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Billet de blog 6 août 2015

L'affaire IAAF, la répression et la prévention du dopage

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L’information a fait la une de tous les journaux. La controverse causée par un documentaire diffusé par la chaîne allemande ARD fut reprise sur tous les sites d’infos et autres réseaux sociaux. Le fait que cet excellent documentaire soit disponible en ligne et en version anglaise a sans doute aidé à lui assurer une couverture mondiale.

Qu’en est-il de cette affaire ? Le journaliste de l'ARD aurait reçu une base de données provenant du domaine de l'athlétisme et représentant 5000 athlètes ainsi que 12.000 valeurs sanguines. Ce dernier et les chercheurs qui l'ont aidé à analyser les données reconnaissent bien que leurs conclusions ne prouvent pas avec certitude que dopage il y a eu. Cependant, et selon leur enquête, nous apprenons qu’un tiers des médaillés aux JO ou aux Mondiaux entre 2001 et 2012, aurait des valeurs sanguines suspectes et qu'un test sur sept, dans la base de données en question, serait susceptible d'irrégularités. La fédération internationale d'athlétisme (IAFF) a réfuté les allégations. L'agence mondiale antidopage (WADA-AMA) a publié quant à elle un communiqué de presse assurant que l'agence n'était pas à l'origine de la fuite. Mais que faut-il en penser ?

D'abord, c'est à juste titre que le journaliste et les chercheurs ont souligné qu'il ne s'agissait pas de preuves. En effet, l'utilisation de plus en plus récurrente de « preuves » indirectes pourrait un jour compromettre sérieusement la lutte antidopage. Le cas Pechstein (ndlr : Claudia Pechstein, nonuple médaillée olympique en patinage de vitesse, fut suspendue par la Fédération internationale de patinage sur glace (ISU) pour des anomalies dans son passeport biologique. Par la suite, elle a contesté la procédure devant les tribunaux allemands, réclamant d’importants dommages et intérêts suite à son forfait pour les Jeux olympiques de Vancouver 2010. Ces derniers lui ont récemment donné raison) est le plus récent mais pas le seul à démontrer à quel point cette approche est risquée. Rappelons que le Code Mondial Antidopage ne reconnaît pas la présomption d'innocence. Dès lors, une preuve doit être une preuve, pas une indication d'une probabilité très élevée.

Suite aux révélations de l'ARD, certains médias comme le New York Times ont prôné une augmentation de la collecte, du partage et de l'analyse de données personnelles d'athlètes. Or les acteurs de la lutte antidopage collectent déjà beaucoup de données, peut-être même trop. Au sein de l’Union européenne, la législation requiert la démonstration de la nécessité ainsi que de la proportionnalité d’une telle mesure. De plus, les données personnelles des athlètes sont actuellement partagées avec des pays n’appartenant pas à l’UE, ce qui normalement ne devrait pas être le cas, dans la mesure où les athlètes ne représentent pas un danger pour la population. Si en 2011 le Conseil d'État a rejeté un recours formé par une série de syndicats sportifs contre l'ordonnance antidopage française, c'est que ce recours était formé notamment sur le respect de la vie privée, valeur qui n'est pas protégée spécifiquement comme c'est le cas avec la protection des données.

Une situation susceptible d’évoluer suite à l’action ouverte par Jeannie Longo devant la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) de Strasbourg (ndlr : arguant d’une « intrusion injustifiée dans sa vie privée et familiale », la cycliste française conteste les obligations de localisation imposées dans le cadre de la lutte antidopage).

Comme d'habitude, suite à ce nouveau scandale, nous entendrons des revendications appelant à davantage de répression et de surveillance. Or si le système n'a pas réussi à prouver le bien-fondé de son approche, faut-il lui accorder encore plus de marge de manœuvre pour des pratiques interférant avec les droits fondamentaux des individus, droits (qui sont) protégés en Europe ?

Nous ne connaissons pas la vraie ampleur du dopage. En mars 2015, le rapport CIRC (Cycling Independant Reform Commission) a été présenté à l'Union Cycliste Internationale (UCI). Ce document cite un scientifique anonyme qui suspecte 90% du peloton d'être dopé. En 2014, en lien avec les Jeux Olympiques d'hiver de Sotchi, le médecin sportif allemand de renom Perikles Simon, dans une interview accordée à la radio Deutsche Welle, a considéré que le chiffre de 60% de sportifs dopés était une « estimation raisonnable ». Une étude de prévalence menée par Olivier de Hon, Harm Kuipers et Maarten van Bottenburg et publiée à la revue Sports Medicine, présente une estimation plus conservatrice (entre 14 et 39%). Cela démontre que nous n’avons pas encore connaissance de la réalité du dopage, et ce manque de données rend la démonstration de la nécessité ainsi que de la proportionnalité du recueil des données personnelles très difficile. En janvier 2015, Jean-François Reymond, patron du syndicat national du basket français, a dénoncé ce mélange de sévérité et de manque de données dans une interview accordée au journal Libération.

Devant ces faits, faut-il accepter des sanctions toujours plus sévères et des pratiques de surveillance de plus en plus intrusives, le tout sans reconnaissance de la présomption d'innocence à laquelle n'importe quelle personne accusée de cambriolage, violence ou meurtre peut prétendre ? Ou bien faut-il plutôt en arrêter avec la répression ? Ni l'un ni l'autre. Il ne faut pas devenir encore plus sévère mais il ne faut pas légaliser le dopage non plus. L’une des solutions serait plutôt d’augmenter la prévention et de miser davantage sur la protection de la santé des athlètes.

Jacob Kornbeck, administrateur de Sport et Citoyenneté et membre de son Comité Scientifique.

Auparavant en charge des questions antidopage au sein de l'Unité Sport de la Commission européenne (2001-14), il travaille actuellement dans le domaine de la protection des données. Les opinions exprimées sont strictement personnelles et ne sauraient aucunement engager les institutions de l'Union européenne.

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