ainsi une forme évoluée du dilemme du prisonnier. D’un côté, les clubs doivent intégrer la possibilité d’une crise et ne plus seulement avoir une gestion basée sur une augmentation (ou un maintien) des rentrées d’argent. L’exemple de Mediapro en France est un cinglant rappel. D’un autre côté, les stars (et leurs coéquipiers) doivent intégrer le fait que la reconnaissance unanime de leur talent ne peut être transformée en argent que si le modèle économique du football le permet. Si Messi gagne X fois plus que n’a gagné Maradona ou Pelé ou Platini, ce n’est pas qu’il est X fois meilleur. C’est parce que l’industrie du football le permet.tait.

Alors que Karl-Heinz Rummenigge (footballeur allemand qui, dans les années 1970-1980, était considéré comme l'un des meilleurs footballeurs évoluant en Europe) justifiait sa rémunération par le fait qu’il existe 300 000 serruriers en RFA alors qu’il n’existait que 300 footballeurs professionnels, Lionel Messi pourra ainsi expliquer sa rémunération par un modèle économique reposant sur une économie réelle et non sur une économie souhaitée. En ce sens, le projet de ligues fermées (bien que discutable) permettant la création d’un grand spectacle sportif paneuropéen ou l’arrivée de nouveaux canaux de diffusion peuvent constituer des pistes. Elles montrent surtout que le niveau de rémunération de l’ensemble des joueurs (stars et autres joueurs) doit être le fruit d’une réflexion commune, transparente et (autant que ce peut) lucide.

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